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Chapitre 19

Aussitôt après le dîner de midi, Bon-Louis courut chez La Haye, qu’il trouva assis auprès du lit de sa femme. Rose dormait d’un sommeil léger et souvent troublé. Son pauvre visage amaigri et pincé par la souffrance inspira une compassion si grande au jeune homme, qu’il sentit les paroles lui manquer.

À son entrée, La Haye avait tourné la tête ; il s’approcha du seuil, mais lentement, avec les gestes lassés d’un homme usé par la fatigue et la douleur.

— Quoi, garçon, dit-il, c’est toi ? Je ne te dis pas d’entrer, et je n’ose pas sortir, car ma pauvre femme se réveille à tout moment, et quand je ne suis pas là, je sais bien que ça lui fait de la peine ; Vevette est là-haut qui dort, elle a veillé plus de la moitié de la nuit. Tu as quelque chose à me dire ?

Bon-Louis sentit qu’il lui serait impossible de raconter à cet homme vieilli et fatigué toutes les jeunes visions de son âme à peine éveillée. Une pudeur semblable à celle d’une jeune fille arrêta la confidence sur ses lèvres, non seulement parce que son amour était son secret, mais aussi parce qu’il sentait vaguement qu’il n’avait pas le droit de parler d’amour et de mariage à celui qui, après avoir tant aimé la compagne de sa vie, allait si prochainement se trouver veuf.

— Je voulais vous dire, patron, répondit-il, que j’ai fait un héritage, que je suis maintenant tout à mon aise, et que je ne suis pas tout à fait décidé par rapport à mon service militaire.

— Est-ce que tu aurais envie de rebuquer dessus, garçon ? Ce ne serait pas bien ; quand on est solide et bien bâti comme toi, il faut faire son devoir ; j’ai bien fait le mien, et je ne m’en suis pas trouvé plus mal. On n’en meurt pas.

La Haye redressa sa taille un peu voûtée et parut pour un instant plus jeune de dix années.

Ceci était moins encourageant encore. Bon-Louis comprit que sa demande, si difficile tout à l’heure, était devenue à présent impossible.

— Je ne dis pas que je rebuque, patron, dit-il ; la preuve en est que je m’en vais ce soir.

— Ah ! déjà ? fit La Haye.

— Oui… je ne sais pas quel micmac ils ont fait là-bas avec leurs paperasseries, mais il faut que je sois demain à Cherbourg… maintenant, je pourrais en revenir…

— Pourquoi faire ?

Bon-Louis baissa la tête.

— Ne t’amollis pas, garçon ; quand on a une médecine à avaler, on l’avale d’un coup. Ça n’en est pas plus amer, et ça l’est moins longtemps. Fais bravement ton devoir. Je perds un bon matelot, mais l’État gagne un bon soldat.

Bon-Louis rougit de plaisir sous le compliment.

— Je voudrais vous demander, père La Haye, dit-il, de me garder la clef de ma maison de Sainte-Croix, et, s’il y avait moyen d’y donner un petit coup d’œil de temps en temps…

— C’est facile, mon garçon, répondit le patron en prenant la clef que lui tendait le jeune homme. Mais pourquoi ne la donnes-tu pas à Boirot ?

— Il est vieux et pas bien leste…

— Et Véronique ?

L’œil de La Haye interrogea Bon-Louis avec insistance. Il se doutait de l’amour de la belle fille pour son jeune cousin, et, dans le fond de son cœur, il supposait que celui-ci lui rendait la pareille.

— Véronique n’aime pas ma maison, répondit le jeune homme sans la plus légère hésitation ; elle la trouve laide et chétive ; aussi je ne veux pas lui demander ce service-là.

— Ah ! fit La Haye, sans autre commentaire. C’est bon, on s’en occupera ; seulement tu préviendras Boirot et sa fille, pour que ça ne me fasse pas d’histoires avec eux. Elle est un peu fière, ta cousine, sans reproche.

— Oui, elle est fière, mais elle est bien bonne au fond, dit Bon-Louis, qui suivait son idée, et elle m’aime bien.

— Pour ça, j’en réponds !

La Haye sourit largement en homme qui entend sa propre plaisanterie.

Un mouvement de sa femme attira son attention au dedans.

— Eh bien, Bon-Louis, sans adieu. En d’autres temps nous t’aurions invité à dîner avec nous pour fêter ton départ, car tu as été pour moi ce qu’aurait été un fils dans bien des circonstances ; mais aujourd’hui personne n’a le cœur à la joie. Bonne chance, mon garçon, et grand bonheur je te souhaite.

Il lui serra vigoureusement la main et s’apprêta à rentrer.

— À vous, bonheur et santé, patron, dit Bon-Louis d’une voix étranglée ; et… et est-ce que je ne pourrais pas voir Vevette, pour lui dire au revoir ?

— Elle dort à cette heure, mais je te l’enverrai tantôt. Vous avez été bons amis de tout temps.

Rose poussa un faible gémissement, et son mari courut auprès d’elle.

Bon-Louis, la tête basse, s’en retourna au logis.

La Haye avait dit qu’il lui enverrait Vevette… Ce serait bien le diable si l’on ne venait pas à bout d’écarter Véronique ou de sortir avec Vevette. Il n’avait pas besoin de beaucoup de temps pour lui dire : – Vevette, je t’ai toujours aimée, me veux-tu pour mari ? Et après, on s’arrangerait. La Haye n’était pas méchant, et ne voudrait que ce que voudrait sa fille !

Bon-Louis attendit toute l’après-midi.

Qu’elles sont lentes et douloureuses, ces heures de l’attente fiévreuse, lorsque l’être tout entier a concentré sa puissance et sa volonté dans un seul désir ! Secoué de la tête aux pieds par une trépidation intérieure qui lui faisait de temps en temps courir un frisson jusque sous les ongles, le jeune homme allait et venait dans la maison, qu’il n’osait quitter, de peur que Vevette ne s’y présentât en son absence.

Les visiteurs et visiteuses affluaient ; tout le village aimait ce grand garçon doux et serviable, juste assez jalousé par les jeunes gens pour être défendu par les fillettes. Et puis un homme qui hérite ! Cela vaut la peine d’être vu !

Il racontait son histoire en quelques mots, pour avoir plus tôt fini ; mais il fallait répondre ; Véronique offrait à boire, et Bon-Louis se laissait plaisanter parce qu’il ne buvait pas.

— J’ai mal à la tête, disait-il, pour s’excuser.

En reconduisant ses hôtes, il s’arrêtait chaque fois sur le seuil de la porte, la tête tournée, avec une indicible expression de souffrance et de désir, vers la maison de celle qu’il attendait, mais elle ne vint pas.

Elle ne vint pas, parce que son père lui avait dit que Bon-Louis était chez Boirot, où tout le village allait prendre congé de lui.

Devant tout le village, mettre sa main dans celle de l’homme qu’elle adorait ! Lui souhaiter un bon voyage d’une voix amicalement indifférente, alors qu’il emportait son espérance et sa joie, était-ce possible ? Mais le village tout entier, c’eût été moins redoutable encore que Véronique toute seule, Véronique, dont elle devinait la rivalité muette. Si Vevette perdait courage, si elle se mettait à pleurer devant Véronique… Si quelqu’un, si Véronique allait se douter du cher secret qu’elle estimait aussi précieux que la vie ? Mieux valait mourir avec ce secret.

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