Chapitre 13
Le soleil, l’éclatant soleil d’août sur la mer éblouissante, inondait la falaise de lumière, de reflets, de chaleur et de joie.
Toute la population de Clairefontaine était en bas, dans la crique, à recueillir le varech amoncelé par la grande marée de la nuit précédente ; mais cette fois la marée avait monté paisiblement, avec la majesté d’une souveraine qui de temps à autre visite ses domaines éloignés ; puis elle s’était retirée, laissant accrochés aux roches noires des millions d’algues d’une richesse de coloris extraordinaire.
Les chevaux au pied sûr montaient et descendaient incessamment le sentier raboteux de la falaise, parfois cachés au regard de ceux d’en bas par une roche ou un ressaut de terre ; ils allaient, courbés sous le bât chargé d’algues traînantes, conduits par quelque garçonnet, fier de brandir un fouet, dont il lui était interdit de faire usage, mais qui, dans ses mains novices, prenait des airs de sceptre.
C’étaient des rires, des cris, des appels ; tout le monde était dehors, et tout le monde était content. La mère de Vevette elle-même s’était fait porter à mi-chemin de la falaise, contre la hutte des douaniers, à l’endroit où jadis Bon-Louis enfant avait eu sa première vision de la mer, et de là, toute gaie et riante, elle jouissait du bruit, du mouvement, de la lumière, de la chaleur, avec la joie intime de ceux qui, voyant peu le monde, n’en ont, quand ils le voient par hasard, que l’éblouissement et la sensation de vie intense.
Bon-Louis conduisait trois chevaux à la fois. Depuis midi, il montait et descendait incessamment la falaise, à la tête de son convoi ; tout autre en eût eu les jambes brisées ; lui n’y songeait pas. À chaque voyage de descente ou de montée, il s’arrêtait une seconde pour échanger un mot, un sourire, une plaisanterie, avec madame La Haye, que Vevette ne quittait pas.
— Tu as l’air d’une Bonne Vierge dans une niche de muraille, dit-il en se plantant devant Vevette, qui venait de se faire un siège de fougère à l’ombre de la porte de la petite hutte.
La jeune fille sourit, et sa mère tourna la tête pour la voir.
— Il ne te manque plus qu’une couronne de roses blanches, et l’on s’y tromperait, continua Bon-Louis. Il la regarda un instant, mais elle avait baissé les yeux, et il se mit à courir en montant la rude côte, pour rattraper ses bêtes, qui avaient pris de l’avance.
Madame La Haye reporta son regard sur la mer, si bleue et si douce qu’elle semblait un immense voile de soie, à peine froissé et plissé par endroits ; des moires plus pâles indiquaient la place des courants, et, de cette hauteur, des taches sombres marquaient la place des roches sous-marines, même très loin, pour qui savait les voir.
— Maman, dit Vevette, qui suivait les yeux de sa mère, voyez-vous, là-bas, cette tache noire sous l’eau, en face de Vauville ? eh bien, c’est la Corne, vous savez, un caillou que nous avons vu une fois, avec mon père, quand j’étais toute petite ?
— Où donc ? fit madame La Haye, en abritant ses yeux de la main pour y voir.
— Sous Vauville ; vous ne voyez pas ?
— Non, mais je te crois.
— C’est là qu’un homme s’est noyé, il y a bien, bien longtemps… Mais aujourd’hui il y a bien encore cinq ou six pieds d’eau par-dessus, quoique d’ici on le voie très bien. Quelle drôle de chose, que d’aller se noyer si loin…
— Quand il ne manque pas d’endroits dans la baie, n’est-ce pas ? fit une voix railleuse derrière elle.
Vevette se pencha pour voir qui lui parlait, et son visage se trouva enseveli sous une pluie de roses blanches.
— Tiens, petite Bonne Vierge, dit Bon-Louis sans s’arrêter, voilà les roses qui te manquaient.
Il était déjà loin, suivant le pas rapide de ses chevaux qui descendaient, le bât léger.
Vevette rassembla en un monceau sur ses genoux les trois ou quatre branches de roses-noisettes chargées de fleurs qui l’avaient un instant aveuglée.
— C’est gentil, dit-elle. Où les a-t-il cueillies ?
— Au mur de la maison de Boirot.
