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Chapitre 20

Le soleil avait disparu derrière la maison, les visiteurs s’étaient éloignés, Boirot, rentré, se chauffait les genoux au feu qui commençait à s’élever dans l’âtre, lorsque Bon-Louis, épuisé, surmené, blême d’émotion contenue, dit tout à coup à sa cousine :

— Véronique, viens un peu au jardin, il faut que je te parle.

Le cœur de la jeune fille se retourna dans sa poitrine, et elle s’appuya d’une main sur les pierres du foyer, car elle sentait les forces lui manquer.

— Que me veux-tu ? dit-elle d’une voix éteinte.

— Je te le dirai dehors.

Elle se releva avec peine, comme si tous ses membres étaient brisés, et, confiant sa besogne à la servante, elle suivit Bon-Louis dans le jardin, dont il venait d’ouvrir la porte.

Il alla tout droit jusqu’au talus tapissé de mousse où ils avaient coutume de se réfugier pour causer, quand ils étaient enfants, et là, il attendit qu’elle l’eût rejoint.

Elle vint, très pâle, la tête baissée, écrasée pour ainsi dire sous le poids de son émotion ; ses jambes tremblaient ; elle s’appuya, demi-assise, au talus, en pensant :

— Il a mis la blouse, et, bien sûr, c’est le sort qui agit… Il m’aime…

Le silence du soir régnait dans le jardin ; le ciel était baigné d’une lueur douce et tendre, tandis que les objets, sombres déjà, se confondaient dans le crépuscule.

— Véronique, m’aimes-tu ? demanda Bon-Louis d’une voix mal assurée.

Elle resta immobile, sous une sensation si forte qu’elle ne pouvait articuler un son.

— M’aimes-tu ? reprit-il, avec une sorte de véhémence timide. Quand nous étions petits, tu as été bonne pour moi ; je ne l’ai jamais oublié, Véronique. Je t’ai toujours bien aimée en échange, tu le sais, et j’ai fait toutes tes volontés. Je ne crois pas que depuis le jour où je suis arrivé ici jusqu’à l’heure où nous sommes, j’aie désobéi à un de tes ordres, ou manqué de faire ce qui pouvait te contenter.

La voix de la jeune fille s’éleva dans l’air gris et doux, mélodieuse et brisée.

— Oh ! mon Bon-Louis, si je t’aime ! répondit-elle…

Et elle fondit en sanglots, cachant son visage dans ses deux mains glacées.

Il reprit avec une passion croissante :

— Tu m’aimes, tant mieux, je le pensais bien, mais je voulais en être sûr. Vois-tu, Véronique, depuis que j’ai perdu ma pauvre sainte bonne femme de mère, je n’ai eu autour de moi, pour me mignoter et m’aimer, que toi, toi toute seule ; aussi, je me suis attaché à toi, comme tu ne peux pas le croire ; non, tu ne peux pas te douter de ça.

— Oh ! si, fit Véronique en essuyant ses larmes avec le coin de son tablier, je sais comment on aime quand on aime !

— C’est pour cela que tu peux me rendre un service, mais un service que je n’oublierai de ma vie.

— Que veux-tu ? fit-elle en tournant vers lui son beau visage resplendissant de passion.

Il regardait devant lui, dans l’ombre croissante, et ne vit pas l’expression nouvelle des traits qu’il croyait connaître.

— Je n’ose presque pas te dire ce que c’est, reprit-il, hésitant encore à trahir son cher secret, et pourtant, si je ne te le dis pas, tout est perdu pour moi.

— Parle vite, fit Véronique haletante, en se rapprochant instinctivement de lui.

— Vois-tu, depuis que je me connais, depuis que je ne suis plus un enfant, j’ai eu quelque chose dans le fond de mon cœur, que je n’ai dit à personne. Je ne pouvais pas le dire : un pauvre garçon sans fortune, sans position, moitié laboureur, moitié marin, à peu près domestique chez ton père…

— Oh ! fit Véronique humiliée.

— Je sais bien que vous étiez bons pour moi, lui et toi, mais enfin, si ce n’était pas ça, c’était à peu près de même, – un pauvre diable comme moi ne pouvait pas s’expliquer avec une fille riche…

— Eh bien ?

— À cette heure que je suis quasiment riche moi-même, c’est autre chose ; je puis demander celle que j’aime, et, si elle veut de moi, eh bien, Véronique, je ne partirai pas.

— Bien vrai ? fit-elle avec un cri de joie aussitôt étouffé.

