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Chapitre 26

Véronique, assise sur une chaise de paille, dans la salle basse et mal odorante d’une petite auberge de Cherbourg, attendait son cousin Bon-Louis.
Avertie la veille par le messager d’Aubry, elle était partie de grand matin pour la ville, se souciant peu des commentaires, dans l’espoir de rencontrer le jeune homme avant qu’il eût pu se diriger sur Clairefontaine. Elle avait calculé que les formes administratives le retiendrait bien jusqu’à onze heures, soit à bord, soit dans la ville, et elle avait fait route le plus vite possible… La bonne jument baie en savait quelque chose.

Bon-Louis n’avait pas encore ses papiers en règle ; elle l’apprit dans le bureau où elle s’était renseignée. Avec un bon sourire et une révérence, elle avait obtenu qu’on dît au jeune homme, quand il se présenterait, que sa cousine Boirot l’attendait chez Lagarde, avec sa voiture, pour l’emmener au pays, et elle était sûre que sa commission serait faite. Donc, elle attendait, rigide, toute droite, les lèvres serrées, le cœur battant, les yeux baissés, car on allait et venait dans cette salle qui sentait le cidre et l’alcool, et des marins déjà libres chantaient et buvaient dans la pièce voisine.

La porte s’ouvrit enfin, et Bon-Louis parut sur le seuil, grand, robuste, superbe, ses cheveux d’or repoussant le béret, son large col rabattu laissant voir le cou : son visage rasé le faisait semblable à lui-même, tel qu’il était resté dans l’âme de Véronique ; mais c’était un homme à présent, et quel homme !

— Bon-Louis ! cria Véronique, et elle s’abattit sur sa poitrine.

— Comment, c’est toi ? fit-il en la retenant dans ses bras pour l’empêcher de tomber.

Le son de sa voix trahissait le désappointement ; il la regardait avec une surprise qui n’était point flatteuse ; évidemment, ce n’était pas ainsi qu’il s’attendait à la retrouver.

Elle se remit vite de son émotion, ou du moins parut s’en remettre et le fit asseoir auprès d’elle. Ils ne savaient que se dire, tout était étranger entre eux maintenant : cet homme à l’air indépendant et fier n’était plus le garçon presque encore enfant, qui avait quitté Clairefontaine trois ans et demi auparavant. Quant à lui, il la trouvait vieille, laide, maigre, ravagée. Était-il possible que ce fût Véronique, autrefois si brillante et si jolie ?

— Comment va ton père ? dit-il enfin, sentant qu’il ne pouvait plus se taire.

— Il va bien, merci. Et toi ?

— Moi, tu vois ! fit-il en étendant les bras avec un sourire d’orgueil. La mer a fait de moi un homme !

Elle le toisa avec une admiration si naïve qu’il se mit à rire.

— N’ouvre pas des yeux comme ça, cousine ! On dirait que tu vas me manger.

Elle rougit et détourna la tête.

— Dînons, d’abord, veux-tu ? dit-elle.

— Soit ; mais c’est moi qui régale.

— Je le veux bien ! fit Véronique avec un petit soupir d’aise. C’était délicieux de dîner ainsi tous deux seuls ensemble.

Bon-Louis se fit servir, avec l’autorité d’un marin fraîchement débarqué, et il fut servi avec le zèle ordinaire des hôteliers en pareille circonstance. À deux ou trois reprises, la porte fut ouverte par quelque marin en quête d’un endroit paisible pour une causette, mais, au signe du jeune homme, les intrus se retirèrent discrètement.

Véronique ne mangeait guère, suffoquée par son émotion. Son cousin dévorait, pendant qu’elle se complaisait à regarder ses belles dents blanches et son bel appétit.

Quoiqu’il fût plus beau qu’elle ne l’avait jamais pensé, il la désappointait par sa bonne humeur et son indépendance. Elle l’eût voulu tendre, un peu sentimental ; ses rêves de fille plus que majeure s’accommodaient mal de cet homme à l’air tranquille et hardi.

