Chapitre 12
Véronique rejoignit Bon-Louis dans la cour d’une auberge de Cherbourg où depuis une demi-heure déjà il tenait la carriole prête et attelée d’une jument baie, au pas vigoureux.
— Tu as tout fini ? lui demanda-t-il.
Elle jeta dans la petite voiture une brassée de paquets qui lui encombraient les bras et les mains, puis monta adroitement et s’assit sur la banquette, pendant qu’il débrouillait les rênes pour les lui remettre.
— Jolie fille, dit un amateur sur une porte.
— C’est la fille à Boirot, de Clairefontaine, répondit une voix.
— Et ce garçon ? son galant !
— Non, son valet de ferme, j’imagine, fit un autre.
Le sang monta au visage de Véronique comme si elle eût reçu un soufflet. Bon-Louis n’avait pas même entendu, occupé qu’il était à ranger les paquets pour n’en perdre aucun. Brusquement, au risque de le faire tomber, elle se leva et poussa le jeune homme à la place de droite.
— Tiens, cousin, dit-elle très haut, prends les guides et conduis toi-même, et n’oublie pas que nous allons à Sainte-Croix voir ta maison, avant de rentrer à Clairefontaine.
Un peu ébahi, Bon-Louis s’était laissé faire. La jument, sentant sa main coutumière, prit un trot fringant et les entraîna hors de la cour, au milieu de l’étonnement général.
Les rues de la ville, ordinairement silencieuses, avaient encore un reste de l’animation des jours de marché, bien qu’il fût déjà plus de trois heures de l’après-midi. De petites charrettes à deux roues, dont l’équilibre instable menace à tout moment de verser les voyageurs sur la route, passaient, conduites par des bonnes femmes à coiffes blanches, garnies de petites ailes plissées, à la fois vénérables et comiques ; de grands garçons, un peu pris de boisson, conduisant à fond de train une bête efflanquée, se lançaient de temps à autre dans le paisible défilé, qu’ils troublaient profondément, et laissaient derrière eux une traînée de gros rires d’hommes et de piailleries de femmes.
Avec la sûreté de main qui faisait pour lui de tous les chevaux autant d’esclaves soumis, Bon-Louis trouva moyen de prendre la tête de cette procession interminable et lente ; en moins d’un quart d’heure, il eut gagné la croisée des routes, et, laissant à sa droite le chemin qui mène à la pointe de la Hague en côtoyant la mer de plus ou moins près, il prit au grand trot la route de Beaumont, qui devait, en appuyant un peu sur la droite, le conduire à son village natal.
Quand ils eurent dépassé les villages agglomérés et les fabriques qui donnent à ce coin un faux air de gros bourg, lorsqu’ils n’eurent plus autour d’eux que les haies encore parfumées des dernières aubépines, ou bien les grandes landes solitaires qui commencent en cet endroit le pays de Hague, ils se regardèrent en souriant.
— Voilà bien des affaires ! dit Bon-Louis en remettant le fouet à sa place. Dis, Véronique, pourquoi m’as-tu commandé de conduire ? Tu aimes assez tenir un bon cheval dans la main, à ce que je croyais ?
La rougeur encore mal effacée des joues de la jeune fille reparut au souvenir de l’affront.
— C’était pour montrer à ces nigauds, dit-elle, que tu es mon parent, et point mon domestique.
Bon-Louis fronça légèrement le sourcil. Mais, dans la Hague, la qualification de domestique n’a rien d’injurieux, serviteurs et maîtres travaillant ensemble dans une égalité presque parfaite.
— Qu’est-ce que ça faisait ? disait-il. Tu es bien bonne de t’occuper de ça ! Veux-tu que je te donne les guides ?
Véronique n’était pas sûre de sa main ; un tremblement intérieur la secouait de temps en temps ; elle se sentait à la fois inquiète et pressée, comme si elle avait peur et hâte de dire quelque chose de redoutable et d’urgent.
— Non, merci, dit-elle, tu les as, garde-les.
Ils firent un bout de chemin en silence, dépassant de temps en temps un piéton ou une carriole, et recevant de loin en loin un salut de gens qui les connaissaient.
— Je lui parlerai, pensait Véronique, lorsque nous serons à la prochaine borne kilométrique.
