Chapitre 15
Le temps passait vite, car, malgré les inévitables lenteurs de la vie rurale, chacun de ceux que rongeait un souci à Clairefontaine avait une hâte fébrile d’arriver à quelque chose, – quelque chose d’indéfini, – et cette fièvre leur donnait un surcroît d’activité qui dévorait la longueur des journées.
Bon-Louis avait tiré au sort un mauvais numéro, pas tout à fait mauvais, cependant, en ce sens que, si tous ceux qui passaient avant lui étaient jugés bons pour le service, il pouvait fort bien se trouver exempté.
Il ne disait rien de ses projets, et Véronique, inquiète de ce qu’il déciderait, avait à la fois peur et envie de l’entendre parler. Plus d’une fois elle l’avait fait interroger par Boirot, mais le bonhomme n’avait obtenu que des réponses évasives. À dire vrai, Boirot avait un grand respect pour son ancien protégé, qui lui inspirait aussi une sorte de crainte. Celui-ci était devenu presque soudainement un homme, un homme avisé et prudent, violent parfois dans ses colères, – non contre ceux qu’il aimait pourtant, – mais c’était un homme, et Boirot n’osait pas le contrarier.
Véronique en revanche se faisait plus rude et plus âpre chaque jour ; dans la tendresse qu’elle portait à Bon-Louis, il y avait toujours eu de la protection et une sorte d’autorité. Depuis qu’il refusait avec sa douceur muette et obstinée de laisser connaître ses plans d’avenir, elle lui en voulait de toute la souffrance qu’il lui imposait, et elle s’en vengeait de son mieux.
La lutte avait été trop longue pour les forces de Véronique. Vivre tous les jours près de cet homme qu’elle adorait sans pouvoir une minute s’abandonner à elle-même, c’était au-dessus de bien des courages de femme. Elle avait tenu bon cependant et ne s’était point trahie, mais c’était au prix d’une inexorable rudesse d’attitude.
Plus d’une fois, en voyant l’air étonné du jeune homme à des ordres brusquement donnés, elle avait failli éclater, le prendre dans ses bras et lui crier :
— Tu ne vois donc pas que je t’aime !
Elle avait toujours eu assez de puissance pour s’en empêcher ; mais elle lui en voulait de ne pas la comprendre, de ne pas l’aimer ; fallait-il, pensait-elle, qu’il fût sot ! Et elle se reprenait à souhaiter qu’il fût plus sot encore, et qu’elle n’eût pas besoin de cacher si bien sa pensée.
À cent reprises, elle avait songé à lui faire offrir sa main par le père Boirot. Celui-ci, dût-il regimber d’abord, accepterait la commission à coup sûr ; puis le jugement porté jadis par Bon-Louis se dressait devant elle comme une infranchissable barrière :
« La fille qui demanderait un garçon serait une effrontée, et l’on n’épouse point une effrontée. »
Fallait-il qu’elle mourût, pourtant, parce qu’il ne voulait pas la comprendre ?
Elle se sentait mourir. À mesure qu’approchait le moment où Bon-Louis connaîtrait son sort, la fièvre la prenait, de plus en plus intense. Déjà dans le village on avait remarqué qu’elle maigrissait ; son allure inquiète faisait le sujet de plus d’un commentaire ; derrière elle, quand elle sortait, elle devinait des regards curieux et des propos méchants. Elle avait une peur horrible d’être devinée, et de temps en temps elle se disait que ce serait peut-être un bonheur si Bon-Louis apprenait par la voix publique ce qu’elle ne voulait pas lui dire, et ce qu’il ne voulait pas voir.
Vevette aussi maigrissait et devenait pâlotte, mais celle-là avait de bonnes raisons. Sa mère, après avoir semblé se reprendre à la vie, déclinait très rapidement et ne paraissait pas devoir survivre de longs jours.
La jeune fille ne quittait plus guère la malade. Dévoré de chagrin, ne pouvant supporter la vue de sa chère femme transfigurée par l’approche de la mort, La Haye passait plus de la moitié de ses journées à la mer, sous le prétexte plausible de prendre un peu de poisson délicat pour la mourante, en réalité pour s’épargner les tristes discours des femmes et la commisération muette des hommes.
Si Vevette changeait, c’était bien naturel : on ne la voyait presque plus sortir ; assise auprès du lit, penchée sur l’oreiller, sa fine silhouette se voyait toujours, par la porte entrouverte ; et si, dix fois par jour, Bon-Louis passait sa tête blonde par l’huis afin de demander des nouvelles, sans entrer, qu’y avait-il là d’extraordinaire ? Ils ne se parlaient pas. Depuis l’aventure des roses blanches, madame La Haye, qui avait peut-être pressenti ou deviné ce qu’ils ignoraient eux-mêmes, les avait tenus discrètement séparés. Si l’un d’eux seulement l’eût voulu, se rejoindre était facile ; mais Vevette avec sa pudeur délicate, et Bon-Louis avec ses scrupules d’homme pauvre amoureux d’une héritière, ne pouvaient prendre ni l’un ni l’autre l’initiative d’un tel mouvement.
