‹ ClairefontaineChapitre 16 sur 39 · Chapitre 16

Chapitre 16

Le soleil avait jeté quelques rayons magnifiques sur la falaise, avant de disparaître derrière une épaisseur menaçante de nuages ; puis, la tristesse de l’obscurité gagnant les paysans eux-mêmes, le silence et le sommeil étaient descendus de bonne heure sur les chaumières, et la nuit était tombée sur la mer, chaude, lourde, présageant l’orage.

Avant neuf heures, la maison de Boirot dormait du haut en bas. Véronique descendit de sa chambre, ses souliers à la main, pour éviter le bruit, et souleva avec précaution le loquet de la porte d’entrée.

Le feu dans l’âtre de la salle n’était plus qu’un amas de charbons sombres ; Véronique retint son haleine pour écouter… son père dormait, elle entendit sa respiration tranquille et forte. Alors, elle se glissa au dehors, tira la porte à elle, replaça soigneusement le loquet de fer sur sa barre d’appui, et resta debout sur le seuil, immobile, le cœur battant, comme un voleur qui vient de commettre un crime.

Rien n’avait bougé ; elle osa retirer sa main, qui tenait encore la porte, et elle se sentit tout à coup seule, libre, épouvantée à l’idée d’être ainsi libre et seule.

Cent fois elle s’était trouvée dehors la nuit, plus tard, dans la même obscurité, et jamais elle n’y avait songé pour s’en inquiéter ; mais, cette fois, l’œuvre qu’elle allait entreprendre lui faisait peur. Qui sait quel danger immatériel elle allait braver ?

Comme beaucoup de femmes de sa race et de son pays, elle avait dans l’esprit un singulier mélange de scepticisme et de superstition : à la fois esprit fort et crédule, elle ne croyait pas à la puissance des neuvaines, n’ayant jamais vu ses prières lui apporter un résultat positif ; et malgré cela, elle allait accomplir une œuvre de sorcellerie, où elle n’était pas bien sûre de ne pas invoquer la puissance du démon, de ce démon auquel, interrogée, elle eût dit qu’elle ne croyait pas.

La nuit l’entourait de ténèbres profondes. Des yeux très exercés pouvaient seuls distinguer la masse du vieux moulin, au détour de la route ; mais Véronique savait qu’une fois sur la falaise, elle serait éclairée par la lumière mystérieuse que l’Océan renvoie à la terre, pour peu que le dôme de nuages qui le recouvre ne soit pas pour ainsi dire soudé d’une seule pièce. Avec la sûreté que donne l’habitude, elle traversa la Clairefontaine sur quelques pierres plates qui contournent la falaise.

La mer, en effet, n’était pas obscure. De grandes nuées lourdes traversaient comme des oiseaux de nuit le ciel où flottait une étrange lueur, plus accentuée vers le nord-ouest, à l’endroit où le soleil disparu avait porté sa course sous l’horizon. Véronique se mit à marcher courageusement vers la lande, sans trop de hâte, comme une personne résolue à mener jusqu’au bout une entreprise périlleuse.

Elle n’avait ni assez de clarté ni assez de loisir pour choisir son chemin. Elle allait donc droit devant elle, évitant d’instinct les trous trop profonds, mais se prenant à tout instant les pieds dans d’épaisses broussailles d’ajoncs dont les pointes aiguës entraient dans sa chair comme autant d’aiguilles.

Elle allait la tête baissée, le front en avant, comme les béliers bravent le danger, sans se demander ce qui était plus loin, n’ayant de souci que de ce qu’elle avait laissé derrière elle. Il lui semblait toujours qu’une main allait la saisir par les plis de sa jupe, et la ramener sans qu’elle eût pu accomplir le sortilège. Cette terreur instinctive et insurmontable activait sa marche jusqu’à la faire courir par instants. Lasse, hors d’haleine, elle s’arrêtait, regardait la mer à sa droite et en face d’elle la falaise majestueuse qui portait les Pouquelées, puis reprenait un pas plus régulier, jusqu’au moment où elle n’avait plus la force nécessaire pour s’empêcher d’aller trop vite.

Pas une fois elle ne regarda en arrière.

Le sol inégal montait et descendait ; les profondes coupures du sol la contraignaient à faire dix fois plus de chemin qu’on ne l’eût cru à vol d’oiseau. La route de la falaise était plus courte et plus sûre, mais elle y eût infailliblement rencontré des douaniers en ronde, et le danger d’être reconnue lui paraissait plus terrible encore que d’essuyer les coups de feu destinés aux contrebandiers qui gardent trop obstinément le silence.

