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Chapitre 24

Véronique voyait désormais clair devant elle ; sa route était déblayée, et elle espérait bien ne plus y rencontrer de nouveaux obstacles. Bon-Louis n’écrivait guère souvent ; cependant une ou deux lettres par an annonçaient qu’il n’oubliait pas le village ; elle lui répondait aussitôt, à l’endroit qu’il indiquait, et le tenait au courant des menus faits de la vie rurale ; mais quand le mariage de Vevette fut célébré et qu’elle se vit obligée de le lui annoncer, elle se sentit prise de frayeur. Comment lui dire cela ? Comment le prendrait-il ?

— Bah ! se dit-elle, en secouant cette impression, plus forte que sa volonté ; depuis deux ans, il n’y doit plus songer, et il a vu tant de femmes noires…

Ces femmes noires, qui avaient aiguisé la jalousie de Véronique jusqu’à la plus intense torture, lui paraissaient maintenant des auxiliaires propres à atténuer la fièvre du coup qu’elle allait lui porter.

« Vevette s’est mariée ces jours derniers à un homme d’Auderville, nommé Michel Aubry. C’est un veuf pas jeune et sans enfants, qui en ces temps était devenu le grand ami à La Haye. Ils sont à peu près aussi riches l’un que l’autre, et cela a fait une jolie famille bien unie. Les deux hommes s’en vont à la mer ensemble, et quand tu reviendras, tu trouveras prise ta place de matelot, car Vevette les accompagne presque en toute occasion. En dehors de ça, rien de neuf à Clairefontaine. »

Elle écrivit l’adresse, et la lettre partit, avec beaucoup d’autres, destinées comme celle-là à faire une blessure, et quelques-unes qui devaient panser des plaies secrètes, petits carrés de papier, si bien accueillis de ceux qui les reçoivent loin de la patrie, et qui peuvent faire tant de bien et tant de mal !

Mais avant que celle-là fût arrivée à destination, Véronique en avait reçu une de son cousin ; il lui annonçait son retour en France pour le printemps suivant, et comme il était bien noté, il espérait avoir une permission pour aller embrasser, ne fût-ce que trois jours, ses amis de Clairefontaine.

La première réflexion de Véronique fut : – J’ai bien fait de me dépêcher de marier Vevette. – La seconde fut : – Il ne la sait pas mariée… Comment cela va-t-il s’arranger ?

Mais les perplexités de mademoiselle Boirot n’étaient jamais bien longues ; elle avait trois mois devant elle, ce qui était plus de temps qu’il ne lui en fallait pour parer au danger. Elle connaissait bien Vevette et savait comment s’y prendre pour la faire concourir à la réussite de ses projets.

Un jour de lessive, rencontrant la jeune femme au lavoir, après quelques propos oiseux, elle lui annonça la nouvelle :

— Bon-Louis s’en revient en France, et nous le verrons ce printemps à Clairefontaine.

Le coup avait été brutal ; Vevette n’y était pas préparée. Le temps avait amorti l’intensité de son regret pour le rêve perdu de sa jeunesse ; mais la tendresse douloureuse qui survit lorsque l’estime demeure, cette poignante mélancolie qui suit les grandes passions, était restée au fond de son âme fidèle. Bon-Louis ne l’avait pas trahie, – il n’avait pas compris, et cela même n’était peut-être pas tout à fait sa faute, car Vevette se rendait justice, et savait avec quelle jalouse pudeur elle avait sauvegardé sa dignité de jeune fille. Pourquoi le maudire alors ? Le plaindre, oui…

Et c’est ce qui fit que Vevette eut peur de regarder en elle-même, quand elle vit combien l’image de Bon-Louis tenait de place dans son souvenir.

Véronique lisait tout cela sur le visage encore innocent de la jeune femme, et une colère croissante montait à ses lèvres, prêtes à braver même le péril d’une découverte.

— Cela te fait donc bien plaisir, dit-elle méchamment, que tu en perds la parole ?

— C’est moins le plaisir que la surprise, répondit Vevette avec une présence d’esprit dont elle fut la première étonnée. Je le croyais parti pour sept ans…

— Mais on a des permissions ! fit Véronique toujours soupçonneuse. Je pense que tu ne manqueras pas d’en faire le camarade de ton mari…

La jeune femme se redressa, sans emportement, mais avec tant de dignité que Véronique regretta d’avoir été si loin.

— Explique-toi, dit-elle d’un ton calme, mais ferme. Je n’ai pas beaucoup d’esprit, et je ne sais pas comprendre à demi-mot.