Mais la borne fut bien des fois dépassée, sans qu’elle eût le courage d’accomplir sa résolution. Elle s’était dit que ce jour-là elle en aurait le cœur net, et maintenant qu’elle tenait sa destinée entre ses doigts, elle n’osait lui donner la volée.
Bon-Louis ne s’inquiétait pas de ce mutisme. Accoutumé à ne point parler sans cause, le silence lui paraissait une chose toute naturelle ; d’ailleurs, ses propres pensées l’occupaient. Depuis le jour de sa réconciliation avec Vevette, il vivait presque constamment avec le souvenir de cette heure délicieuse, et dès qu’il fermait les yeux, il voyait une petite voile blanche traverser avec lenteur un triangle de mer azuré, pendant que la musique de la voix aimée résonnait à ses oreilles. À partir de ce moment-là, il n’avait pas éprouvé une minute d’isolement ou d’ennui.
En approchant de Sainte-Croix, cependant, ses pensées prirent un autre cours.
— Ah ! dit-il, voici la fontaine.
— Où ? demanda Véronique.
— Dans le coin, sous les roches, au bord de la route ! C’est là que j’allais chercher de l’eau pour maman.
Véronique regarda, attendrie, ce pays qu’aimait celui qu’elle aimait, et elle le trouva plus beau qu’aucun autre. Les sentiers couverts qui s’engageaient entre les pièces de terre lui semblaient plus creux, plus verts, plus veloutés qu’ailleurs. Elle en aimait jusqu’aux ornières, et son cœur s’envolait d’avance vers le lieu à présent abandonné où était né celui qui pour elle désormais remplissait le monde de sa splendeur inconsciente.
Quand ils eurent tourné deux ou trois chemins cahoteux, Bon-Louis arrêta la carriole devant une maison de pierre grise.
— C’est là, dit-il en sautant à bas, et il se découvrit comme devant une tombe.
Véronique resta interdite. Ces pierres ne lui disaient rien. Elle aimait le pays, elle était pour ainsi dire jalouse de la maison. Il lui déplaisait que ce garçon fût ainsi attaché à un logis qui n’était pas le sien.
— Attends-moi, je vais chercher la clef, dit-il, et il s’enfuit à toutes jambes vers la maison du notaire.
Elle attacha la jument par la bride à l’anneau scellé dans le mur, là où dix ans auparavant son père avait fait de même ; puis elle alla s’asseoir sur une pierre de l’autre côté du chemin, en face de la maison, et la regarda avec colère comme une rivale.
— Le beau logis ! pensa-t-elle. N’y a-t-il pas là de quoi y tenir ? J’ai mieux que cela à lui offrir.
La joie de savoir qu’il était pauvre et qu’elle pouvait l’enrichir lui parut alors la première joie du monde. Il lui devrait tout ! Elle le tiendrait également par l’amour et par la reconnaissance ! Quel rêve ! Et ce rêve serait une réalité bientôt, pourvu qu’elle eût un peu de patience.
Il revint en courant, comme il était parti, mais en tenant la clef dans sa main droite. La maison fut vite ouverte.
Depuis deux ans qu’elle n’avait plus de locataire, elle était devenue humide et froide. Tout le soleil de mai, alors déjà au bas du ciel, ne put y faire entrer de lumière ou de joie ; quand ils l’eurent parcourue dans tous les recoins, ils restèrent attristés au milieu de la salle.
— Je la croyais plus grande ! fit Bon-Louis, avec une sorte de honte.
— Ce n’est rien de bien beau ! dit Véronique sans dissimuler son dédain.
— Je l’aime pourtant, pauvre et petite comme elle est, reprit vivement le jeune homme. Tiens, c’est là que maman est morte. Ma chère maman !
Les yeux pleins de larmes et la tête découverte, il indiquait la place du lit où était resté un bout de boiserie. Elle regardait les yeux secs, avec une expression mauvaise.
Pourquoi s’avisait-il de se mettre à aimer tant sa mère à présent qu’elle était morte ? On aime ses parents tant qu’ils vivent, tout le monde sait ça ; mais après dix ans, qui est-ce qui a besoin de s’en occuper ? D’ailleurs, les autres étaient libres de faire comme ils l’entendaient, mais Véronique ne voulait pas que Bon-Louis aimât autre chose qu’elle.