— Il en aime une autre, pensait par instants Véronique ; sans cela, il m’aimerait.
Et sa rage jalouse, faisant le tour des filles du village, s’arrêtait tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre, pour revenir toujours à Vevette.
— Ça doit être celle-là, se disait-elle. Oh ! si je pouvais les attraper !
Elle eût mis en pièces celle qui se permettait d’aimer son Bon-Louis. Car enfin il était à elle depuis l’enfance, c’était son bien, sa propriété, tout comme les arbres de son jardin… Mais où la prendre, celle-là, puisqu’on ne le voyait pas parler à l’une plus qu’à l’autre ?
Et la jalousie obscure qui la rongeait s’ajoutait au désespoir de n’être pas aimée.
Les jours passaient rapidement, tristes et courts, dans les brumes de l’automne précoce. La falaise était souvent enveloppée de brouillards traînants, que le vent chassait vers les terres et qui ne laissaient voir la mer que par échappées. Une longue période de pluies avait détrempé le sol et gonflé les ruisseaux. Sur la maison de Boirot devenue morose semblait peser un malheur inconnu, de même que dans les flancs d’un nuage muet on sent l’orage qui grondera tout à l’heure.
Un matin, le facteur apporta deux lettres pour Bon-Louis. L’une, de Cherbourg, était un imprimé ; l’autre, timbrée de Sainte-Croix, ne portait aucune indication.
Véronique les regarda longtemps toutes les deux, brûlant d’envie de les ouvrir, et n’osant le faire. Si elle avait été sûre de pouvoir les recacheter, elle les eût lues à l’instant ; elle essaya avec la pointe d’un couteau de séparer le pain à cacheter de l’une et l’enveloppe gommée de l’autre ; mais elle s’arrêta dès la première tentative, en voyant qu’elle allait déchirer le papier.
Quand le jeune homme rentra pour le repas de midi, il trouva les mystérieuses missives sur son assiette ; Véronique, les yeux enflammés, l’observait comme une louve guette sa proie.
Il ouvrit la première.
— Convoqué à Cherbourg pour le 12, dit-il ; je saurai donc si je serai soldat ou laboureur.
Véronique retint sa respiration pendant qu’il décachetait l’autre.
— Tiens, dit-il, après l’avoir lue, c’est le notaire de Sainte-Croix qui me prie de passer chez lui pour une communication. Qu’est-ce que ça peut bien être ?
— Nous voilà près de la Saint-Michel, dit Boirot dans son coin ; il t’a peut-être trouvé un locataire pour ta maison, et celui-là te demande des réparations. Les locataires, ça demande toujours des réparations !
Il haussa les épaules, en propriétaire rompu au métier.
— Ça doit être quelque chose comme cela, répondit Bon-Louis, en repliant les lettres, qu’il mit dans la poche extérieure de son gilet. Le 12, c’est mardi prochain ; voudrez-vous me prêter la jument baie et votre petite carriole, père Boirot ? je vous promets que j’en aurai bien soin.
— Prends, fils, prends ; tu as de l’ordre, on peut te confier ses affaires.
— Mais, continua le jeune homme, c’est qu’il faudra probablement que je couche en route, soit à Cherbourg, soit à Sainte-Croix ; je serai débarrassé trop tard au conseil pour faire les deux choses le même jour ?
— Eh bien, garçon, tu reviendras le lendemain, dit placidement Boirot, en commençant son assiettée de soupe.
Véronique n’avait rien dit. Une idée absurde, ridicule, folle, venait de s’implanter comme un clou dans son cerveau. Elle servit les hommes comme de coutume ; puis, quand le repas fut fini :
— C’est mardi matin que tu t’en vas ? dit-elle à Bon-Louis.
— Dès le grand matin. Pourquoi ?
— Pour te tenir tes effets propres, répondit-elle tranquillement. C’est aujourd’hui jeudi, on pourra laver ce qu’il te faut.
— Elle pense à tout ! se dit le jeune homme. C’est étonnant qu’elle ait parfois tant de bonté et d’autres fois qu’elle soit si rude !
Un rayon de soleil jaune filtrait à travers les nuages. Boirot se mit sur le pas de sa porte.
— On dit comme ça, fit-il, que lorsqu’on voit dans le ciel du bleu seulement grand comme la culotte d’un gendarme, il y a promesse de beau temps ; si c’est vrai, nous le tenons, le beau temps ; car voilà du bleu de quoi culotter toute une compagnie.