Mademoiselle Boirot avait trop d’orgueil pour reculer.

— Je veux dire que vous avez été camarades étant enfants, et que ce serait bien singulier qu’il ne vint pas reprendre ses habitudes dans la maison de ton père, où il était comme chez lui !

— Eh bien, qu’y aurait-il là de surprenant ?

Véronique sourit d’un air cruel.

— Ton mari pourrait y trouver à redire, fit-elle avec une feinte négligence.

Vevette pâlit, puis, reprenant son assurance, elle regarda sa rivale en face.

— Mon mari est un honnête homme, dit-elle, et il sait que je suis une honnête femme. Il ne trouverait à redire à mes actions que si quelqu’un les lui montrait autres qu’elles ne sont. Quant à mes pensées, ni lui ni personne n’y pourront rien blâmer, parce qu’elles sont sans reproche.

Véronique la regardait avec plus d’attention que de colère ; malgré la hauteur de ce discours, elle s’efforçait de pénétrer l’âme de celle qui lui parlait ; soudain elle tressaillit, touchée au plus vif de sa blessure.

— Mais toi, continuait Vevette, tu me parais t’occuper des affaires et des sentiments de Bon-Louis plus que ça ne lui conviendrait peut-être… à moins qu’il ne t’en ait donné commission…

— Et si j’en ai commission, en effet ? dit Véronique, pâle de fureur contenue.

— En ce cas, il sera content, car tu t’acquittes fort bien de ta tâche !

Vevette, en disant ces mots, se détourna ; elle prit une poignée de linge, qu’elle trempa dans l’eau savonneuse du « doué », et se mit à battre à grands coups de battoir, de manière à mettre fin à la conversation.

Cet entretien les laissa inquiètes toutes les deux : mademoiselle Boirot craignant d’avoir laissé deviner sa passion, et madame Aubry redoutant les pensées qui venaient de se réveiller en elle.

C’était bien dangereux de songer à Bon-Louis, elle n’en avait pas le droit, et elle ne le voulait pas, mais malgré elle, au doué, où elle lavait souvent quelque menue pièce de linge, elle retrouvait le souvenir de ce que lui avait dit Véronique et aussi de ce qu’elle avait ressenti.

Il n’est peut-être pas de piège plus dangereux pour une âme scrupuleuse et tendre que celui que lui tend l’examen attentif d’elle-même. En se demandant à toute heure si vraiment elle n’était coupable en rien, elle entretenait la pensée défendue, s’y accoutumait et peu à peu prenait l’habitude de vivre avec elle.

Lorsque le soupçon atteint pour la première fois un être qui se sait sans tache, le danger est autre, mais n’est pas moindre. La première rougeur de honte, la première indignation passée, on sait qu’il y a un doute, peut-être un péril – le péril existe donc ?

C’est là que se prennent nombre d’âmes timorées ; elles se rassurent et se consolent, au moyen de leur juste orgueil, de leur impeccable loyauté… Mais la pureté de leur pensée est entamée, et c’est par là que pourront se risquer plus tard l’indulgence pour soi-même et le mépris pour l’opinion d’autrui.

Pourquoi Véronique s’en prenait-elle toujours à Vevette de ce qu’elle pouvait penser au sujet de Bon-Louis ? Cela s’était donc trahi, cette persistance douloureuse et muette de sa mémoire à lui rappeler ce qu’elle voulait, ce qu’elle devait oublier ?

C’était donc inutile, d’étouffer sa pensée, de détourner son visage, comme si quelqu’un pouvait y lire le souci intérieur, alors qu’on est seul avec soi-même ? La souffrance muette et résignée, la résistance obstinée à la douce langueur des regrets, c’est donc répréhensible ? Comment faire, alors, puisqu’on ne peut pas s’empêcher de souffrir ?

Et plus Vevette se posait ces questions redoutables, plus elles grandissaient à ses yeux : elles prenaient tant d’importance dans sa vie, que maintenant elle ne pensait pour ainsi dire plus à autre chose.

L’annonce du retour de Bon-Louis n’avait pas peu contribué à la troubler. En se mariant, la jeune femme avait entrevu cette éventualité comme très éloignée ; des années devaient s’écouler avant que son compagnon d’enfance pût revenir au pays : pendant ces années, elle aurait le temps de prendre des habitudes ; des enfants seraient peut-être alors sur ses genoux ou dans ses bras…

Mais si vite, tout à coup ! Elle avait peur, non de le revoir ; n’était-il pas bien convenu que le jeune homme n’existait plus pour elle ? mais peur qu’il ne devinât quelque chose de son ancienne tendresse. Véronique la soupçonnait bien ! Pourquoi Bon-Louis ne la pressentirait-il pas ? Et s’ils allaient se moquer d’elle tous deux ensemble ?…

— Il ne faut pas que je le revoie ! se dit-elle tout apeurée, le jour où elle osa descendre si avant au fond d’elle-même.