Une réflexion l’adoucit.
— Le pauvre garçon, se dit-elle, il ne connaît rien de mieux après tout ; cette maison, c’est tout ce qu’il a ; sa mère, c’est tout ce qu’il a connu autrefois ; désormais il aura autre chose en tête.
Et une lueur de triomphe éclaira son visage jusque-là rembruni.
Avec un peu de peine, Bon-Louis ouvrit la petite porte vitrée qui donnait sur le jardin ; le jardin lui-même, dans cette splendeur de printemps, avait un air triste. Les mauvaises herbes avaient envahi les plates-bandes, et l’ordre cher à la propriétaire défunte avait disparu. Les bordures de thym venaient maintenant presque au milieu des allées, et les rosiers étaient chargés de plus de chenilles que de boutons. Seuls les parfums étaient restés les mêmes qu’autrefois ; en dépit de la négligence et de l’abandon, l’odeur des plantes familières flottait dans l’étroit espace, éveillant les plus chers et les plus intimes souvenirs.
— Comme le romarin est devenu fort ! dit Bon-Louis.
Il cueillit une branche de l’arbuste odoriférant et la passa deux ou trois fois sur son visage, pour s’en imprégner. Véronique immobile le regardait.
— Allons, dit-il avec un soupir. Il faut nous en retourner. C’est égal, ma pauvre maison ! Je n’étais pas content quand il y demeurait des gens que je ne connaissais pas ; mais je crois que de n’y voir personne, c’est encore plus triste.
Il passa le brin de romarin au collet de sa blouse de toile, et, précédé par Véronique, il sortit de la maison, après l’avoir bien fermée.
— J’emporte la clef, dit-il ; si j’ai le temps une fois ou l’autre, je viendrai ici donner un coup de bêche au jardin.
— À quoi bon ? fit Véronique d’un ton sec.
— Quand ce ne serait que pour ne pas laisser perdre les rosiers, qui sont de bonne et belle espèce.
Ils remontèrent dans la carriole, et bientôt se trouvèrent au milieu du village. Comme ils passaient près de l’église, Bon-Louis arrêta sa bête, et jetant les rênes sur les genoux de Véronique :
— Espère un brin, lui dit-il, et il disparut le long du mur du cimetière.
Elle attendit, comme il le lui disait, avec une sourde colère, vexée qu’il la fît attendre, ayant presque envie de lui dire qu’elle n’était pas là pour le servir, et irritée de se sentir mauvaise sans pouvoir s’en empêcher.
Il revint sur-le-champ, essoufflé d’avoir marché vite, avec une sorte de lumière grave dans les yeux.
— Le notaire est un brave homme, dit-il en reprenant les rênes ; il tient la tombe en bon état. C’est même mieux que je ne m’y serais attendu.
Véronique devint toute triste, sa colère manquait d’objet : pouvait-elle lui faire reproche d’avoir du respect pour la tombe de sa mère ? Et à ce propos elle se souvint que la tombe d’Artémise Boirot n’était guère visitée que par le veuf. Mais l’idée unique de sa vie prit aussitôt le dessus.
— Quand tout sera arrangé, se dit-elle, j’aurai du temps pour m’occuper de ces affaires-là. Pour le moment, je n’ai la tête à rien qu’à cela.
Et elle jeta un regard de côté sur Bon-Louis, qui, toujours grave et comme recueilli, conduisait la jument d’une façon machinale, les yeux perdus au loin, dans la contemplation d’une image invisible.
Les haies succédaient aux haies, dans la campagne complètement déserte ; l’air était frais, et la carriole allait bon train. Véronique pensa que dans une heure, moins peut-être, ils seraient rentrés à Clairefontaine, et qu’il fallait en finir.
— Bon-Louis, dit-elle, as-tu quelquefois songé à ton avenir ?
Il la regarda, surpris, car cette question semblait percer le mystère de sa propre pensée.
— Pas souvent, dit il évasivement. Pourquoi ?
— Parce que tu vas tirer au sort l’année prochaine, et que, si tu ne sais pas d’avance ce que tu auras idée de faire plus tard, tu ne sauras pas non plus ce qu’il faudra faire à ce moment-là.