— Non, je ne partirai pas ; je ne pourrais… Il ne faudrait pas croire que je suis lâche, Véronique. Mais voilà des années que je l’aime sans rien dire, celle que j’aime, et le jour que je puis parler, ce serait trop dur de m’en aller pour sept ans… Non, je ne pourrais pas !

— Tu resteras ! dit Véronique avec douceur, en posant sa main sur le bras du jeune homme.

Elle espérait qu’il allait se pencher vers elle et cueillir sa réponse sur ses lèvres, mais il demeura immobile, comme s’il n’avait pas entendu.

— Alors, puisque je n’ai pas pu lui dire un mot de la journée, dis-lui, toi, Véronique, que je l’aime, que je l’ai toujours aimée, que je ne pourrais vivre sans elle ; que ma fierté s’en est allée, que je lui demande pardon de ne pas lui avoir dit plus tôt…

Il saisit les deux poignets de Véronique et la tint devant lui, la regardant avec une ardeur croissante, comme s’il voulait faire passer de force sa passion dans cette âme étrangère.

— Dis-lui qu’elle peut me faire vivre ou mourir, que je ferai ce qu’elle voudra ; je vendrai mon bien, si elle le veut, pour rester auprès de son père ; je serai laboureur ou marin, comme elle l’exigera ; je n’ai plus ni volonté, ni courage, ni rien, mais je l’aime, je l’aime, je l’aime, entends-tu ?

Les mains de Véronique avaient cessé de se débattre ; elle s’était reculée un peu, et le talus l’avait soutenue. Aux lueurs décroissantes du crépuscule, Bon-Louis vit ce visage tout blanc, où la bouche entrouverte avec une indicible expression d’angoisse et d’horreur semblait implorer le coup de grâce.

— Qu’as-tu ? dit-il en lui lâchant les poignets.

— Rien ; j’ai glissé, fit Véronique avec effort. Tu l’aimes, à ce que tu me dis, mais je ne sais pas de qui tu parles…

— Tu le sais bien ! Est-ce que j’en ai seulement regardé une autre ? c’est Vevette.

Véronique baissa la tête. Oui, elle le savait bien. Mais elle n’avait jamais voulu y croire.

— Ma Véronique, mon amie, suppliait Bon-Louis presque agenouillé devant elle, tu ne peux pas me refuser ça ! Si tu ne veux pas le faire, personne ne le fera. Je n’ai confiance en personne qu’en toi, veux-tu que je m’en aille, sans savoir s’il faut que je revienne ? Penses-y, si je dois m’acheter un homme, je n’ai pas de temps à perdre, il faut que je m’en occupe dès demain.

— Et si elle te refuse ? demanda Véronique, les lèvres sèches, les yeux brûlants.

Il fit un geste de désespoir.

— Si elle me refuse, je m’en irai et je ne reviendrai jamais. Je l’ai trop aimée, et trop longtemps, pour pouvoir rester dans le pays, si je n’y devais plus penser à elle.

— Alors, tu t’en irais, ce soir, pour tout à fait ?

— Oui.

Le silence retomba sur le jardin. Bon-Louis, le cœur serré, attendait ce qu’elle allait lui dire, et n’osait insister davantage. Véronique, anéantie, se sentait comme un être qui vient de voir sa maison s’écrouler sur lui, et qui se demande comment, dans cet effondrement, il peut se trouver encore en possession de sa vie et de son intelligence.

Bon-Louis, inquiet de ce silence, se rapprocha de la jeune fille.

— Puisque tu m’aimes, dit-il de cette voix câline qui savait pénétrer si avant au cœur de Véronique, puisque tu es ma grande amie, tu vas aller chez Vevette, et tu vas lui demander de sortir avec toi pour une minute. Quand tu la tiendras, toute seule, tu lui diras comme ça : Bon-Louis m’envoie te dire qu’il t’aime et qu’il t’a aimée de tout temps ; il est assez riche à présent pour te demander en mariage, mais il veut savoir avant tout si tu n’as rien contre lui. – Tu peux bien lui dire ça ? fit-il en arrêtant tout à coup son discours.

Véronique fit un signe de tête, qu’il prit pour un encouragement, et il continua :

— Dis-lui que, si elle n’a rien contre moi, il faut qu’elle vienne me le dire. Je sais bien que ça n’est pas dans les usages, mais je ne peux pourtant pas aller lui parler de ça auprès du lit de sa pauvre mère… Si elle m’aime, elle viendra. Si elle m’appelait, moi, j’irais n’importe où…

— Et si elle ne vient pas ? fit Véronique d’une voix singulièrement calme.

