Chapitre 25
Une fraîche brise de mai faisait chanter les cordes du sémaphore de Jobourg, et les fils télégraphiques vibraient comme des harpes éoliennes.
Vevette, assise au haut de la falaise, le visage tourné vers la mer, regardait à l’horizon les fumées de quelques bateaux à vapeur, si lointains qu’ils paraissaient sur l’eau bleue des lignes grisâtres au crayon, surmontées d’un panache indécis fait à l’estompe.
Elle était venue là avec quelques parents de son mari, en visite à Auderville, et auxquels on montrait les curiosités du pays, entre autres la « haute falaise » qui plonge presque à pic dans l’Océan, et où le sentier existe si peu qu’on le perd à chaque instant. Il va et vient, passe sous une roche qui surplombe, et sur une autre qui menace, invisible pour l’œil non exercé, et si dangereux que presque tous les ans quelque imprudent tombe et s’y tue.
Les hommes étaient descendus, guidés par un des gardiens du sémaphore, accoutumé à escalader cette muraille comme une simple barrière de pâturage. Vevette était restée là, les membres engourdis dans la bonne chaleur, l’esprit fouetté pourtant par la brise légère, qui donnait du mouvement et des ailes à ses pensées.
Pour mieux dire, elle ne pensait à rien ; des lambeaux de souvenirs lui traversaient la tête, comme on voit des nuages courir dans le ciel. C’étaient, pour la plupart, des souvenirs joyeux ; des événements de sa petite enfance, une course dans les prés à la poursuite d’un oiseau qui semblait se moquer d’elle en l’attendant pour s’envoler à son approche. C’était la grande émotion qu’elle avait éprouvée le jour où, pour la première fois, elle s’était assise sur le petit escabeau de bois et avait posé ses doigts craintifs sur le trayon de sa belle vache noire. Elle souriait de plaisir en se rappelant comment le lait écumeux avait jailli dans sa main, lui donnant un petit frisson de peur et d’ambition à la fois. Puis c’était la fête fleurie des aubépines lors de sa première communion, quand elle s’était vue aussi blanche dans ses mousselines que les haies des chemins creux par où elle allait à l’église…
Les images se succédaient sans suite, toutes lumineuses, toutes douces et sereines, pendant qu’elle regardait fuir les bateaux à vapeur perdus à l’horizon… une ligne plus foncée se dessina, venant du sud-ouest, et s’approcha, grossissant de plus en plus.
— Comme il est gros, celui-là ! songea Vevette, et sa pensée s’envola ailleurs.
Le navire approchait cependant, comme s’il eût voulu prendre terre. Il s’était engagé dans le dangereux passage de la Déroute, entre les îles anglaises et la côte normande, et ralentissait sa marche en arborant des pavillons.
— Il va sur Cherbourg, se dit Vevette ; ce doit être un transatlantique.
Aussitôt sa mémoire évoqua ses lectures enfantines, l’Amérique avec des sauvages et les colons avec des nègres.
Un mouvement se fit derrière Vevette, dans le mât du sémaphore. Les poulies grinçaient ; des pavillons montaient et descendaient avec un grand tapage de chaînes.
Au même instant, Aubry reparaissait, précédé d’un pas par le gardien qui avait guidé les voyageurs.
— Qu’y a-t-il ? demanda Vevette en se levant de son siège de serpolet.
— Un navire de guerre français, répondit le gardien en courant vers le sémaphore.
Toute la petite bande le suivit et se trouva dans la salle peinte et vernie à neuf, absolument semblable à un salon de navire, où l’appareil des signaux lui-même semble quelque machine propre à donner du mouvement à tout le bâtiment.
Les cordes allaient et venaient au milieu d’un silence absolu ; chacun regardait d’un air curieux ou indifférent, suivant qu’il était ou non au fait de ces manœuvres.
Vevette écoutait avec une sorte d’inquiétude, comme si cet incident extérieur avait quelque rapport avec elle-même. Les signaux s’arrêtèrent, et l’un des hommes de service courut à l’appareil télégraphique, qu’il mit en marche. Les petits coups secs et répétés semblaient à la jeune femme ce qu’ils étaient en réalité, une conversation mystérieuse avec un être invisible ; mais elle y ajoutait dans son esprit quelque chose de presque surnaturel. Elle écoutait le bruit de la bande de papier déroulé, comme s’il eût été la manifestation d’une force surhumaine, un peu effrayée, avec un léger battement de cœur.
Enfin le gardien chef quitta l’appareil télégraphique.
— Voilà qui est fait, dit-il en souriant de l’air d’un homme qui n’est pas fâché d’affirmer sa supériorité. Nous avons télégraphié à Cherbourg, et nous avons reçu la réponse.
— Quel est ce navire ? demanda Aubry, qui aimait à s’informer.
— Le Coligny, revenant du Gabon, fait route sur Cherbourg, y sera dans deux heures. Voyez comme il file !
Le noble navire filait en effet, à travers les récifs dangereux, avec une élégance comparable à celle d’un grand cygne noir, évoluant sur une onde à lui familière.
— Le Coligny, se dit tout à coup Vevette, mais c’est le navire à Bon-Louis !
Véronique avait eu bien soin de l’en informer.
Poussée par une sorte d’instinct, elle sortit de la salle et courut au bord de la falaise pour voir le beau bâtiment, qui se dirigeait maintenant vers Cherbourg à toute vitesse.
Une étrange sensation l’étreignit au cœur, à la pensée que Bon-Louis était là, si près, que dans deux heures il serait au port. Elle se demanda vaguement s’il était heureux de voir la côte de France, s’il avait reconnu Clairefontaine en passant, s’il s’était souvenu de toute cette enfance heureuse qui, tout à l’heure, chantait en elle tant de vieux airs oubliés… et elle sentit tout à coup son visage couvert de larmes.
Ce ne fut qu’un instant. Aubry arrivait, suivi de ses amis. Elle essuya ses pleurs en hâte, et le vent de la mer sécha aussitôt le peu qui en était resté à ses cils.
— Michel, dit-elle à son mari, le Coligny, c’est le navire à Bon-Louis Duteux : tu devrais faire prévenir aujourd’hui sa cousine Véronique, qui l’attend.
— C’est ma foi vrai ! dit Aubry ; je suis sûr qu’elle en sera bien contente ! En passant par le village de Jobourg, nous allons lui envoyer un messager.
Il le fit comme il le disait, et la bonne nouvelle s’en alla à Clairefontaine, portée par un gamin dépenaillé, qui jetait des pierres aux oiseaux dans les haies – histoire de tuer le temps.
Aubry et sa compagnie, remontés dans une grande carriole où l’on pouvait tenir une dizaine, prirent la direction opposée, car depuis huit jours, suivant le vœu de la jeune femme, ils habitaient leur maison d’Auderville. Pendant la route, on s’informa de Bon-Louis Duteux, et Aubry dit ce qu’il en savait pour l’avoir appris de La Haye, et des autres gens de Clairefontaine.
Vevette ne disait rien, elle avait l’air fatigué, et son mari pressait le cheval pour qu’elle pût se reposer à la maison.
Quand elle franchit le seuil de cette demeure, pour elle encore sans souvenirs, elle se dit :
— J’ai bien fait de venir passer le mois de mai à Auderville !
Et tout en s’applaudissant de sa résolution elle sentit son cœur lourd comme une pierre.
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