Chapitre 18
La secousse avait été forte pour Bon-Louis, si forte que, le lendemain en s’éveillant, il n’en était pas encore remis. Un rayon de soleil qui lui piquait les yeux le fit sortir du lit, mais il resta assis au bord, les jambes ballantes, sans plus de force qu’un sac de paille, ne sachant trop s’il avait rêvé.
— Si c’est un rêve, se disait-il, c’est un sot rêve, car mieux aurait valu ne pas le faire que de se réveiller pauvre comme devant…
Les idées lui revenant, à la fin, il allongea le bras vers son gilet qui pendait sur la chaise au pied de son lit, et tira de la poche un papier qu’il lut deux fois, lentement, comme s’il l’apprenait par cœur. Après quoi il remit le papier dans sa poche et s’habilla sans se presser.
— C’est pourtant vrai, se disait-il, tout en faisant sa toilette, il n’y a pas à dire, je suis propriétaire et libre de faire ce que je veux…
Une grande flamme lui traversa le cerveau.
— Ô Vevette, pensait-il tout illuminé de la splendeur de sa vision, Vevette, tu peux être ma femme ! Je resterai, si tu me veux, et nous vivrons heureux comme des anges.
Un doute aigu traversa son esprit.
— Voudra-t-elle de moi ? se demanda-t-il. Elle est si fière ! On ne peut pas savoir ce qu’elle pense ; ses jolis yeux m’ont souvent regardé avec amitié, mais bien des fois aussi elle a détourné sa figure quand je la dévisageais trop longtemps…
Une fièvre soudaine le prit.
— Il faut que j’en aie le cœur net, se disait-il. Avant midi je l’aurai vue, et je saurai si elle me veut.
Il mit la blouse suspendue par Véronique au-dessus de son lit et descendit en hâte, car le soleil était déjà haut sur l’horizon. Il se sentait brisé comme après un travail de force, et pourtant il aurait voulu courir, crier, faire quelque chose de grand, de difficile, de terrible, pour s’étourdir et se donner du cœur.
Au fond, il avait terriblement peur de se présenter devant Vevette et de lui demander si elle voulait de lui.
Il pensa un instant à s’adresser au père La Haye, et puis cette idée lui fit mal ; personne ne devait savoir, que Vevette et lui-même, le secret qu’il avait caché si longtemps.
Au bas de l’escalier, il rencontra Véronique, si pâle et si défaite que, malgré la préoccupation égoïste de son cœur, il ne put s’empêcher de le remarquer.
— Qu’est-ce que tu as ? lui demanda-t-il en la suivant dans la salle.
— J’ai été mouillée hier, en allant chercher le poulain aux champs, sous la grêle, et je crois que j’ai attrapé un rhume ; mais ce n’est rien du tout. Viens déjeuner, le père a besoin de te parler.
Boirot voulait avoir du jeune homme toutes les explications possibles sur sa terre et ses récoltes.
Depuis plusieurs années, le bonhomme s’était dispensé de s’inquiéter des moyens par lesquels son bien s’était accru ; pendant les temps derniers, il s’était dit plus d’une fois que Bon-Louis aurait bien des comptes à lui rendre ; mais avec cette sorte de paresse morale qui s’empare souvent de ceux qui ont beaucoup travaillé, il avait toujours remis au lendemain des explications qu’il devinait longues et minutieuses.
Bon-Louis partant le soir même, pas une minute n’était à perdre ; il attendait le jeune homme, impatient de le voir en retard, et, sitôt qu’il le vit, il l’accapara.
— Viens dehors, lui dit-il, tu m’expliqueras mieux sur l’endroit les semailles que je vais être obligé de faire faire sans toi.
Il lui parlait d’un ton presque fâché, comme si Bon-Louis se fût rendu coupable de négligence ou d’ingratitude, et, en réalité, dans le fond de son cœur. Boirot n’était pas loin de l’accuser.
Sans s’émouvoir, le jeune homme suivit son vieux parent dans les champs encore humides de la grosse pluie d’orage, et lui détailla patiemment les récoltes et celles qu’il faudrait préparer : ici le sarrasin, là les pommes de terre, dans ce champ des choux d’hiver, et plus loin le trèfle incarnat, qui serait si beau, vienne l’été.
Boirot écoutait avec attention, tâchant de se rappeler. Quand ils eurent visité toutes les cultures voisines, Bon-Louis voulait prendre le chemin de la maison…
— Non pas, garçon, fit le vieux paysan d’un air indigné. Et les champs d’en haut, donc ?
— Vous savez bien ce qu’il y faut faire, répondit Bon-Louis d’un ton lassé.