En effet, peu à peu, les nuages se dispersaient dans le ciel, qui transparaissait à travers les lourdes buées.
— Tant mieux, pensa Véronique, ça sera plus commode.
Elle s’assura que Bon-Louis reprenait le chemin des champs, accompagné par Boirot, insolitement bavard ce jour-là, et, quand elle les eut vus disparaître ensemble au détour du chemin, elle monta au grenier.
Le cœur lui battait fort, mais elle était bien décidée. Du moment où Bon-Louis s’obstinait à s’en aller sans regarder autour de lui, ça ne se passerait pas sans qu’elle eût tout fait pour l’en empêcher.
En entrant au grenier, elle eut un peu peur ; si on la surprenait là, on se demanderait ce qu’elle y venait faire. Eh bien ! est-ce qu’une ménagère n’a pas le droit de visiter sa maison du haut jusqu’en bas ? Le tas de pommes de terre était là pour lui servir de prétexte et au besoin de contenance.
La petite lucarne du grenier donnait sur l’anse de Vauville ; de là, pour qui les connaissait, on pouvait deviner, sur la haute colline qui domine ce village, un amas de pierres grises, sans forme distincte, qui regarde la mer ; c’étaient les pierres miraculeuses, les Pouquelées.
Elle irait ; oui, elle irait. Cette nuit que Bon-Louis passerait hors de la maison, c’était une chance inespérée d’accomplir le pèlerinage de sorcellerie. Tant qu’il dormait en haut, impossible de sortir la nuit ; le bruit de la clenche sur ses soutiens de fer eût interrompu son sommeil de chat ; que de fois elle l’avait entendu descendre pieds nus, éveillé par le moindre bruit suspect !
Mais si Boirot et la fille de ferme étaient seuls dans la maison, ce n’était plus si difficile d’en sortir. D’ailleurs, difficile ou non, elle le tenterait, dût son absence être découverte, dût-elle payer de sa réputation l’épreuve qu’elle allait faire. S’il ne l’aimait pas, qu’importait la vie ?
Prêtant l’oreille au moindre bruit, elle s’approcha du lit du jeune homme, lit grossier, composé d’une paillasse et d’un lit de plume, posés sur une sorte de cadre en bois massif. Une blouse presque neuve était suspendue à un clou, au-dessus de l’oreiller ; elle étendit le bras pour la prendre, mais elle ne pouvait l’atteindre ; il fallut monter sur le châssis, en prenant bien garde de ne pas froisser le lit rebondi, que faisait la fille de ferme tous les matins, pendant que Bon-Louis était dans les étables.
Très doucement, elle décrocha la blouse et descendit ; mais quand elle se vit les pieds à terre, si près de l’oreiller, elle ne put se défendre de s’incliner. Elle avait envie de l’effleurer de ses lèvres… Soudain, grisée par l’odeur des cheveux de Bon-Louis, elle se laissa tomber sur le tas de pommes de terre, l’oreiller dans ses bras, l’étreignant, le couvrant de baisers, lui parlant comme s’il avait été le bien-aimé lui-même.
Ce parfum d’aubépine qu’il avait sur toute sa personne, elle l’avait respiré bien des fois près de lui, pendant qu’il n’y pensait guère ; mais cet oreiller où tous les soirs il posait sa tête, c’était presque lui… Retrouverait-il ce soir sur la toile froissée toutes les larmes, tous les baisers qu’elle y avait mis ? Était-il possible qu’on aimât à ce point, et que cette folie d’amour n’éveillât pas un sentiment pareil ?
— Je t’adore, je t’adore ! murmura-t-elle ayant épuisé ses larmes, n’ayant plus la force de serrer les bras, brisée de fatigue, accablée de tendresse, comme s’il était là, comme si c’était lui qu’elle eût étreint avec cette passion…
Un bruit très léger la fit sursauter, rouge et pâle tour à tour ; elle écouta… ce n’était rien, une souris effrayée, sans doute ; toute la maison était silencieuse, et dans la cour de la ferme on entendait jaser les serviteurs. – Elle posa l’oreiller sur le lit, le lissa soigneusement, y déposa encore un baiser, prit la blouse et voulut s’en aller.
Une nouvelle tentation l’arrêta, le coffre de Bon-Louis lui barrait le passage, la clef sur la serrure. S’il avait un secret, s’il avait un amour, elle le saurait bien… et alors…
Vivement, comme on donne un coup de couteau, elle tourna la clef et leva le couvercle.