Cette impression finit par devenir une souffrance ; elle voulait à tout prix retrouver quelque chose de l’ancien Bon-Louis dans ce Bon-Louis nouveau qui l’irritait comme une taquinerie. Il parlait du bord, de ses voyages, d’un singe qu’il avait eu là-bas et qu’il avait donné en s’en allant – il ne disait pas à qui et Véronique savait très bien que c’était à une femme ; elle trouvait cela grossier et cependant ne pouvait rien dire. Enfin, elle tressaillit de joie et de crainte à la fois. Le moment était venu, elle allait lui parler de Vevette. On verrait bien si sa belle humeur tiendrait à ce coup-là !

— Il y a eu bien du nouveau chez nous, dit-elle, lorsque le garçon se fut retiré, en laissant le café sur la table.

— Dame ! En trois ans et demi, c’est assez naturel, répondit le jeune homme en appuyant ses bras croisés sur la table et son menton sur ses bras.

Il la regardait de bas en haut ; ses beaux yeux bleus paraissaient encore plus grands et plus gais dans cette pose insolite.

— La fille à Polydore a épousé Grand-Jean.

— Bon ! Et après ?

— Robin est mort.

— Dieu ait son âme ! Après ?

— Bellehache a vendu son clos à Duval.

— Grand bien leur fasse ! Ensuite ?

— Le petit à Fataume a eu une bourse au concours, au lycée de Cherbourg.

— Brave petiot ! Et puis ?

— Monsieur le maire a tant bu qu’il a fini par en faire une maladie.

— Ça lui était bien dû par la Providence. En est-il mort, au moins ?

— Non, il est guéri.

— Il n’y a pas de justice ! conclut Bon-Louis, en s’accotant plus à son aise. Et quoi encore ?

— Madame La Haye est morte, mais ça, tu le sais, je te l’ai écrit.

— Oui, fit-il pensif. Pauvre chère bonne femme ! Elle n’avait pas un grain de malice en elle, et son pauvre homme a dû en avoir bien du chagrin.

— Oh ! dit négligemment Véronique, il en a eu, c’est sûr ! Mais voilà déjà quelque temps qu’il a de la compagnie chez lui, et ça l’a bien désennuyé.

— Il s’est remarié ? demanda Bon-Louis en ouvrant de grands yeux incrédules.

— Non, c’est sa fille qui s’est mariée.

— Vevette ?

Bon-Louis s’était levé avec une telle violence que sa chaise tomba derrière lui sans qu’il y prit garde.

— Vevette ? Vevette s’est mariée ?

Il regardait Véronique d’un air menaçant. Elle fit un signe de tête, n’osant parler.

Avec un juron de matelot, il asséna sur la table un coup de poing qui fit craquer le bois, mais il resta debout, bien que tout son corps tremblât de colère.

— Quand ?

— Il y a six ou sept mois.

— Avec qui ?

— Avec un homme d’Auderville, Michel Aubry. Tu ne le connais pas.

— Un jeune ?

— Non, un vieux, un veuf.

Il laissa son poing levé retomber sans éclat et passa sur ses yeux secs, que couvrait un brouillard, le revers de sa manche de laine, puis il se détourna d’un air mécontent.

— Je ne suis qu’un imbécile, dit-il ; ça devait arriver, je ne sais pas pourquoi je me suis mis sens dessus dessous comme ça. Elle ne me devait rien, cette fille, puisqu’elle n’avait pas voulu de moi. C’est drôle, en mer je m’étais fait des idées ; je pensais que peut-être elle m’aurait regretté… Quand je suis parti, elle ne songeait qu’à sa mère, cette jeunesse, et c’était bien naturel.. Il me semblait qu’elle ne pouvait pas m’avoir regardé comme je l’avais vue faire, des fois, et ne pas se tourmenter un peu pour moi… On est bête !… Enfin, si elle est mariée, c’est que ça lui plaisait, n’est-ce pas ? Est-elle heureuse ?