Elle allait, préoccupée d’une seule pensée : arriver aux pierres mystérieuses. Son approche mettait en fuite tout un monde de menues bêtes, habitantes de la falaise et maîtresses de l’obscurité. Lapins, furets, fouines, salamandres, lézards, mulots effarés, disparaissaient et se blottissaient ailleurs, avec un bruit de course dans les bruyères desséchées qui faisait battre le sang dans les oreilles de Véronique.

Elle allait, déjà épuisée, se demandant quand elle arriverait, craignant d’arriver trop tard. Elle avait fait bien des fois la route par la falaise, mais que c’était loin, ainsi la nuit ! Si seulement il y avait eu de la lune ! La lune aurait dû être au zénith, mais on ne la voyait pas dans ce ciel de plus en plus sombre. On eût dit, au contraire, que l’obscurité s’épaississait, et l’Océan lui-même n’était presque plus visible… Est-ce qu’elle se tromperait ? Est-ce qu’elle aurait perdu l’instinct d’orientation qui la guidait sur cette lande inconnue ?

À cette pensée, elle frémit et sentit le cœur lui manquer. Elle eut l’impression que semblable à un personnage de légende, elle marcherait désormais toujours dans la nuit, ensorcelée, condamnée à errer jusqu’au jugement dernier, sans jamais revoir le soleil ni les vivants…

Le diable rôde, avait dit la vieille…

— Bon-Louis ! s’écria-t-elle en tendant ses mains vers le ciel noir.

Une nappe de lumière blanche, aveuglante, tomba sur la mer, sur la falaise, sur elle-même, et lui montra les Pouquelées tout près, à quelques centaines de mètres au plus. Puis tout disparut, et l’obscurité redevint d’un noir d’encre.

— L’orage, pensa Véronique, au moins j’y verrai clair !

Interdite malgré son audace, elle attendait le coup de tonnerre… rien. Le silence effrayant, profond comme l’abîme, continuait de régner sur la terre saisie d’étonnement.

Un second éclair, large, prolongé, éclaira pendant un temps appréciable la nature silencieuse. Et de minute en minute, les grandes nappes de clarté se répandirent sur la mer, plus effrayantes dans leur mutisme que tout le fracas des ouragans.

Une cloche sonna quelque part.

— C’est Vauville, pensa Véronique, le vent vient du sud, je suis tout proche, je suis sauvée !

Elle se mit à courir follement, descendit, au risque de s’y tuer, la pente du dernier ravin qui la séparait de la falaise où se dressaient les roches sacrées, remonta tout d’une haleine, s’accrochant aux genêts, aux ajoncs qui lui déchiraient les mains, roulant avec les cailloux, se relevant plus forte, énergique, indomptable, enragée, et enfin se trouva au bord du plateau.

C’étaient bien les pierres mystérieuses, telles que, deux mille ans plus tôt, elles avaient déjà bravé les orages et les ouragans ; telles qu’on les avait vues lorsque leur table énorme ruisselait de sang humain, sacrifice agréable aux dieux de ce temps-là.

Elles n’avaient rien d’effrayant. C’était une galerie en partie couverte, composée de pierres plantées en terre sur un bout, de manière à former des tables ; les tempêtes et la main profane de quelques incrédules avaient commencé à détruire le travail des ancêtres, mais les lourdes masses de grès tenaient encore bon. L’entrée de la galerie peu profonde était tournée vers l’ouest, et une pierre fermait le fond, le côté de l’orient. Rien de plus simple, de plus pauvre, de moins imposant… Mais Véronique savait que les victimes égorgées avaient abreuvé la terre de leur sang, le long des parois impassibles… et depuis, qui sait quels mystères s’étaient accomplis là ?

Minuit n’était pas encore sonné ; elle était sûre de l’entendre au clocher de Vauville ; elle se tint debout, n’osant s’approcher du lieu sacré.

La falaise était très haute et dessinait une ligne d’une grande majesté. Face à face avec le soleil, on comprenait que les sacrificateurs du temps passé fussent venus là chercher des oracles. La mer s’étendait à perte de vue, enserrée des deux côtés par les falaises de Flamanville et de Jobourg, offrant aux yeux un golfe d’une beauté de lignes à défier toute comparaison.

