Chapitre 21
Huit jours s’étant écoulés, Véronique reçut une lettre de Bon-Louis.
« Je pars bientôt, disait-il ; le tour du monde m’éventera un peu les idées. J’ai hésité entre la mer et les chevaux, et puis je me suis dit que sur mer on va plus loin que dans la cavalerie, et j’ai besoin d’aller très loin. J’espère être un bon fusilier de marine et gagner peut-être quelques galons. D’ailleurs, je ne me soucie pas de grand-chose, que de voir du pays. Nos compliments aux gens de chez nous, s’ils ne m’ont pas déjà oublié. »
Véronique ne put communiquer en personne la nouvelle à Vevette, car madame La Haye était morte vingt-quatre heures après le départ de Bon-Louis : Vevette, ensevelie dans son deuil, ne sortait pas de la maison, et ne recevait point de visites. Son père était tellement affaissé sous le coup, pourtant prévu depuis longtemps, que la jeune fille craignait pour sa vie ; mettant de côté sa propre douleur, elle s’occupait de lui comme d’un enfant, elle s’ingéniait à le distraire, sans trop s’écarter cependant du cher souvenir.
Seule, elle osait pleurer, et, parmi les larmes sincères versées par elle sur la pauvre femme qui l’avait si bien élevée, il y en eut plus d’une qui par une pente insensible alla retrouver l’absent, l’ingrat qui n’avait pas su la deviner. Ces pleurs de jeune fille, faciles et bienfaisants, soulageaient son âme, comme les pluies d’avril entrouvrent les bourgeons ; contrainte, elle se fût désespérée ; libre de pleurer, elle épancha le trop-plein de son cœur, et, sans s’aigrir, demeura mélancolique, mais apaisée.
Véronique était en proie à toutes les tortures. Sa conscience ne lui reprochait rien, étouffée par l’angoisse horrible d’un désespoir sans limites ; un jour, peut-être, la voix de l’honneur se ferait entendre dans cette âme bouleversée ; mais ce jour, s’il devait venir, était encore lointain.
Ce qui la faisait souffrir, ce qui déformait son visage, maintenant contracté au point d’en paraître subitement vieilli de dix années, c’était l’absence de l’être qu’elle adorait. Elle eût peut-être souffert davantage en le voyant indifférent vivre auprès d’elle, mais elle ne pouvait comparer ces deux souffrances, car elle n’avait jamais autant espéré que pendant les quelques minutes de son dernier entretien avec Bon-Louis.
Après avoir entrevu le ciel, après l’avoir touché du doigt, tomber si cruellement à terre, il y avait vraiment de quoi meurtrir une âme accoutumée à se replier sur elle-même dans la solitude, l’âme affolée, en un mot, qui avait conçu et exécuté le pèlerinage nocturne aux Pouquelées.
Cependant, elle avait fait vaillante figure sous le premier choc. Dans la ferme, personne n’aurait pu dire qu’elle eût ressenti du chagrin. Les domestiques et les voisins l’examinaient pourtant avec curiosité, sans paraître y prendre garde.
Si bien caché que fût cet amour, il n’avait pas vécu tant d’années sans être soupçonné plutôt que deviné. Mais Véronique allait la tête fière, dévisageant les curieux, tenant tête aux propos, et sachant rire à belles dents quand l’occasion le réclamait.
Sous prétexte de coquette fantaisie, elle mit des rubans roses à un bonnet neuf et parut aux assemblées de la Saint-Michel plus pimpante qu’on ne l’avait jamais vue. Une petite toux de mauvais augure amenait à son visage amaigri les plus riches couleurs qu’on lui eût encore connues, et plus que jamais on la proclama, tout près et au loin, la jolie Véronique Boirot.
L’hiver passa ; le printemps apporta sur les chemins des épines fleuries, et dans la maison de Boirot une lettre de Bon-Louis.
Il était au Gabon ; la mer et le pays lui plaisaient ; c’était si différent de Clairefontaine ! et tout lui était bon pour oublier.
« – Ne va pas croire au moins que je m’ennuie, cousine, écrivait-il avec la forfanterie d’un homme qui a pris son parti de la vie ; je m’amuse au contraire beaucoup. On peut s’amuser si on le veut dans ces pays nègres ; il ne s’agit que de ne pas être difficile sur la couleur de la peau de ses connaissances. Si les gens s’informent de moi à Clairefontaine, dis-leur que Bon-Louis Duteux leur souhaite autant de plaisir qu’il prend. »
Le sang monta aux pommettes de Véronique, pendant qu’elle lisait tout haut la lettre au père Boirot. Le vieux riait en se frottant les mains ; elle sentit l’insulte comme un soufflet sur sa joue. Puis, tout à coup, elle comprit, et ses traits contractés se détendirent.
— Ce n’est pas pour moi qu’il a écrit cela, pensa-t-elle, c’est pour Vevette.