Vevette laissa tomber la poignée de fleurs qu’elle tenait.
— Véronique ne sera pas contente, murmura-t-elle.
— Pourquoi ? demanda madame La Haye.
Elle sortait si rarement, qu’elle ne savait presque rien de ce qui se passait dans le village.
— Véronique n’aime pas qu’on touche à ses roses, répondit la jeune fille.
— Dans ce cas, il faut le dire à Bon-Louis, pour qu’il n’ait plus idée de recommencer, reprit la mère prudente ; et même tu feras bien de jeter ces fleurs par-dessus la falaise, pour que Véronique ne les voie pas dans tes mains. Il est inutile de fâcher les gens, surtout pour une chose qui n’en vaut pas la peine.
Vevette regardait les fleurs avec regret et les tourmentait dans ses mains sans pouvoir se décider, lorsqu’elle vit en bas sur la grève Bon-Louis arrêté à causer avec Boirot et sa fille. Un instant, celle-ci leva les yeux vers la falaise ; craignant d’être devinée, plutôt que découverte, Vevette jeta les roses derrière elle, dans la cahute étroite et sombre, et n’en garda qu’une seule, qu’elle glissa dans les plis de son fichu, là où personne ne pouvait la voir ; puis elle croisa ses mains l’une sur l’autre, et se remit à regarder la mer, qui miroitait doucement, et où les changements de courants dessinaient des lignes capricieuses.
— Eh bien, ta couronne ? demanda Bon-Louis quand il remonta.
— Tu as eu tort, mon garçon, de cueillir les fleurs de Véronique ; elle ne serait pas contente si elle le savait, dit avec douceur madame La Haye.
Le visage du jeune homme exprima une consternation soudaine si évidente, que l’excellente femme ne put s’empêcher de rire.
— N’aie pas peur, elle ne te mangera pas, continua-t-elle, et d’abord elle n’en saura rien, car ce n’est pas nous qui le lui dirons, et pour s’en apercevoir…
— Il y a plus de mille grappes de fleurs, interrompit Bon-Louis ; comment s’apercevrait-elle que j’en ai pris deux ou trois ?
— Ça ne fait rien, mon garçon ; puisqu’elle tient à ses fleurs, faut les lui laisser.
Le regard piteux de Bon-Louis cherchait les roses ; Vevette tira doucement de son fichu la fleur qu’elle venait d’y cacher.
— J’en ai gardé une, la plus belle, dit-elle, pour te remercier de ton attention ; mais les autres sont là, derrière, et Véronique n’ira pas les y chercher.
Le sang monta au visage du jeune homme, qui détourna la tête ; les paroles de sa petite amie lui avaient fait tant de plaisir, qu’il n’osait la regarder, de peur d’en trop dire avec ses yeux.
— Vois-tu, mon ami, reprit madame La Haye, quand on veut faire plaisir à quelqu’un, faudrait se demander si ça ne fait de peine à personne, car…
Elle continua sur ce ton pendant quelques instants, en matrone sage et sentencieuse qu’elle était. La joie de Bon-Louis et celle de Vevette s’étaient évanouies sous cette douche paisible et froide.
Ces joies de jeunesse sont si fragiles, si délicates ! Un souffle les donne et les soutient, mais toute parole de raison tombée d’une bouche respectable a le don de les flétrir à l’instant, cette parole fût-elle l’expression de la pensée même des pauvres enfants.
Ils n’osèrent se regarder ; Bon-Louis se disait que madame La Haye avait raison, mais que point n’était besoin d’en dire si long. Vevette pensait que sa mère était rude au bon garçon qui n’avait songé qu’à lui faire plaisir ; mais c’était une fille trop bien élevée pour le faire voir, si peu que ce fût. La mercuriale terminée, le jeune homme fit un signe de tête et répondit avec une douceur navrée :
— Vous avez raison, madame La Haye, et je vous remercie de votre bon avis.
Puis il courut après ses chevaux, qui, pendant ce temps-là, avaient gagné la cour de la maison de Boirot, et attendaient impatiemment d’être déchargés.
Pendant l’après-midi, il passa et repassa encore maintes fois devant Vevette et sa mère, mais il ne leur parla plus, et Vevette en eut le cœur gros pendant bien des jours, pensant qu’elles l’avaient fâché, et qu’il ne le méritait point.
q