— Je n’ai pas besoin, répondit le jeune homme, de me tourmenter de ce que j’aurai à faire, car je ne puis que m’en rapporter au sort. Si j’ai un bon numéro, je resterai à Clairefontaine – à moins que je ne vienne ici travailler mon jardin ; mais cela ne me rapporterait pas grand-chose, et j’aime trop la mer pour en vivre éloigné. Si j’ai un mauvais numéro, je partirai.
Véronique garda un instant le silence.
— On n’est pas forcé de partir, dit-elle ensuite lentement, parce qu’on a eu un mauvais numéro. On peut s’acheter un homme.
Bon-Louis allongea un coup de fouet à la jument, qui pressa vigoureusement son trot déjà rapide.
— À quoi bon ? Il faudrait avoir envie de rester, pour cela.
— Tu ne tiens donc pas à rester ?
Ce fut au tour du jeune homme de ne pas répondre sur-le-champ.
— Vois-tu, Véronique, dit-il ensuite, il n’y a qu’une chose qui puisse empêcher un garçon de partir pour le service militaire : c’est s’il aime si fort une jeune fille, qu’il ne puisse la quitter.
— Eh bien ? fit Véronique en retenant sa respiration.
— Eh bien, quand j’en serai là, il faudra voir, conclut-il en riant. Pour l’instant, l’amour ne m’empêche ni de boire ni de manger.
Son jeune rire éveilla l’écho d’un bouquet de bois qu’ils traversaient en ce moment ; Véronique se sentit le cœur serré.
— Tu te marieras pourtant ? dit-elle.
— Mais probablement, tout comme un autre.
— Quand ça ?
— Quand j’aurai fini mon temps.
— Tu tiens alors absolument à aller à l’armée ?
— Pourquoi n’irais-je pas ? Et puis, tu en parles bien à ton aise, d’acheter un homme ; avec quoi veux-tu que je l’achète ?
— Tu as assez d’argent de côté pour ça.
— Bel emploi à en faire ! J’aime mieux le retrouver quand je reviendrai, après avoir vu du pays ! Rester ici pour n’avoir pas le sou ! c’est ça qui ferait de moi un gros monsieur !
Il parlait avec une certaine amertume, et la mèche de son fouet caressait souvent les flancs du cheval, qui allait comme le vent.
— Ne taquine donc pas cette bête, fit Véronique d’une voix sèche.
Docilement Bon-Louis retint un peu les rênes, et l’allure devint plus paisible.
— Tu ne penses pas à une chose, reprit la jeune fille, c’est que tu pourrais épouser une femme riche, et cela arrangerait tout.
Elle détourna un peu la tête, car elle sentait une rougeur brûlante couvrir son visage et son cou.
— Je ne veux pas épouser une femme trop riche, déclara nettement Bon-Louis.
Le rouge abandonna le visage de Véronique, et d’une voix défaillante, elle dit :
— Pourquoi ?
— Parce que je ne serais pas le maître chez moi, et que cela m’humilierait.
— Bah ! quand on s’aime bien…
— On ne s’aimerait pas longtemps. Je ne suis pas d’un caractère commode…
— Allons donc ! Tu fais tout ce que nous te demandons, mon père et moi !
— Parce que vous êtes mes amis et non mes maîtres. Mais si une femme qui serait à moi avait le malheur de me dire seulement une fois : C’est moi qui t’ai apporté l’argent… vois-tu, Véronique, je crois que je l’étranglerais !
Le cœur de Véronique sauta dans sa poitrine. Que lui importait d’être étranglée ? Elle pensa que pour sentir les deux mains de Bon-Louis autour de son cou, cette étreinte fût-elle brutale et mortelle, elle accepterait tous les risques.
— Une femme qui t’aimerait ne te ferait pas de peine, répondit-elle d’une voix délicieusement émue.
— J’aime autant ne pas courir ce risque-là, dit-il.
— Alors, reprit-elle, mortifiée, ça t’empêcherait d’aimer une fille, de la savoir riche ?
— Ça ne m’empêcherait peut-être pas de l’aimer, répondit Bon-Louis qui pensait à Vevette, mais ça m’empêcherait de la demander en mariage.
— Et si c’était elle qui te demandait ?