Elle était au doué, puisque ce lieu avait le privilège fatal de ramener sa pensée à ces idées troublantes, et que par une sorte de faiblesse maladive elle y venait presque tous les jours, avec l’objet le plus insignifiant ; agenouillée sur le bord, les mains trempées dans l’eau couleur d’opale, la tête inclinée sur le fichu de mousseline qu’elle lavait avec précaution, elle songeait, pendant que ses doigts maniaient délicatement le fin tissu.

À la pensée de ne pas revoir Bon-Louis, elle se sentit devenir faible, et se laissa aller en arrière, accroupie sur ses talons, les mains inertes, les yeux perdus dans le bleu intense de la mer, qui moutonnait en face d’elle sous un vent rapide et frais.

Ne plus le revoir !

C’est alors qu’elle sentit combien elle l’aimait toujours. Elle avait essayé d’enterrer cette image au fond de son âme, mais l’image se redressait vivante, et ne voulait pas mourir…

— Je m’en irai, se dit-elle, essayant de reprendre possession d’elle-même avec véhémence, je dirai à mon mari qu’il m’emmène, nous irons à Auderville, tant que Clairefontaine ne sera pas sûr pour moi… il ne faut pas que je le revoie. Oh ! non !…

Quelqu’un venait sur la route ; elle se pencha en avant, très vite, trempa la mousseline dans le doué, et ses doigts reprirent leur mouvement machinal, pendant que de grosses larmes, soudain amassées, tombaient dans l’eau devant elle.

— Comme nous aurions pu être heureux, pensa-t-elle, s’il avait compris, s’il avait su… s’il m’avait aimée… Nous aurions vécu si tranquilles dans notre maison… Je l’aurais attendu le soir pour le souper… Je reconnaissais si bien son pas devant la porte… Si ce pas était entré tous les jours chez nous, mon cœur n’aurait plus rien demandé…

Les larmes tombaient lourdes et pressées, comme la pluie d’orage… Tout à coup Vevette se réveilla comme d’un rêve.

— C’est horrible, se dit-elle, c’est horrible, ce que je fais là. Penser à un autre qu’à mon mari, c’est être infidèle !…

Brusquement ses pleurs cessèrent de couler. Elle tordit son linge et le ramassa, puis s’en alla d’un pas ferme vers sa maison.

Aubry, assis près du feu, fumait sa pipe ; en voyant entrer sa belle jeune femme, il lui sourit d’un air de bonté.

— Nos biens d’Auderville auront besoin de nous, ce printemps. Michel, lui dit-elle, il faudra voir à aller y passer quinze jours ou trois semaines.

— Bien pensé, ma femme, répondit-il tout content. Si je ne t’en parle pas plus souvent, c’est que je sais que tu n’aimes pas beaucoup ce pays-là ; mais je te sais gré de le prendre à cœur. Nous irons, ma jolie, quand il te plaira.

— Pas maintenant, dit Vevette, songeuse, ce sera pour le printemps…

Elle regarda son mari, si bon, si paternel, toujours disposé à lui plaire, et son cœur se fondit. Elle avait beaucoup d’amitié pour cet homme prudent et doux, qui était aussi l’ami de son père. Elle lui mit la main sur l’épaule avec un geste de confiance, puis alla dans le jardin étendre son linge sur la haie.

Bien sûr, elle ne serait pas là quand Bon-Louis viendrait à Clairefontaine ! Et quand il serait parti, elle aurait le temps de se remettre à ses bonnes habitudes. Ce n’était qu’un moment à passer. Dieu ! que cette Véronique lui avait fait de mal avec ses méchantes paroles !

Mais tout cela n’était que des paroles… et ce ne serait jamais que des paroles !

Elle rentra dans la maison et se montra plus joyeuse qu’on ne l’avait vue de longtemps. Son père et son mari en étaient tout surpris.

— C’est notre fauvette qui chante ! dit La Haye, pendant qu’elle fredonnait une vieille chanson en taillant la soupe.

— Quand les oiseaux chantent, c’est que le printemps va revenir ! fit Aubry d’un air satisfait.

Vevette se tut soudain, et sa gaieté s’envola comme un oiseau effarouché.

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