Chapitre 23
Michel Aubry revint à Clairefontaine, bien des fois, avant que Vevette voulût s’apercevoir que c’était pour elle qu’il venait.
La Haye s’arrangeait de son visiteur ; ils aimaient tous deux la mer, et le patron avait retrouvé un matelot.
Mais il voulait que Vevette les accompagnât ; quand elle était loin de ses yeux, il se montrait inquiet et mécontent ; aussi la jeune fille, docile et au fond indifférente à tout, avait-elle pris l’habitude d’aller avec eux aussi loin et aussi longtemps qu’il leur plaisait.
L’hiver, avec les gros temps, arrêta pour quelques mois les excursions au large, mais les premiers beaux jours ranimèrent le goût du patron pour les pêches lointaines ; pendant tout avril et mai, Vevette ne fut guère aperçue au village que le long de la falaise, chargée de quelques menues provisions pour le goûter, ou de poisson frétillant qu’elle rapportait pour le repas du soir.
Assise à la barre, pendant les heures paresseuses qu’elle passait à la mer, elle laissait aller sa pensée au loin. Les hommes causaient entre eux ; Aubry souvent la prenait à partie, essayant de la faire rire ; elle souriait complaisamment, pour répondre à sa politesse, mais sans y prendre plaisir.
Cependant l’air de la mer et l’effort physique qu’elle devait faire lorsque de temps en temps l’appoint de sa force était nécessité pour une manœuvre la rendirent en peu de temps beaucoup plus robuste. Sa poitrine grêle s’élargit, ses joues se colorèrent, ses mains toujours mignonnes devinrent aussi fermes qu’elles étaient fines. Avant que les lys de son parterre se fussent ouverts au soleil de juin, Vevette était devenue grande et souple comme Véronique elle-même. Elle avait gardé son élégance et son adresse, mais elle y joignait maintenant la force et le courage.
Plus que partout ailleurs, c’est à la mer que Vevette songeait à Bon-Louis ; mais là, elle y songeait avec moins d’amertume. Le souvenir de leurs excursions enfantines apportait une douceur et un charme que n’avait point la mémoire de leurs autres entretiens. Ils étaient si petits, si innocents, si loin des pensées coupables et cruelles… Plus d’une fois cependant, lorsqu’un beau soleil dorait la voile rousse, et traversait l’eau transparente, jusqu’à éclairer le fond de sable fin, Vevette se souvint du jour où Bon-Louis, s’étant jeté à l’eau, avait plongé sous la barque, aussi vaillant, aussi beau qu’un jeune dieu marin…
À cette pensée, le rouge lui montait au front, elle disait : Va-t’en, à l’image entêtée ; quand elle était parvenue à la chasser, il lui restait une tristesse inquiète, et si elle avait osé se l’avouer à elle-même, un désir secret de la rappeler…
Mais Vevette était stoïque à sa façon, et ne voulait pas perdre le gouvernement de ses pensées. Ces jours-là, pour se distraire, elle causait plus volontiers avec Aubry.
Un jour enfin, vers la mi-août, les blés étant rentrés, les avoines prêtes à couper, et les regains encore assez jeunes pour qu’on pût leur accorder quinze jours de répit, Aubry fit sa demande.
Il était sûr de l’amitié de La Haye, et Vevette ne lui paraissait point par trop revêche.
C’était d’ailleurs un homme de bon sens, et il savait qu’à son âge il eût eu tort de faire le galantin. Véronique, qui l’aidait de ses conseils, lui avait tracé la route à suivre.
— Vevette n’aime pas les fadaises, avait-elle dit ; c’est une fille sérieuse et qui sera une bonne femme, mais elle n’a pas l’esprit tourné à la plaisanterie, et de ce côté-là vous perdriez votre temps.
La demande donc fut faite. La Haye ne s’en montra point autrement surpris.
— Demandez à Vevette, dit-il, c’est elle que ça regarde.
— Je veux bien, répondit Aubry, mais si vous lui en disiez un mot d’abord ?
La Haye y consentit.
Il avait un peu peur, lorsque, après avoir attiré sa fille près de sa chaise, comme au temps où elle était toute petite, il pensa à ce qu’il allait lui dire. Aubry était un bien brave homme, mais il n’était plus jeune ; Vevette avait vingt ans à peine ; était-ce bien sensé de donner une belle fille comme elle à un homme qui dans peu d’années toucherait à la vieillesse ?
Cependant, ce mariage pouvait avoir de bons côtés ; et puis, en fin de compte, Vevette n’était pas forcée de l’accepter. Il est vrai que si elle refusait, Aubry ne reviendrait plus à Clairefontaine, et alors La Haye se retrouverait bien isolé… Cette idée lui donna du courage.
— Qu’est-ce que tu penses d’Aubry ? dit-il à sa fille, qui attendait patiemment, appuyée au dossier de sa chaise.
