Chapitre 17
L’orage avait été emporté au loin par la brise de mer, et la lune, levée depuis une heure, éclairait le ciel, plein de jolis nuages pommelés, lorsque le pas de la jument retentit sur les cailloux du chemin.
Véronique tressaillit et prêta l’oreille, mais sans parler. Son évanouissement du matin n’avait duré que quelques minutes. Transportée par son père et la servante auprès d’un bon feu, elle s’était vite réchauffée. À leurs questions elle avait répondu brièvement, alléguant la course hâtive qu’elle venait de faire sous la grêle. L’explication était plausible, et d’ailleurs qui se fût douté de l’entreprise insensée accomplie cette nuit-là ?
Après avoir pris un peu de repos, Véronique avait lavé et séché sous le fer la blouse qui avait servi à son œuvre de sorcellerie, et l’avait ensuite accrochée elle-même au chevet du lit de Bon-Louis. Depuis, elle était restée au coin du feu, somnolente et brisée, l’esprit vague, avec un détachement absolu de tout, même d’elle-même.
L’arrivée du jeune homme la tira de sa torpeur. Le bruit des roues s’était arrêté ; elle se redressa et regarda la porte.
— Eh bien, fils ? dit Boirot en voyant entrer Bon-Louis.
— Eh bien, père Boirot, il y a du nouveau ! Bonsoir, Véronique.
— Bonsoir, répondit-elle laconiquement.
La voix et toute la personne du jeune homme révélaient une sorte de joie fébrile qui la rendait inquiète.
— Il y a du nouveau, répéta Bon-Louis resté debout au milieu de la salle.
Le jour était tombé au dehors, et les lueurs dansantes du foyer l’éclairaient, comme onze ans auparavant, ce triste soir où il était entré pour la première fois dans cette demeure.
Il y pensa, et Véronique le vit sur son visage, car il chercha le regard de sa première amie, et ils échangèrent un sourire rapide ; mais il ne vit pas combien, depuis la veille, elle était ravagée et vieillie.
— Voyez un peu comme il se passe des choses, commença-t-il ; puis il s’interrompit, ne sachant par où commencer. Ils m’avaient oublié, là-bas, à Cherbourg, et, quand ils s’en sont souvenus, il n’était que temps. Il faut que je parte demain.
— Demain ?
— J’ai un mauvais numéro ; oui, il faut que je parte demain soir pour être à l’appel après-demain matin. Mais ça n’est rien…
— Comment, rien ? fit Boirot stupéfié.
Véronique avait laissé tomber la flamme qu’elle alimentait d’ajoncs secs, et son visage était dans l’ombre, sans quoi Bon-Louis eût été effrayé de le voir si blanc.
— Non ; vous allez voir… Ah ! j’en ai les jambes cassées ! dit-il en prenant une chaise sur laquelle il s’assit.
La jeune fille jeta une poignée de fougère sèche dans le feu ; la flamme dansa sur les murailles et sur les assiettes fleuries du dressoir.
— Voyons, fils ! C’est-il un malheur ? dit Boirot, troublé.
— Non, au contraire, vous allez voir… enfin, j’ai hérité, voilà !
— Hérité, de qui ?
— D’un vieux cousin de mon père ; il avait femme et enfants, mais tout son monde est mort avant lui, et c’est moi qui hérite de tout.
Véronique respira si fortement qu’on eût dit un sanglot, mais Boirot n’y prit point garde.
— De tout, fils ? dit le vieux paysan avec l’âpre curiosité des gens qui aiment l’argent ; et tout, combien ça fait-il ?
— Oh, dame ! ça en fait beaucoup ! Je ne pourrais pas trop vous dire : le notaire de Sainte-Croix n’en sait pas le compte au juste, mais, une fois les droits payés, et ça monte haut, les droits, car je ne suis qu’un parent éloigné, un collatéral, comme ils disent, il me restera bien dans les dix-huit cents francs de rente, en fermes, avec des baux à long terme, et une belle maison, bien meublée de tout, avec un grand clos et un joli jardin.