C’était l’humble coffre d’un honnête garçon. Quelques vêtements, un peu de linge, un paroissien usé, avec des images de première communion, données par ses camarades d’école, par le curé, par elle-même ; une vieille Imitation qui portait le nom de la mère morte, et une petite pochette à ouvrage qui lui avait appartenu, – voilà tout ce que contenait le coffre.
Véronique eut un peu de honte. S’il la surprenait là, c’est pour le coup que ses affaires iraient mal ! Pourtant un parfum doux et fané l’intriguait ; elle avait envie de savoir pourquoi ce coffre sentait si bon…
En soulevant ses effets du dimanche, elle aperçut deux ou trois branches de roses jaunies ; un grand tremblement de colère la saisit. C’était un gage d’amour, cela ! Il l’avait cueilli à la maison de sa belle, ou bien elle le lui avait donné…
Elle chercha dans son esprit quelles étaient les maisons de Clairefontaine dont la façade était ornée d’un rosier-noisette… Deux seulement, toutes deux occupées par de vieux couples hors de cause, et la sienne…
C’étaient des roses de son espalier, évidemment. Rien n’était plus clair. Mais, alors, c’était donc elle qu’il aimait !
Elle ne s’y arrêta pas ; c’était trop beau pour y croire, et puis aussi trop peu vraisemblable. Le garçon aurait pris les roses pour embaumer son linge, voilà tout… Quelle coquetterie ! Qui s’en serait douté ? Il voulait donc plaire à une bonne amie ?
Triste, jalouse, mécontente, elle referma le coffre à clef et descendit dans sa chambre. Là, elle passa la blouse de Bon-Louis sous ses vêtements, de façon à la dissimuler de son mieux, ce qui la condamnait à des artifices de toilette quelque peu ridicules ; mais elle était décidée à tout. Longtemps elle avait discuté avec elle-même combien il y avait peu de vraisemblance que le sortilège aboutît à un résultat ; maintenant elle n’admettait pas qu’il pût échouer. Elle serait aimée, il fallait qu’elle le fût, dût-elle mettre le feu au village ou tuer quelqu’un.
Les jours se passèrent, le mardi arriva.
Dès cinq heures du matin, la jument attendait, attelée à la carriole par le valet de ferme. Bon-Louis parut, un peu pâle, mais très ferme et sérieux. Il sentait que ce jour compterait dans sa vie, et, devant l’incertitude de l’inconnu, si près d’être changée en certitude, il faisait bonne contenance.
Véronique, dans la salle, lui avait préparé une tasse de café ; il la prit sans mot dire, serra la main au père Boirot, embrassa sa cousine, qui lui tendait ses deux joues, cérémonieusement, comme au jour de l’an, bien qu’elle en pâlît de colère, reçut les souhaits des domestiques et monta dans la carriole.
Comme il passait devant la maison de La Haye, dans le jour incolore du matin, il regarda la demeure assoupie. Elle ne se souciait pas de lui, l’ingrate qui dormait derrière ces impénétrables rideaux de mousseline… Il étouffa un soupir, et tout aussitôt un sanglot lui monta aux lèvres.
S’en aller, quitter Clairefontaine ! Ce n’était pas Clairefontaine, c’était Vevette ! Ne plus la voir à tout moment du jour, avec son doux visage pâle, qui faisait pour lui dans la vie clair de lune ou clair de soleil, suivant l’heure ! Il l’aimait, il n’aimerait jamais qu’elle, et ne pourrait jamais l’avoir pour femme…
Son cœur se fendit, et il pleura ces belles larmes chaudes, jaillissantes, qui sont le supplice et la force de la vingtième année. Jamais Vevette ne serait à lui. Alors, autant s’en aller tout de suite. Pourrait-il la voir en épouser un autre ? Non, cent fois !
Il partirait. Quel que fût son numéro, il irait à l’armée. Là, on oublie. Il s’engagerait dans l’infanterie de marine, et on l’enverrait faire la guerre quelque part, au Sénégal, en Chine, n’importe où. Puisqu’il devait oublier, il oublierait le plus loin possible !
Et pendant que, pour échapper à l’acuité de sa douleur, il pressait le pas de la bonne jument baie, sur la route qui serpentait au flanc du vallon, Vevette à peine vêtue, nu-pieds, le regardait s’en aller, derrière le rideau imperceptiblement relevé, et pleurait à chaudes larmes l’ami de son enfance, le fiancé de ses songes, l’homme qu’elle aimait, et qui s’en allait vers l’inconnu.
— Ah ! pensa-t-elle, s’il m’aimait, il resterait à Clairefontaine ; mais il a envie de voyager, voilà bien la preuve qu’il ne m’aime pas !
Quand il fut hors de vue, elle essuya ses yeux, fit sa toilette et descendit reprendre auprès du lit de sa mère la triste veille du père La Haye.
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