— Si elle ne vient pas ? après que tu lui auras répété ce que je viens de dire, c’est qu’elle ne m’aime pas. Alors je partirai… Tu ne réponds pas… Est-ce que tu ne veux pas faire ma commission ?

Véronique se leva, toute droite, et d’un mouvement très ferme :

— Tu veux que j’aille dire à Vevette La Haye que tu l’aimes et que tu la veux en mariage ; est-ce ça ?

— Oui.

— Et qu’elle doit venir te retrouver pour te donner la réponse.

— Oui.

— Où ça ?

— Mais… ici, fit le jeune homme en hésitant.

— Non ! répondit sèchement Véronique, pas chez moi.

— Comme tu voudras, dit-il avec douceur ; alors, auprès du vieux moulin. C’est à deux pas.

— Soit ! auprès du vieux moulin, répéta-t-elle, de la même voix dure. Et, si elle ne vient pas, c’est qu’elle ne veut pas de toi ?

— Oui, dit faiblement Bon-Louis.

La voix du valet de ferme retentit dans la cour.

— Bon-Louis, faut-il mettre le cheval à la voiture ? Il est grand temps !

— Attelle ! répondit le jeune homme à voix haute ; puis se retournant vers sa cousine, il ajouta : – Si elle vient me retrouver, dans huit jours je serai ici, et, sitôt les formalités accomplies, nous nous marierons. Dis-lui que je ne la retiendrai pas une minute seulement, mais il faut que je la voie et que je l’entende me dire ce que j’attends d’elle.

Véronique se dirigeait vers la porte de la cour, il la suivit.

— Alors tu y vas ? tu veux bien ?

— J’y vais, répondit-elle en levant le loquet.

— Que je te remercie ! Et que je t’aime ! Je te devrai le bonheur de ma vie, Véronique.

— Entre cousins, c’est bien le moins, dit-elle avec un sourire ironique.

Elle était déjà sur la route ; il la regarda marcher, puis entrer dans la maison de La Haye… Tout à coup le cœur lui manqua, et, se détournant, il courut tout d’une traite jusqu’au vieux moulin. Là, il s’assit sur le parapet où il avait posé son pied pour reprendre haleine le jour qu’il avait monté Vevette dans ses bras, et il attendit.

Un vent très doux venait de la mer, avec une bonne odeur saline, et courbait légèrement les herbes folles qui croissaient sur le parapet. La Clairefontaine tombait dans le ruet du moulin en un flot de cristal, frappé çà et là on ne sait de quelle lumière fugitive, reflet du ciel peut-être, entre deux nuages.

La lune se lèverait bientôt, il ne devait pas faire tout à fait noir cette nuit-là, et une brume opaline, très transparente, s’élevait au-delà des prés baignés par la rivière, au-dessous du village.

Bon-Louis songeait, dans la posture où deux ans auparavant il avait senti le bras de Vevette brûler son cou et l’éveiller à une vie nouvelle. Que de temps s’était écoulé entre ce jour et l’heure présente, où il attendait le mot de sa destinée !

Que de temps, et si peu de choses ! Dans cette paisible existence de village il n’arrive guère d’événements ; l’âme vit et se transforme en évoluant sur elle-même, comme ce feu tournant des Casquets, dont maintenant il avait l’explication. D’enfant, il s’était fait homme, l’amour l’avait porté haut et longtemps ; et maintenant il lui semblait être au point culminant de sa vie, sur une haute montagne, où viendrait tout à l’heure un ange – ou bien le démon, pour l’emporter au plus haut des cieux, ou le précipiter dans l’abîme…

Mais elle viendrait, elle allait venir, celle qu’il adorait silencieusement, et qui résumait pour lui toute la poésie de l’existence. Sans elle, rien n’existait plus, pas même la mer, la mer qu’il avait aimée « comme une personne », sur laquelle ils avaient été bercés tout enfants par la même vague… La mer, c’était encore Vevette, car la mer était-elle ailleurs que dans cette baie pleine de soleil ou de brumes, où le charme sauvage de l’Océan avait empli son cœur et ses yeux, en même temps que la grâce décente et discrète de la jeune fille illuminait l’âme du jeune garçon ?

— Elle tarde bien, se dit-il en se tournant ; pour tromper son impatience, il regarda la mer.

Elle était blanche et très douce à voir ; on l’eût dite endormie, tiède et onctueuse comme du lait nouvellement trait.