— Eh ! gars, te voilà riche, alors ! fit Boirot, enchanté ; tu n’as plus besoin de partir, tu vas t’acheter un homme !
— Ça dépend, répondit Bon-Louis en regardant le feu. Partir pour partir, il faudra toujours que je m’en aille ; si c’est pour vivre sur mon bien, c’est partir tout de même…
— Tu aimes donc bien Clairefontaine ? dit la voix de Véronique dans l’ombre de la cheminée.
— Vère, que je l’aime ! Et puis je ne saurais vivre loin de la mé. Et le cousin était un terrien. Son bien est du côté de Valognes.
— Eh bien, gars, on fait échange, et l’on s’en vient demeurer par ici. Les notaires savent arranger ces choses-là.
— Oui, mais on y perd gros ! répliqua Bon-Louis.
La flamme s’éleva sur l’âtre, et le silence régna pendant un moment.
— Enfin, t’en vas-tu ou restes-tu ? demanda le vieux paysan.
— Je vous dirai ça quand je le saurai, père Boirot.
— Faut pourtant que tu te décides, puisque c’est demain que tu devrais partir…
— Je partirai quand même pour les formalités, quitte à voir ensuite ; mais d’ici demain, je saurai bien des choses qui me feront connaître ce que je veux.
Boirot réfléchissait.
— Eh bien, tout de même, dit-il en frappant sur sa jambe, je suis content. D’un sens comme de l’autre, je perds mon meilleur ouvrier, mais je suis content pour toi, garçon.
— Je vous remercie, père Boirot, répondit le jeune homme en serrant vigoureusement la main du vieillard. Vous avez été bon pour moi de tout temps, et je ne connais plus d’autre père que vous. Aussi je ne suis pas un ingrat.
Véronique s’était levée avec une lenteur qui trahissait son accablement, et elle frôlait Bon-Louis pour aller à l’armoire.
— Et toi, fit-il d’un ton mi-plaisant, mi-fâché, tu ne dis rien, cousine ? est-ce que tu n’es pas contente ?
— Si, Bon-Louis, je suis contente, dit-elle d’une voix étrangement mélodieuse et en même temps brisée ; mais je t’ai aimé petit, pauvre et orphelin, et je ne saurais t’aimer mieux parce que te voilà riche. Amitié passe fortune, dit-on, et pour moi il en a toujours été de même.
— Mais on peut avoir les deux, Véronique, dit-il en prenant gaiement les deux mains de la jeune fille. Allons, baise ton cousin qui est devenu un gros monsieur en dormant, sans le savoir. C’est moi qui ne pensais guère à me trouver riche ce soir, quand je me suis réveillé ce matin à Cherbourg, dans cette auberge…
Il avait baisé tout en parlant les deux joues pâles de Véronique, puis l’avait laissée aller. Elle ouvrit l’armoire pour y prendre quelque chose et se dit :
— J’aurais cru que ça me ferait plus d’effet que ça d’être embrassée par lui !
Elle allait et venait comme dans un rêve, indifférente à tout. Que lui importait la richesse de Bon-Louis ? Elle l’aurait épousé sans souliers… Oui, mais lui n’aurait pas voulu, tandis qu’à présent ils pouvaient mettre ensemble leurs deux fortunes…
Cette idée rappela le sang au visage de Véronique, et lui donna une force factice. En un clin d’œil le souper fut servi. Elle avait préparé un bon morceau pour le retour du cher absent, mais il n’y put toucher.
Tous étaient d’ailleurs fatigués par la surprise ou l’émotion, et, aussitôt le repas fini, ils se dirent bonsoir.
Bon-Louis monta à sa couchette, et, pendue au-dessus de son oreiller, il trouva la blouse qui avait fait tant de chemin la nuit précédente.
— Cette bonne Véronique, se dit-il, elle songe à tout ! J’avais quitté ma blouse sale, je la retrouve propre… Cette fille-là est vraiment extraordinaire.
Il souffla la chandelle et s’endormit en pensant à Vevette.
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