Les nappes de lumière blanche continuaient à tomber silencieusement sur le monde, et Véronique ne pouvait détacher ses yeux de l’Océan, où il lui semblait qu’elle allait voir surgir un prodige inconnu. À vrai dire, elle avait peur de regarder les Pouquelées… C’était donc vrai, qu’elles pouvaient quelque chose, puisqu’on en avait peur ?

Un son flottant, insaisissable, passa au-dessus des landes avec un frémissement de vent ; Véronique prêtait l’oreille. Un autre son suivit, c’était minuit.

D’une main fiévreuse la jeune fille se dépouilla de la blouse de Bon-Louis qu’elle avait passée par-dessus ses vêtements, se leva et se tourna vers les pierres.

Elles n’avaient pas bougé. Un éclair les lui montra telles qu’elle les avait vues tout à l’heure. Alors, rappelant à la fois son courage et sa confiance, elle s’approcha et fit trois fois le tour du petit monument, en récitant le De profundis ; puis elle se présenta à l’entrée, son couteau ouvert dans la main droite, pour creuser, ainsi que c’était dit.

Elle s’agenouilla pour passer sous la galerie, et lentement, sur les mains, sur les genoux, elle arriva jusqu’au fond, sur le sol de sable fin. Un nouvel éclair illumina le dehors, filtrant dans l’obscurité, à travers les interstices des pierres mal jointes. Cette clarté fit horriblement peur à Véronique. Au dehors elle ne la redoutait pas, elle la souhaitait même ; mais là, c’était angoissant.

Vite, précipitant ses mouvements, elle creusa un trou ; la terre sablonneuse lui sautait au visage, lui donnant chaque fois un frisson de terreur : d’ailleurs, le sol n’était pas dur ; il avait été remué bien des fois, et peut-être même depuis peu… D’autres étaient donc venues, qui voulaient se faire aimer ? Véronique reprit courage et termina sa besogne ; après quoi, elle sortit, toujours à genoux, et se traîna au dehors, contre les pierres sorcières, pour s’y appuyer, car les forces lui manquaient.

Par un dernier effort de courage, elle joignit les mains et commença ses prières.

Elle les récita d’abord machinalement, du bout des lèvres ; puis la pensée de Bon-Louis lui enveloppa le cœur comme une flamme tiède, et l’idée qu’après cela il ne pouvait manquer de l’aimer lui inspira tout à côté un tel élan de reconnaissance, qu’elle pria comme elle n’avait jamais prié.

— Qu’il m’aime seulement, mon Dieu, qu’il m’aime, disait-elle à demi-voix, et je ferai tout ce que vous voudrez ! J’accepterai toutes les douleurs, toutes les charges, mais qu’il m’aime !

Les éclairs avaient peu à peu cessé de jeter leurs grandes lueurs blanches sur la terre et sur l’Océan. L’obscurité doublait le silence. À peine de temps en temps le bruit des lames frappant le sol montait-il jusqu’à cette hauteur ; la mer n’était pas encore au plein, et déferlait sur le sable, assez loin de la falaise. Une chaleur intense enveloppa la cime de la lande, et Véronique, à moitié assoupie dans la récitation de ses prières qu’elle avait reprises, eut tout à coup l’impression d’une fournaise.

— C’est l’enfer ! se dit-elle avec une terreur dont rien ne peut donner l’idée.

Son sang lui semblait s’être figé dans ses veines, et un goût d’encre insupportable lui remplissait la bouche. Elle regarda autour d’elle ; non… tout était calme, et les Pouquelées, auxquelles elle s’adossait, étaient froides sous sa main.

— Ah ! pensa-t-elle, c’en est plus que je n’en puis supporter ! Je mourrai avant de pouvoir quitter d’ici !

Deux ou trois larges gouttes d’eau presque chaudes tombèrent sur son visage embrasé ; puis subitement, sans lui laisser le temps de se reconnaître, la pluie s’abattit sur la falaise comme pour l’écraser, avec une violence telle, que le bruit de l’eau fut pendant un moment semblable à un roulement de tonnerre.

Ce fut un bien-être immédiat pour Véronique. Elle n’essaya même pas de bouger, et reçut l’averse avec la même volupté qu’une plante desséchée. Bientôt tout fut inondé, et elle se sentit mouillée jusqu’à la peau. Mais la pluie était tiède, et elle n’en éprouvait que du plaisir. Pelotonnée sur elle-même, elle continua de répéter machinalement son chapelet, en luttant contre le sommeil qui l’envahissait entre les reprises de l’averse.

