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Chapitre 14

Cependant, Véronique n’avait rien su de ce qui se passait là-haut ; occupée au varech avec les femmes du village, elle avait entendu bien des propos, et l’un de ceux-là l’avait tant frappée, qu’elle en avait oublié le reste du monde.

Une vieille femme vivait un peu à l’écart du village, dans une de ces maisons isolées que l’on trouve toujours à quelque distance des hameaux, maisons étranges, décrépites, qui font rêver sortilège au voyageur romantique.

Sorcière, la vieille Mariton l’était un peu, encore que sa sorcellerie fût à peu près inoffensive, mais elle savait toute espèce de choses, et les jeunes filles aimaient à l’entendre causer.

Mais il était bien rare que Mariton se mêlât aux groupes des villageois, excepté à l’église, et pour ce qui était d’aller la trouver chez elle, aucune fille ne s’y fût hasardée, ni de jour, ni de nuit, étant sûre d’y perdre sa réputation si quelqu’un l’y voyait entrer.

Ce jour-là, Mariton avait eu besoin de varech, pour fumer son petit champ, et elle était descendue comme les autres ; de plus, le beau temps et la chaleur l’avaient mise en goût de causer.

Deux d’abord, puis quatre filles s’étaient assemblées autour d’elle ; il n’y avait point de mal, puisque c’étaient toutes ensemble. Et elle racontait des histoires, les unes bien banales, les autres bien étranges. Véronique s’était approchée, et écoutait avec un peu de dédain, car son éducation supérieure et ses quelques lectures lui inspiraient une sorte de commisération pour ces folies et ces imaginations.

— Oui, mes jolies, disait la Mariton, quand on est mariée et qu’on n’a pas d’enfant, si l’on en veut avoir un, il faut aller en pèlerinage à la fontaine du bienheureux Thomas, à Biville.

Elle indiquait l’élégant clocher de la petite église, perché sur la dune, à distance.

— Tout le monde sait cela, répondit une jeune fille hardie. Mais nous n’avons que faire d’enfants ! Ce sont des maris qu’il nous faudrait pour commencer.

La vieille secoua la tête.

— Des maris, c’est parfois plus difficile à se procurer que des enfants, dit-elle d’un air rusé. Pour ça, faut faire une neuvaine à saint François ; mais ça ne réussit pas toujours : à preuve que j’en ai vu bien faire des neuvaines, et que les demoiselles sont encore filles.

Elle promenait ses yeux malins et bridés sur son jeune auditoire, qui riait et se poussait les coudes en rougissant.

— Pour se marier, il n’y a guère de moyen qui réussisse à ma connaissance, que de trouver un garçon qui veuille de vous.

— Oh ! Mariton, vous n’êtes pas sorcière ! s’écria une fillette en retournant au travail.

La bande s’éparpilla ; seule Véronique était restée ; un vague sentiment la poussait à interroger encore la vieille : si par hasard celle-ci lui donnait un bon conseil, sans savoir ? Cela s’est vu.

— Se marier, grommela Mariton mécontente, elles veulent toutes se marier ! Avec ça qu’elles s’en trouvent mieux après ! Et puis, se marier, faut être deux pour ça, et je n’en vois jamais qu’un des deux à la fois qui en ait envie !

— Vous savez pourtant bien des choses, la mère, dit Véronique avec douceur pour l’apaiser.

— Oui, ma fille, mais il y en a aussi qui me passent. Pour se faire aimer, j’en sais le moyen ; mais pour que le mariage s’ensuive, ce n’est plus de ma compétence !

Elle parlait un langage bizarre, moitié paysan, moitié citadin : dans sa jeunesse, elle avait dû dire la bonne aventure dans les foires.

— Vous savez un moyen de se faire aimer ? demanda Véronique, dont le cœur était tout remué.

— Oui, ma belle ! Et un bon. Mais tu n’en as que faire ! Belle et jolie, et riche comme tu l’es, tu refuses des galants de Pâques et à la Saint-Michel, – t’aimera qui tu voudras !

— Oh ! vère, répondit négligemment la jeune fille, je n’ai qu’à choisir. Mais ça m’amuserait tout de même de savoir comment on peut se faire aimer de quelqu’un qui ne se soucie pas de vous ! Voyez-vous, la mère, ça ne se peut pas ; il n’y a pas de sorcellerie qui puisse faire ce miracle-là ; je n’y croirai jamais, à moins de l’avoir vu !

— Vraiment ? reprit la vieille en colère. Eh bien, ma belle, tu le verras quand tu voudras.

— Où ça ?

— Trouve-moi quelqu’un, fille ou femme, qui veuille l’amour d’une homme qui ne veut point d’elle, et je te les mettrai ensemble comme les deux doigts de la main. Par exemple, je ne te dis pas qu’ils se marieront !

— Ça, on ne vous le demande pas, puisque vous dites que vous n’y pouvez rien. Mais pour les faire s’aimer…

— Bah ! bah ! fit la vieille impatientée : la fille se procure un vêtement quelconque, une chemise ou une blouse du garçon qu’elle aime, et elle la porte sur elle pendant trois jours ; après quoi, elle s’en va la nuit, pour y arriver avant le coup de minuit, aux Pouquelées.

— Aux Pouquelées ? fit Véronique.

— Oui, ces pierres qui sont là-haut, sur Vauville… on les adorait dans le temps, c’est ça que leur nom veut dire.

— Ça se peut bien ! Seulement, c’est loin et pas commode pour y aller la nuit.

— Est-ce que tu crois, riposta vertement la vieille, que c’est facile de tourner l’idée d’un homme qui ne veut point de vous ?

