‹ ClairefontaineChapitre 22 sur 39 · Chapitre 22

Chapitre 22

Pendant le courant de l’été, une noce eut lieu à Auderville, et plusieurs des habitants de Clairefontaine y furent conviés, en raison de liens de parenté assez proches ; Boirot et sa fille tout des premiers, car ils étaient considérés comme personnes de marque, à cause de leur fortune, et aussi des manières distinguées de Véronique.

Les fêtes furent très brillantes, et nombre de cultivateurs y vinrent, de tous les côtés de la Hague. Le petit village d’Auderville, situé à l’extrême pointe du Cotentin, sur un sol aride et plat, où le sable et la roche nue interdisent toute approche à la verdure, fut pendant deux ou trois jours plein de chansons et de gaieté normande, gaieté grave et narquoise, que l’ivresse stimule jusqu’à la querelle, sans que ces disputes dégénèrent jamais en rixes.

Véronique semblait s’amuser beaucoup dans ce milieu nouveau pour elle, et ses bonnes amies prétendaient ne l’avoir jamais vue si aimable. – Elle est en quête d’un « marieux », disaient-elles.

C’était la vérité, mais les bonnes amies se trompaient en suggérant que le « marieux » était pour Véronique elle-même. Ce qu’elle cherchait, c’était un prétendant pour Vevette.

Mademoiselle Boirot poursuivait son œuvre avec la ténacité patiente des paysans, pour qui le temps n’est pas une denrée bien rare, et qui laissent s’écouler les mois, parfois les années, dans l’espoir de la réussite ; elle avait peur d’un retour de Bon-Louis au pays, retour qui dévoilerait sa trahison ; elle savait bien qu’on n’est pas sept ans dans les fusiliers de marine sans obtenir une permission ; elle ne pouvait s’illusionner au point de croire que le jeune homme aurait une autre idée que celle de revenir à Clairefontaine, et le résultat de cette visite serait de remettre face à face les deux amants séparés par sa faute ; Véronique avait tout à craindre de cette entrevue.

Il fallait donc que Vevette fût mariée avant la possibilité d’un congé pour son amoureux ; une fois mariée, d’abord elle pouvait quitter le pays ; et puis même, si la mauvaise chance voulait qu’elle y restât, l’orgueil et la rancune empêcheraient Bon-Louis d’avoir avec elle l’explication redoutée. Loin de se rechercher, ils se fuiraient réciproquement ; donc, le plus pressé était de marier Vevette.

Elle ne s’y prêtait guère ; plusieurs partis s’étaient présentés ; elle les avait éconduits avec sa grâce mélancolique, contre laquelle nul ne pouvait garder de ressentiment. On disait : Elle pleure encore sa mère ; et devant ce motif respectable, tout mauvais sentiment devait s’effacer.

Véronique avait essayé de circonvenir La Haye, en l’engageant à marier sa fille pour la consoler. Mais il était devenu plus vieux que ses années, et il avait peur de se priver de sa seule joie, sa seule compagnie. À coup sûr, ce brave homme aimait assez sa fille pour la laisser suivre la route où son cœur l’eût portée, et se séparer d’elle s’il l’eût fallu, mais ce n’était point de lui que viendrait l’initiative d’un mariage hâtif.

C’était donc Véronique seule qui devait agir pour le succès de ses plans ; et son voyage à Auderville la favorisa singulièrement dans ses projets.

La jeune femme qui venait de se marier avait un frère aîné, veuf déjà en premières noces d’une femme plus âgée que lui, épousée jadis par raison de convenance et de propriété. Ce frère était un homme tranquille ; de même que La Haye et d’ailleurs que presque toute la population d’Auderville, moitié marin, moitié terrien, il passait volontiers deux ou trois jours à la mer avec ses beaux-frères, et le reste du temps s’occupait de faire valoir ses propriétés, assez considérables et d’un bon rapport pour le pays. C’est sur celui-là que Véronique jeta son dévolu.

Michel Aubry avait quarante et quelques années ; mais les paysans de cette terre âpre et sauvage n’ont plus d’âge dès qu’ils ont passé la prime fleur de jeunesse. Entre trente-cinq et cinquante ans, il est parfois bien difficile de deviner l’âge d’un Haguais ; il était d’ailleurs bien bâti, droit sur ses jambes, l’œil hardi, et la poigne solide. Possesseur de biens à Auderville, il ne saurait manquer d’y amener sa femme, un jour ou l’autre, fût-ce après la mort de La Haye, qui ne deviendrait probablement pas bien vieux. C’était juste ce qu’il fallait à Véronique pour se débarrasser de Vevette.

Elle manœuvra avec une habileté extraordinaire, parlant de Clairefontaine avec enthousiasme, de façon à exciter la curiosité d’Aubry, lui vantant les mérites d’une amie qu’elle avait là, et qui était bien la plus jolie fille qu’on pût voir ; vantant aussi ses biens, et le bel héritage que lui laisserait son père, car le paysan haguais n’est pas moins sensible que les autres mortels à l’appât des espérances.