Enfin, trois heures sonnèrent à Vauville, et elle se rappela que le sortilège devait être terminé. Elle voulut se lever, mais ses membres brisés lui refusèrent secours. Alors, avec une rage intérieure, faisant violence à tout son être, courbaturé, moulu, pour le contraindre à obéir, elle se redressa brusquement, par un mouvement qui lui eût arraché un cri, si elle n’eût serré les dents, par orgueil.

Méprisant la douleur physique, qui lui faisait passer des tremblements sur tout le corps, elle alla au fond de la galerie chercher la blouse et s’en revêtit ; puis, sans même tasser la terre dans le trou, elle partit, la tête vide, les mouvements incertains, l’esprit égaré comme un navire dont la boussole est affolée.

La pluie, qui avait cessé, recommença de tomber, puis devint de la grêle, au moment où Véronique atteignait les premières clôtures de Clairefontaine. Le jour naissait, et le danger d’être vue devenait imminent. Mais la courageuse fille avait prévu le cas ; elle tourna le village et passa par un des champs de son père, où la veille au soir elle avait ordonné, malgré l’orage approchant, de laisser une jument avec son poulain déjà fort.

Elle ouvrit la barrière et chassa les bêtes devant elle, sous les grêlons qui lui cinglaient furieusement le visage ; par un phénomène étrange, elle ne ressentait plus aucune fatigue ; son exaltation était tombée, et il ne lui restait plus que l’impression d’avoir fait une sotte besogne.

Au moment où elle entrait dans la cour avec les animaux, son père à demi vêtu se montra sur le seuil. L’horloge de la salle sonnait six coups.

— Comment, tu étais sortie par ce temps-là ? dit Boirot en se frottant les yeux. C’est donc ça que le verrou était tiré en dedans !

— Quand j’ai entendu la grêle, dit Véronique d’un ton calme, je suis allée chercher les chevaux. Ce n’était pas la peine d’attendre qu’il leur arrivât du mal.

— Tu aurais bien pu y envoyer le valet !

— Bah ! le temps de le réveiller, la chose était faite.

Boirot haussa les épaules.

— C’est un fait exprès qu’un temps pareil nous arrive quand Bon-Louis n’est pas là !

Véronique était entrée dans la salle et, sous sa direction, la servante encore mal éveillée allumait du feu.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? fit Boirot en voyant sa fille retirer la blouse du jeune homme, collée par la pluie à ses épaules.

— C’est une blouse à Bon-Louis que j’avais prise pour la laver. Je l’ai mise pour sortir, afin de n’être point trop mouillée.

— Ça t’a réussi ! grommela le bonhomme en regardant les épaules de sa fille fumer à la chaleur dont elle s’était approchée. S’il y a du bon sens…

— Voyons, père, ce qui est fait est fait, dit Véronique avec impatience. Ça m’ennuie d’en entendre parler.

— Bon, bon ! fit le vieux en achevant de se vêtir. Mon Dieu ! ne put-il s’empêcher d’ajouter à part lui, fallait-il qu’il y eût de l’eau dans les prés ! Est-elle assez vautrée !

La robe de Véronique, en effet, souillée de terre et de boue, pendait sur elle avec un air lamentable ; ses mains, couvertes d’égratignures, rouges, gonflées, ensanglantées, semblaient incapables de lui rendre service, et son visage portait une expression étrange, morne, comme si l’âme eût été absente de ce corps harassé.

— Vous devriez aller vous changer, maîtresse, dit la fille de ferme, apitoyée de la voir si lasse.

— Bien, j’y vais, répondit Véronique en faisant un grand effort pour revenir à elle-même.

Elle monta à sa chambre, en ferma la porte, prit du linge dans l’armoire, et, fiévreusement, comme une criminelle qui fait disparaître les preuves de son crime, elle changea de vêtements de la tête aux pieds.

D’un geste presque inconscient, elle assujettit les nattes de ses cheveux blonds sur sa tête brûlante, puis elle redescendit, les yeux vagues. Au moment où son père lui adressait une question, elle mit une main sur la table, d’un geste qui lui était familier, et tomba en arrière, tout d’une pièce, évanouie.

q