— Et qu’est-ce qu’on fait aux Pouquelées ? demanda Véronique la tête basse.

— On en fait trois fois le tour, en récitant toutes les prières qu’on sait, et le De profundis, et puis on passe dessous, – sous la galerie, tu m’entends, sur les mains et sur les genoux ; quand on est au fond, on creuse un trou dans la terre avec son couteau contre la grosse pierre, et l’on y enterre le vêtement du garçon. On l’y laisse trois heures et l’on sort sur la lande en disant ses prières tout ce temps pour celui qu’on aime, car le diable rôde autour, et si l’on s’oubliait, il pourrait en arriver malheur ; et puis, devant que le ciel commence à blanchir, on retire le vêtement, on le remet sur soi, et l’on s’en retourne au logis.

— Et alors ?

— Alors, on lave le vêtement soi-même et on le remet avec les autres hardes du garçon. Il faut qu’il le prenne sans s’en apercevoir ; mais le jour qu’il le met sur son dos, il devient amoureux de celle qui a fait le sortilège.

— Et c’est sûr ? demanda Véronique.

— Sûr ! comme nous voilà toutes les deux !

— C’est bien singulier ! dit la jeune fille pensive.

— Essaie, et tu verras ! fit la vieille avec un regard de côté.

— Pas moi ! riposta promptement Véronique. Mais ça me semble si difficile à croire !

— Ce qui est difficile, c’est de ne pas s’oublier pendant que le vêtement est sous la terre. Il faut dire ses prières, – ou bien penser à celui qu’on aime. Ça, c’est plus facile, hé, fille ?

— Peut-être bien, la mère. Nous verrons ça quand nous y serons. Pour le moment…

— Tu as le cœur léger ?

— Mais oui ! fit-elle avec assurance.

— Ça ne se montre pas sur ton visage ! Enfin, un visage peut mentir ; le tien a l’air de celui d’une âme en peine. Allons, aide-moi à ramasser mon varech. Une belle fille comme toi, et riche, ça me flattera.

Véronique obéit.

Le soleil s’abaissa sur l’horizon limpide, ses rayons glissèrent sur la surface unie de la mer, l’heure du souper approchait ; une à une les femmes remontèrent vers Clairefontaine, leurs coiffes blanches semant de points lumineux la falaise verte ou roussâtre ; les chevaux, fatigués, ne marchaient plus que très lentement, et leurs conducteurs ne songeaient pas à faire claquer les fouets ; une sorte d’apaisement, de lassitude, était tombée sur le paysage tout entier.

Depuis longtemps La Haye avait porté sa femme dans leur maison, et Vevette était rentrée avec eux. Au moment où soudain, lassé par la tristesse qui s’était appesantie sur lui, Bon-Louis reconduisait pour la dernière fois ses chevaux épuisés, il rencontra Vevette auprès de la chute d’eau. Elle venait un peu en arrière de lui et le dépassa d’un pas léger, en tournant la tête pour lui sourire.

— Je te croyais rentrée ? fit Bon-Louis d’un ton mélancolique.

— Je l’étais, répondit-elle, mais j’avais oublié quelque chose dans la bijute aux douanes. Tes roses y sont restées, Bon-Louis.

Elle gravit en courant le roidillon et disparut au détour du vieux moulin.

Lui, interdit, était demeuré immobile. Tout à coup il se ravisa, et, retournant sur ses pas, courut d’un trait à la hutte, d’où il ressortit l’instant d’après en assujettissant sa blouse.

— Qu’est-ce que tu as trouvé là-dedans ? lui demanda Véronique, qui montait la dernière.

— Rien, répondit-il, non sans trouble, car l’odeur des roses pouvait le trahir.

— Je n’en puis plus, fit-elle avec un geste lassé. Arrête la Grise que je monte dessus, elle n’est autant dire pas chargée.

— Cette bête n’en peut mais ! fit observer Bon-Louis, qui aimait ses chevaux.

— Eh bien, et moi ? Est-ce que, fatigue pour fatigue, je ne vaux pas mieux qu’une bête ?

Sans mot dire, le jeune homme arrêta la fidèle jument ; mais, avant de prêter son genou à Véronique pour se hisser sur le bât, il avait mis à terre la somme d’algues qui le recouvrait.

— Eh bien, qu’est-ce que tu fais ? dit la jeune fille. Ce varech ne rentrera pas tout seul !

— C’est moi qui le porterai, dit-il, en chargeant le lourd paquet sur ses épaules.

— À ton aise ! répliqua Véronique, qui talonna la jument et prit les devants.

— C’est drôle, pensa Bon-Louis en la suivant du regard, on dirait qu’elle n’est bonne que pour moi… C’est peut-être aussi que je me trompe ; elle a travaillé tout le jour, elle a bien le droit d’être fatiguée.

Quelque chose de mécontent grondait pourtant au dedans de lui. Rentré à la ferme, il monta à son grenier où il couchait « près des pommes de terre », ouvrit son coffre, et y jeta les roses qu’il avait données à Vevette.

Un sourire incertain passa sur son visage, pendant qu’il respirait le parfum des fleurs froissées ; puis il referma le coffre et descendit, pour se débarbouiller, auprès du puits, comme les autres.

Tout le soir, Véronique absorbée, assise dans l’ombre de la haute cheminée, regarda les cheveux d’or de Bon-Louis et le duvet argenté qui commençait à couvrir le bas de son visage.

— Si la vieille avait dit vrai, pourtant ? pensa-t-elle. Si, en allant aux Pouquelées, je me faisais aimer ?

Elle dormit très mal cette nuit-là.

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