Une joie méchante l’envahit tout entière, si prompte, si vive, qu’elle en sentait les irradiations comme des flammes dans son cerveau. Elle n’était pas contente que Bon-Louis eût songé à Vevette, même pour lui faire du chagrin ; mais l’arme avec laquelle elle pouvait frapper son ennemie était dans sa main, et c’est lui-même qui l’y avait mise.
Véronique s’aperçut alors combien sa haine pour Vevette était profonde. Tout enfant, elle l’avait haïe, du jour où elle avait cru s’apercevoir que le jeune garçon lui préférait la fillette pâlotte et menue.
Au village, on peut haïr longtemps, comme on peut aimer, sans qu’il y paraisse ; les occasions de témoigner des sentiments extrêmes sont rares ; aussi Véronique n’avait-elle encore pu s’affirmer à elle-même avec quelle joie elle affligerait son innocente rivale. Elle le savait maintenant, et cette découverte décuplait en même temps sa force et sa haine.
La lettre bien pliée au fond de sa poche, elle attendit deux jours, trois jours, une occasion favorable pour enfoncer plus sûrement et plus profondément le poignard au cœur de Vevette ; n’était-elle pas certaine de réussir ? Elle pouvait choisir son temps.
Un matin, tout pareil à ce matin de printemps béni, où jadis Bon-Louis et son amie, réunis près de la vanne, avaient senti entre eux la douceur d’une réconciliation, Véronique, aux aguets, aperçut la jeune fille qui étendait du linge sur la haie de son jardin.
Prendre une cruche et se diriger vers la fontaine était un prétexte suffisant : l’instant d’après, Véronique revenait, la cruche pleine, sans trop presser le pas, de peur de répandre l’eau fraîche.
— Bonjour, Vevette, dit-elle sans s’arrêter.
— Bonjour, répondit la jeune fille, du ton mélancolique qui lui était maintenant naturel.
— Ça va bien, « à matin » ? Beau temps, pas vrai ? Les alouettes volent haut.
— Oui, dit Vevette en regardant les oiseaux tournoyer dans le ciel bleu.
— C’est un joli temps pour ceux qui voyagent sur terre et sur mer aussi.
Les joues de la pauvre enfant se colorèrent d’un rose vif, et elle se baissa pour prendre du linge dans son panier.
— Notre Bon-Louis est à terre, maintenant, continua Véronique ; il nous a écrit l’autre jour, il fait saluer les gens de Clairefontaine.
— Ah ! fit Vevette d’un ton qu’elle voulait rendre indifférent, pendant que son cœur lui faisait mal, à la pensée de l’absent.
— Il a écrit une bien drôle de lettre, va ! C’est comique, ces matelots ! Il a pris tout plein d’esprit, « ’magine » qu’ici il avait la bouche liée ; tant est qu’il s’est délié la langue. Veux-tu voir ce qu’il écrit ?
Sans attendre de réponse, elle avait posé sa cruche à terre, et fouillé dans sa poche.
— Tu ne connais peut-être pas son écriture ? fit-elle, prise tout à coup d’un soupçon.
— Non ! répondit innocemment la jeune fille.
— Alors, je vais te la lire, car il n’écrit pas aussi bien que notre instituteur… Attends…
Elle déplia le papier menteur et commença la lecture, soulignant d’un petit rire pudibond les passages qui devaient être remarqués ; puis, ayant fini, elle passa négligemment la lettre, par-dessus la haie du jardin, à Vevette, qui détournait les yeux.
— Tiens, dit-elle, veux-tu voir ?
— Non, merci, tu me l’as lue, répondit la victime d’une voix altérée.
— Quand je lui écrirai, faut-il lui souhaiter le bonjour de ta part ?
— Si tu veux ! soupira Vevette.
— Comptes-y ! pensa Véronique, en repliant la lettre, qu’elle ensevelit au plus profond de ses poches, poches légendaires de la Normandie, où l’on trouve à peu près de tout, poches qui remplaceraient au besoin pour Robinson les ressources de son navire échoué. – Ton père va bien ? demanda-t-elle par acquit de conscience en reprenant sa cruche.
— Pas mal, mais il s’ennuie. Je ne suis pas une compagnie pour lui… Quand il va à la mer, il n’ose plus aller loin tout seul…
— C’est juste, il a perdu son matelot… fit Véronique avec un air détaché. Bah ! le matelot n’est pas perdu pour tout le monde !
Son petit rire moqueur résonna dans l’air léger, pendant qu’elle s’en allait, la cruche à la main.
— Ah ! pensa Vevette, je croyais bien qu’il ne me ferait plus souffrir, mais il paraît que je me trompais.
Véronique revenait en courant, un peu essoufflée par sa course.
— Sais-tu ce que tu devrais faire, Vevette ? dit-elle rapidement. Si tu étais bonne fille et si tu aimais ton père, tu te marierais. Oui ! Il ne serait plus tout seul, et il ne s’ennuierait plus. Ça, tu sais, c’est un vrai conseil d’amie !
Et elle retourna chez elle en courant, comme elle était venue.
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