— Mais oui ! répondit Véronique toute blême.

— Eh bien, tant mieux pour elle. J’en suis pour ce que j’ai dit autrefois : elle m’a bien trompé !

Après un silence, il se rajusta, regarda autour de lui et reprit :

— Viens-tu nous promener ?

Véronique hésita ; un reste de pudeur la retint. Elle ne pouvait vraiment pas s’en aller par la ville au bras de ce beau garçon que personne ne reconnaîtrait sous ses habits de marin.

— Il faut que je retourne chez nous, dit-elle à regret. Tu t’en viens, n’est-ce pas ?

— Où ?

— À Clairefontaine !

Voyant qu’il fronçait le sourcil, elle ajouta bien vite :

— Vevette n’y est pas. Elle est partie à Auderville avec son mari pour tout le mois de mai.

— Ça n’est pas elle qui m’empêchera d’aller à Clairefontaine, répliqua Bon-Louis d’un ton de bravade. Qu’elle y soit ou qu’elle n’y soit pas, cela ne me fera ni chaud ni froid.

— Alors, tu viens ? Il est temps de nous en aller ; je vais dire qu’on mette le cheval à la voiture.

— Tu peux faire mettre le cheval, si tu veux, cousine, mais je ne m’en vais point avec toi ; excuse mon impolitesse, je te prie.

Il parlait d’un ton posé, avec un peu de méchanceté dans la voix, comme un homme qui va faire à froid quelque mauvaise action.

— Et pourquoi ? fit Véronique consternée.

— Eh ! cousine, tu n’y entends rien ! Tu ne penses point, j’imagine, qu’un homme qui a tenu la mer pendant si longtemps va s’en retourner au pays sans courir une bordée avec les camarades.

Véronique pâlit, et les larmes lui jaillirent des yeux.

— Toi, Bon-Louis, dit-elle, toi, si honnête et si bon, tu vas aller de cabaret en cabaret, de maison borgne en maison borgne, comme les autres, les mauvais marins, qui boivent et se font ramasser par la police ?

Le jeune homme lui planta dans les yeux le regard de ses yeux clairs pleins d’une expression mauvaise.

— Je suis un homme comme les autres, dit-il sans hâte, et je fais comme les autres. Je n’ai ni femme ni fiancée qui m’attende au pays. Pour les amis, ils m’excuseront sans que j’aie besoin de leur en dire plus long. Si j’avais eu une promise, j’aurais peut-être fait autrement… Tu ne viens pas sur le port, Véronique ?

— Non, merci, cousin, fit-elle d’une voix défaillante.

— Alors, je vais dire qu’on attelle ta voiture.

Il sortit là-dessus, et par la fenêtre elle le vit s’affairer autour de la carriole. Au bout de dix minutes, il rentra.

— C’est prêt, dit-il.

Elle s’assit sur la banquette et prit les rênes qu’il lui tendait.

— J’irai chez vous un de ces jours, dit-il ; il faut que je voie mon notaire à Sainte-Croix et aussi ma ferme et ma maison, là-bas. Dans une huitaine de jours, nous nous reverrons, cousine, et je t’apporterai des petites bêtises que j’ai pour toi à bord.

Il lui toucha la main froidement, avec un sourire officiel, et elle s’en alla, au petit trot de son cheval, du côté de la Hague.

Quand elle eut disparu au tournant de la rue, il resta indécis, ne sachant que faire, le cœur déchiré de mille pensées contradictoires. Une bande de marins passait.

— Ohé, du Coligny, ohé ! crièrent-ils en lui faisant des signaux.

Il se joignit à eux, et tard dans la nuit, les Cherbourgeois purent entendre sa belle voix mâle répéter aux échos des rues les traditionnelles chansons des matelots en train de « courir une bordée ».

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