Il avait envie de demander grâce. Il était si dur d’être traîné ainsi de pièce en pièce, et de réciter des termes d’agriculture comme une leçon, alors que son cœur et son intelligence étaient tendus vers une seule pensée : voir Vevette et lui parler.
Néanmoins, il gravit le chemin qui menait à la lande, avec la résignation d’un enfant bien élevé.
Le souvenir du jour de mai où il s’était, comme il le disait en lui-même, réconcilié avec Vevette lui fit tourner la tête du côté des prés, et, vision étrange ! il l’aperçut sur la vanne du ruisseau, telle qu’il l’avait vue ce jour-là.
Était-ce elle ou bien une illusion de ses yeux ?
C’était bien elle. Une cruche de lait sur l’épaule, à la façon des trayeuses de ce pays, elle traversait le petit pont, laissant derrière elle les belles vaches nonchalantes qui la suivaient du regard, en broyant avec lenteur l’herbe de regain, déjà haute.
Le cœur de Bon-Louis sauta dans sa poitrine, et il faillit crier tout haut le nom qui lui était si cher ; mais Boirot marchait à son côté d’un pas grave et lourd : il sentit qu’il ne pouvait rien dire ni rien faire devant un tiers. Un scrupule d’homme délicat et fier l’empêchait de se permettre même une allusion, même une imprudence, relative à son amour caché.
Vevette marchait la tête un peu inclinée de côté, à cause du fardeau qu’elle portait ; elle pensait à quelque chose de pénible, car son joli visage semblait triste et fatigué. Son pas même était moins élastique que de coutume.
Bon-Louis envoya mentalement Boirot à tous les diables ; que ne pouvait-il dévaler au galop la rude côte de ronces et d’ajoncs, pour rattraper la trayeuse… Comme c’eût été vite fait s’il avait été seul !
Instinctivement il s’était arrêté.
— Eh bien, fils, qu’est-ce que tu as ? demanda Boirot, dont la vue n’était plus très bonne ; qu’est-ce que tu regardes en bas ? Un cotillon qui passe ? Tu auras le temps d’en voir, des cotillons ; ce qui presse, c’est de voir nos pièces d’en haut, et de rentrer pour le dîner ; sais-tu que le soleil est haut et que l’Angélus ne va pas tarder à sonner ?
Bon-Louis pressa le pas, si bien que le vieux fut obligé, tout amour-propre à part, de le prier d’aller moins vite. Les pièces d’en haut furent visitées en long et en large ; tout ce qui les concernait fut démontré patiemment par le jeune homme, et ils prirent le chemin du logis.
Comme ils approchaient, la sonnerie de midi éclata dans les airs, pareille à une fanfare. Bon-Louis sentait son cœur battre à l’étouffer, car il fallait passer devant la maison de La Haye, et dans le petit jardin ; il voyait aller et venir Vevette, qui étendait du linge. Le verrait-elle cette fois ?
La malchance le poursuivait, car avant qu’il fût à portée de la voix, la jeune fille avait disparu dans la maison.
La Haye se montra sur le seuil, l’air triste, les bras ballants.
— Comment va, voisin ? demanda Boirot en passant.
— Mal, voisin : ma pauvre femme est quasiment sans connaissance depuis ce matin ; j’ai peur qu’elle ne vive plus bien longtemps.
— Est-on allé chercher le médecin ? demanda Bon-Louis, le cœur tout angoissé.
— Il viendra tantôt, mais il ne la guérira pas. Elle meurt de sa trop longue peine, voyez-vous. C’est encore bon au bon Dieu de me l’avoir laissée jusqu’à cette heure !
Il jeta un regard navré sur la mer qu’on voyait tout près, d’un bleu presque blanc, douce et unie, et pour ainsi dire câline ; puis, faisant un effort, il s’adressa à Bon-Louis.
— Qu’est-ce qu’on dit, fils ? Que tu as fait un gros héritage. C’est-il vrai ?
— C’est vrai, patron, répondit le jeune homme.
Après un petit silence, il ajouta :
— Si vous le permettez, tantôt je viendrai vous conter ça.
— Oui, fils, tu es un brave garçon, et je suis content du bien qui t’arrive.
Un léger bruit dans la maison le fit rentrer en hâte ; Boirot et Bon-Louis furent bientôt chez eux.
— Ah ! pensa Véronique le cœur serré, il a mis la blouse ! Nous allons bien voir si la Mariton a dit la vérité !
Et tous trois s’assirent pour prendre leur repas, les hommes à table, Véronique sur sa chaise basse, dans l’âtre.
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