— C’est un brave homme et un bon compagnon, mon père, répondit-elle sans hésiter.
— Aimes-tu sa compagnie ?
— Je ne tiens à aucune compagnie que la vôtre, fit Vevette en levant ses beaux yeux pleins de douceur sur le père qu’elle adorait ; mais si vous l’aimez, cela suffit pour que je l’aime aussi.
— Je conviens qu’il me plaît et que je suis content lorsqu’il est là, mais…
Il hésitait, ne sachant trop comment s’expliquer ; Vevette le prévint.
— Il vous a demandé votre fille en mariage, mon père ? lui dit-elle avec la même douceur un peu mélancolique.
— Oui… tu t’en doutais ?
— Il y a beau temps ! Eh bien, si ce mariage vous plaît, j’accepterai Michel Aubry.
Elle avait parlé avec tant de modeste résolution, tant d’abandon de sa propre volonté, que La Haye, ému jusqu’aux larmes, l’entoura de ses bras et la fit asseoir sur son genou, comme au temps de sa petite enfance.
— Ma chère fillette ! je ne suis pas un bien bon conseiller pour toi, dit-il en cachant son visage troublé derrière l’épaule de son enfant ; si ta pauvre sainte mère était là, elle saurait mieux que moi ce qui te convient ; mais tu ne dois en décider qu’à ton idée. Je ne veux pas que tu t’engages en mariage par amour de moi.
Vevette passa ses bras autour du cou de son père.
— Je n’ai pas grandes fantaisies, dit-elle, et ne suis pas d’un caractère à en avoir jamais ; Aubry est un homme sage et paisible, c’est tout ce que je puis souhaiter. De plus, mon cher père, vous vivrez longtemps, s’il plaît à Dieu, et nous aurons une bonne et belle vie à passer ensemble. La seule condition que je demande, c’est que Michel Aubry ne pense pas à nous séparer, vous et moi. Nous vivrons ici, car je ne pourrais pas aller à Auderville. « Il m’ennuierait » trop de Clairefontaine.
— C’est dit, fit La Haye, tout heureux, en embrassant sa fille. Et quand veux-tu que soit la noce ?
— Quand vous voudrez, mon père, répondit docilement Vevette.
Aubry vint, trois jours après, remercier sa jolie future. Il lui apportait les plus beaux légumes de son potager et un bouquet de fleurs, cueilli moitié dans son jardinet rustique, moitié dans celui du père Boirot, dont Véronique lui avait gracieusement fait les honneurs pour la circonstance.
Vevette accueillit les hommages et le bouquet avec sa grâce modeste ; elle reconnut pourtant la provenance de certaines fleurs, que sa voisine était seule à posséder dans le pays, et son âme délicate en ressentit quelque peine. Elle eût mieux aimé le bouquet plus simple, mais offert par Aubry seul. Puis elle se reprocha cette exigence.
— Qu’est-ce que cela fait, en définitive ! se dit-elle. Cela ne change rien à rien.
Véronique était dans la joie. Elle entourait sa petite amie de prévenances et de menus soins. Très sincère en cela, elle se sentait tout épanouie, à la pensée de ce mariage qui mettait une barrière infranchissable entre Vevette et Bon-Louis.
Elle eût volontiers remercié la jeune fille d’être si docile et si bonne ; et elle ne lui en voulait plus du tout.
Vevette se laissait faire ; pourtant, un vieux ferment de méfiance lui restait contre cette amie à l’humeur inégale, qui jadis l’avait si cruellement taquinée, et qui maintenant la choyait au-delà de toute raison. Mais elle était généreuse et s’efforça de refouler ses doutes toutes les fois qu’ils venaient la troubler.
La noce eut lieu au commencement d’octobre, deux ans après le départ de Bon-Louis. Véronique fut demoiselle d’honneur ; son visage amaigri, devenu plus osseux, plus pointu, était encore beau, quoique l’expression en fût souvent dure et contrainte. Pour ce jour-là elle retrouva sa brillante assurance et sa gaieté un peu hautaine des meilleurs jours. Puis, les politesses faites et rendues, le calme revint à Clairefontaine, qui compta seulement un habitant de plus.
Les mariés habitaient la maison de La Haye, et suivant l’usage, ils prirent pour chambre la salle d’en bas. La Haye s’arrangea en haut une chambre à côté de celle de Vevette, qui resta intacte ; elle avait voulu y laisser tous les souvenirs de sa vie de jeune fille. Scrupuleuse jusqu’au fond de l’âme, elle voulait apporter dans sa vie de femme un cœur exempt de préoccupations étrangères, et elle crut y être parvenue. C’est en invoquant le souvenir et les vertus de sa mère qu’elle était entrée dans la chambre nuptiale, et c’est sous cette égide qu’elle continua sa paisible existence aux côtés de son honnête époux.
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