La falaise sentait bon, les fleurs tardives du serpolet l’embaumaient du haut presque jusqu’en bas. Bon-Louis sentit combien il aimait ce pays, qui s’était noué de lui-même peu à peu à toutes les fibres de son être. La falaise, la vallée, la Clairefontaine, tout cela, c’était encore Vevette ; partout elle avait passé, laissant une clarté sur son passage, ajoutant une douceur aux choses exquises, et l’amour qu’elle avait inspiré bouillonnait maintenant dans le cœur du jeune homme, âpre, violent et vainqueur, comme les rochers de la montagne et les vagues furieuses des tempêtes.

— Elle tarde bien ! pensa-t-il encore, en reportant son regard inquiet sur le chemin du village.

Une lueur blanche et fine envahit le ciel au-dessus de lui, dessinant vigoureusement la silhouette des roches et celle du vieux moulin. La lune venait de se lever.

Véronique était entrée dans la maison de La Haye, où la mourante sommeillait doucement. Depuis le matin, elle était dans une sorte de torpeur, qui l’empêchait de souffrir, mais non d’entendre. Vevette allait et venait, préparant un semblant de repas pour son père, qui restait accablé, sur une chaise, au pied du lit.

— Comment va-t-elle ? demanda Véronique à voix basse, après un salut silencieux.

La Haye hocha tristement la tête, et indiqua un siège. Véronique s’assit et regarda autour d’elle, pendant que Vevette continuait sa besogne sans bruit.

C’était celle-là que Bon-Louis aimait ! Celle-là qu’il voulait prendre pour femme ! Qu’avait-elle, mon Dieu ! qui pût séduire ce garçon ? Jolie ? ce n’était pas l’avis de Véronique. Maigre et greluchette ; de beaux yeux, soit, mais une grande bouche, et des couleurs passagères qui allaient et venaient suivant les jours. Aujourd’hui, elle était toute pâle, les traits tirés, pas belle du tout !

Et c’était cela qu’il aimait, lui, Bon-Louis !

Véronique sentit un désir féroce lui flamber dans la tête. Si avec un couteau on trouait cette poitrine frêle, si le sang épuisé la laissait sans vie… une fois qu’elle serait morte, il faudrait bien que Bon-Louis n’y pensât plus.

Oui, mais on ne peut pas tuer les gens… À ce moment, Véronique maudit sauvagement les juges, les lois et les gendarmes, qui vous empêchent d’être heureux…

Lui faire la commission de Bon-Louis ? Quelle plaisanterie ! Ce serait fort, en vérité, qu’elle fût la messagère d’amour de ce garçon ! Il n’avait qu’à s’arranger pour faire ses commissions lui-même ! Comment, il n’avait pas su trouver le moyen de parler à cette fille ? Elle aurait trouvé cent moyens, elle, s’il s’était agi pour elle de rejoindre Bon-Louis et d’obtenir de lui ce qu’il demandait de Vevette… Non, elle ne dirait rien.

Il s’en allait, il ne reviendrait pas. Tant mieux. Il ne serait pas à elle ? au moins, il ne serait pas à une autre ! Qu’il ne revînt jamais, qu’il mourût en pays étranger, seul, oublié de tous, hormis d’elle-même ! Ce serait sa punition. Comme il l’avait cruellement traitée, ce soir ! On eût dit qu’il s’amusait de sa peine, et que ses paroles ambiguës avaient pour but de l’induire en erreur…

— Si je croyais qu’il a fait cela !… pensa-t-elle en fermant les poings malgré elle. Puis elle haussa les épaules. Pauvre niais ! il était bien trop affolé, il n’avait pas deux idées…

Et, oubliant son pèlerinage récent aux Pouquelées, elle prit en pitié le pauvre affamé d’amour, qui ne songeait qu’à cette fille maigre et pâle.

Il fallait maintenant exécuter sa tâche, de façon que Vevette refusât de sortir ; ce n’était pas bien difficile.

— Bon-Louis m’a dit de vous souhaiter le bonsoir, fit-elle en se levant ; il s’en va tout à l’heure et n’a point voulu vous déranger, sachant que vous étiez en peine.

— Dis-lui que nous lui souhaitons un bon voyage, fit La Haye en tournant à demi la tête vers elle.

— Et toi, Vevette, ne veux-tu point lui dire adieu ? Il est en bas, auprès du moulin, tout seul, au clair de lune…

Le rouge de la fierté blessée monta au visage de Vevette, comme si elle avait reçu un coup de cravache ; elle regarda Véronique, et leurs yeux se portèrent un défi.