Véronique s’était rapprochée de lui, sur le banc étroit de la carriole, et ils se touchaient presque. Un écart de la jument les jeta l’un sur l’autre, et la jeune fille tressaillit comme sous une décharge électrique.
— Une jeune fille ne demande pas un garçon, répondit-il tranquillement, après avoir corrigé sa bête, qui menaçait de s’emporter : ce serait le monde renversé.
— Mais si elle t’aimait assez pour te demander tout de même, au risque de se faire blâmer ? Si elle t’aimait plus qu’elle-même, plus que son argent, plus que tout ?
Si Bon-Louis avait regardé Véronique, en ce moment, il eût compris, et peut-être sa vie eût-elle suivi un autre cours. Mais il regardait, suivant le principe, entre les oreilles de la bête qu’il conduisait, et ne prit point garde à la voix qui prononçait ces paroles étranges.
— Je ne sais pas, dit-il, et ça n’arrivera jamais, mais il me semble que je n’aimerais pas cela. Une jeune fille qui court après un garçon, c’est une effrontée, et je n’épouserais pas une effrontée.
La chaste figure de Vevette, Vevette un peu froide, mais si pure dans sa dignité, passa devant les yeux de son esprit, pendant qu’il répondait, et lui sourit, tout invisible qu’elle était.
Véronique avait reçu le coup en plein cœur, mais elle était brave et ne sourcilla pas. Un petit frisson passa sur ses épaules, et elle se pelotonna sur elle-même, sous le léger vêtement de drap qui la couvrait, comme si un froid intense l’avait tout à coup saisie.
— Tu as raison, dit-elle, d’une voix qui tinta singulièrement à ses propres oreilles. On n’épouse pas une effrontée.
— Qu’est-ce que tu as ? fit Bon-Louis, en la regardant avec un intérêt tout fraternel.
— C’est la fraîche qui tombe, répondit-elle en essayant de sourire. Presse un peu la jument : voilà le soleil qui ne donne plus de chaleur, et j’ai froid jusque dans la moelle des os.
Ses dents claquaient, en effet, et un frisson muet la secouait de temps en temps. Le jeune homme voulait la couvrir de quelques vêtements restés dans la carriole, mais elle n’y voulut pas consentir, et demanda seulement qu’il gagnât Clairefontaine aussi promptement que possible.
Il obéit, et peu après ils arrivèrent au village. Véronique descendit de voiture et monta aussitôt à sa chambre, pendant que Bon-Louis et le père Boirot s’occupaient du cheval et des paquets.
Le tremblement de Véronique s’était arrêté au seuil de sa chambre, tiède et close. Elle se laissa tomber sur une chaise, les bras et la tête sur son lit, essayant de sonder la profondeur de son désespoir.
Il ne l’aimait pas, il n’avait rien compris, il ne comprendrait jamais !
Plût à Dieu qu’il ne dût jamais comprendre ! Que deviendrait-elle s’il la prenait en mépris ?
Puis un rayon de joie se glissa dans son âme, cette joie obstinée qui pénètre quand même au cœur de ceux qui aiment.
— Tout cela, se dit-elle, c’est parce qu’il ne m’aime pas, mais il pourra m’aimer, puisqu’il n’en aime point une autre ! Petit à petit, je peux gagner son cœur, et, lorsqu’il sera bien pris, il ne pensera plus à ses sottes idées !
Elle se leva, la tête lourde, les bras lassés, comme après une journée de rude labeur ; ses pieds incertains ne savaient où la porter. Elle changea de toilette pourtant, et reprit ses habits de tous les jours ; puis après avoir baigné dans l’eau fraîche son visage où pas une larme n’avait coulé, elle descendit dans la salle.
— Arrive donc, fit le père Boirot, on n’attend que toi pour souper.
Elle lui fit bon visage et le servit comme à l’ordinaire.
— Eh bien, lui dit joyeusement Bon-Louis, t’es-tu réchauffée ?
— Mais oui, répondit-elle. Pourtant, il ne fera pas chaud, cette nuit. Gare aux pommiers, si nous avons une blanche gelée !
Et ni elle ni lui ne parurent jamais se souvenir de l’étrange entretien qu’ils avaient eu ce jour-là.
q