Quand Aubry eut la bouche suffisamment enfarinée, Véronique fit ses invitations pour le retour de noce, que chacun est tenu d’offrir aux mariés et à leurs proches. C’était, par ordre de préséance, au milieu de septembre que devait avoir lieu la visite du jeune couple à Clairefontaine ; elle fit inviter Aubry par son père pour la même journée de fête, et, l’invitation ayant été acceptée, elle parut satisfaite.

Aubry s’en fût volontiers pris à Véronique elle-même, si belle fille et si entendue à tout ; mais, d’un mot, elle lui fit comprendre qu’elle était hors de cause.

— Moi, dit-elle, je ne me marierai pas avant longtemps. On a trop de soucis quand on est en puissance de mari. Je suis libre et maîtresse au logis de mon père ; tant qu’il vivra, il est là pour me protéger, et je n’ai point à m’embarrasser d’un maître.

Cette hautaine affirmation mit à néant le rêve entrevu par Aubry ; c’était d’ailleurs un homme paisible, qui n’aimait pas à batailler, et Véronique était bien un peu trop vaillante pour son humeur ; un pacte sous-entendu fut donc conclu entre eux ; lors de sa visite à Clairefontaine, Aubry verrait la jolie fille à La Haye, et Véronique, s’il y avait lieu, favoriserait le mariage.

— Je n’ai pas perdu mon temps, se disait mademoiselle Boirot en regagnant le village, pendant que son père fatigué sommeillait dans la carriole ; avec un peu de chance, et si Aubry sait s’y prendre, la jolie Vevette s’en ira vivre et mourir à Auderville. Bon-Louis reviendra bien, une fois ou l’autre, et alors… alors, il n’aura plus sa poupée en tête, et ce sera bien malheureux, en vérité, s’il ne s’accorde avec moi pour tout de bon !

Les mariés, accompagnés d’une nombreuse suite de parents et amis, vinrent à Clairefontaine au temps dit.

Un repas superbe et interminable leur fut offert par mademoiselle Boirot, qui se piquait de connaître les usages ; toutes les espèces de viandes y figurèrent à leur place, et pour clore la marche, poulets, canetons, dindons, oies grasses défilèrent en bon ordre. On mangea sans répit, de midi à cinq heures, avec la majestueuse lenteur des gens du pays, et quand le café fut servi, lorsque la jeunesse put se disperser dans le jardin et dans les chemins, les servantes s’empressèrent de mettre en ordre la vaisselle et les verres, afin qu’on pût recommencer le banquet dès que la nuit serait tombée.

Vevette et son père n’avaient pu se soustraire à la fête. Le bout de l’an de Rose La Haye venait précisément d’être célébré, et le patron n’avait aucun prétexte pour décliner l’invitation, car un refus en de telles circonstances eût été une injure grave et un sérieux motif de brouille entre les deux familles.

Aubry, chez qui la parfaite honnêteté n’excluait pas la ruse, apanage natif de ses compatriotes, s’était emparé de La Haye, avant de faire mine de s’occuper d’autre chose. Véronique avait eu soin de les mettre l’un à côté de l’autre et Vevette en face, de sorte que l’Audervillais causait avec le père en regardant la fille, ce qui le satisfaisait de tout point.

Les deux hommes ne manquaient pas de goûts communs : veufs tous les deux, ils avaient trouvé dans leur isolement un nouveau motif de sympathie. Le vin aidant, La Haye, qui était d’une sobriété légendaire, mais qui ce jour-là ne pouvait se refuser à faire comme les autres, se trouva plus ému et plus disposé à l’épanchement qu’il ne l’avait été de longtemps, si bien qu’à la fin du repas, Aubry connaissait ses affaires aussi bien que lui-même.

Restait la jeune fille ; elle avait quitté la table en même temps que le reste des jeunes gens, et, après une courte visite à la maison pour s’assurer que tout y était en bon ordre, elle était descendue à la falaise, jusqu’à cette hutte de douaniers où, longtemps auparavant, Bon-Louis l’avait ensevelie sous les roses.

Elle aimait à se rendre là ; c’était dans sa pensée le tombeau de son bonheur enfantin, de son amour presque inconscient ; ce jour-là encore si madame La Haye ne l’eût découragé, Bon-Louis eût commencé à aimer Vevette peut-être… Il l’aimait alors, le volage ! Pourquoi avait-il cessé de l’aimer, alors qu’elle réservait pour lui, dans un avenir où cette joie lui serait permise, tous les trésors cachés de son âme innocente…

Où était-il maintenant ?

Elle regardait la mer, et le soleil qui allait disparaître derrière l’horizon. Ou était-il ? Là-bas ? au Midi… avec des femmes noires…

Elle baissa la tête, car tout lui faisait mal, le passé, le présent, l’avenir, la nature et son âme elle-même ; tout était douloureux comme une plaie qui refuse de se fermer…

Elle entendit une voix lui dire tout près, si près qu’elle tressaillit :

— C’est beau par ici, mademoiselle ! C’est plus joli que chez nous, à Auderville.

Elle regarda celui qui parlait. C’était l’homme qui avait causé avec son père tout le temps du repas. Il avait l’air bon et sérieux, elle lui répondit sans fausse honte, et ils remontèrent le chemin en causant tranquillement, comme s’ils se connaissaient depuis longtemps.

q