— Je ne vais point causer la nuit avec les garçons, dit-elle d’une voix tremblante. Est-ce lui qui t’a donné commission de me dire une insolence ?

— Peut-être bien, répliqua Véronique ; à vrai dire, je ne m’en souviens pas ; mais il ne faudrait pas lui en vouloir, ma petite ; entre camarades, on peut se dire adieu sans que le monde en jase… et puis on peut plaisanter, n’est-ce pas ? Que faut-il lui dire de ta part ? Y vas-tu ?

— Je n’irai point, Véronique, dit Vevette en se détournant, silencieuse. Je le suppose, ni toi ni lui n’y avez mis de malice ; tu peux lui dire que sa camarade lui souhaite le bonheur… et la santé… et c’est tout.

— C’est bien, on lui dira. Bonsoir, bonnes gens.

Elle sortit. La Haye, absorbé dans son chagrin, n’avait même pas entendu ce dialogue à voix basse et ne s’aperçut point de la disparition de la jeune fille. Vevette continua sa besogne, mais ses mains tremblaient, et elle dut s’arrêter de peur de laisser tomber quelque objet.

— Oh ! que je voudrais pouvoir m’en aller au jardin pour pleurer ! pensa-t-elle, mais je ne le puis, maintenant ; si mon père voyait que je ne suis pas là, il penserait que j’ai été trouver Bon-Louis. Cette méchante fille ! elle m’a ôté même la possibilité de lui dire adieu sur la porte, quand il va passer tout à l’heure…

Et, contraignant ses mains à tenir ferme, ses larmes à ne point couler, elle reprit son travail de ménagère.

Bon-Louis entendit des pas sur le chemin, et remonta lui-même quelque peu… mais le pas était plus lourd et plus ferme que celui de Vevette. Il sentit son cœur et ses tempes se serrer tout à coup.

— Eh bien ? fit-il en apercevant Véronique.

— Elle ne veut pas venir ; elle te souhaite le bonheur et la santé.

— Elle ne veut pas ?… répéta-t-il. Ah ! elle ne veut pas…

Machinalement, il retournait à la maison de Boirot, accompagné par Véronique, et ils ne disaient rien. Tout à coup, sur le seuil, il s’arrêta.

— Cette fille-là m’a bien trompé, dit-il avec un calme feint. Je lui croyais plus de cœur qu’elle n’en a.

Il entra dans la maison.

— Adieu, père Boirot, dit-il, je m’en vais, en vous remerciant de votre amitié, qui fut grande.

— Comment, garçon, et le souper ? fit le vieux, interdit.

— Je ne souperai point, je n’ai pas faim, et la voiture est attelée dans la cour. Soyez heureux, mon père Boirot…

Il serra le vieillard dans ses bras et se retourna vers Véronique.

— Quand je t’écrirai, tu m’enverras mes effets, dit-il ; je te remercie, cousine, de tout ce que tu as fait pour moi, depuis le premier jour jusqu’à cette heure. Adieu.

Il la baisa sur les deux joues et monta dans la carriole. Il s’en allait seul, ayant trouvé à Cherbourg quelqu’un du pays pour ramener la voiture le lendemain. Le cœur dur comme une pierre, les yeux secs et brûlants, il rassembla les rênes et pressa le pas du solide cheval.

En passant devant la maison de La Haye, il voulait détourner la tête, mais le besoin de voir fut plus fort que lui. Vevette, tournant le dos à la route, taillait la soupe sur la table… Bon-Louis allongea un coup de fouet retentissant au cheval, qui rua et partit au plus vite.

Vevette déposa sur la table la miche et le couteau, et s’en alla au fond du jardin.

La silhouette de la carriole se dessinait nettement sur la route blanche.

Vevette la regardait décroître, comme on voit la vie se retirer d’un être aimé ; puis, quand elle ne la vit plus, elle écouta le bruit des roues, et, quand le bruit se fut éteint, elle pleura silencieusement son amour envolé.

Lorsque Bon-Louis fut hors de vue, bien avant que Vevette eût cessé d’entendre les roues, il attacha les rênes au devant de la carriole, pour être libre, et, se fiant à son bon cheval, il pleura, le visage dans ses mains, jusqu’à ce que son cœur et sa tête lui parussent tous deux aussi vides, aussi creux qu’une balise ballottée par les vagues.

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