Chapitre 27
Bon-Louis fit à Clairefontaine une courte apparition la semaine suivante : il était agité, malgré ses efforts pour paraître calme, et son humeur sombre frappa plus d’un de ses amis d’autrefois. La Haye n’y prit point garde, heureux qu’il était de revoir son ancien « matelot », pour lequel il avait toujours eu beaucoup d’affection.
Aux yeux du père de Vevette, Bon-Louis représentait tout un passé de bonheur ; l’enfance de sa fille, la douce compagnie de sa femme reparaissaient devant le patron avec les cheveux blonds du jeune homme. Et puis, sa vie de soldat lui revenait aussi en mémoire, et il en pouvait parler avec quelqu’un du métier. Si Bon-Louis l’eût cru, il serait resté à Clairefontaine tout le temps de sa permission.
Mais il s’y trouvait mal à l’aise. Savoir que Vevette, mariée, était à quelques kilomètres de là, était fort pénible pour lui. La voir eût été plus pénible encore. Il ne savait ce qu’il devait faire ou dire en présence de La Haye. Plus d’une fois, il eut envie de lui conter sa peine ; c’eût été quelque chose que de dire à ce brave homme : – J’aurais pu être votre fils !
Il garda le silence, car qui sait ce qu’eût répondu La Haye ? Il lui eût peut-être défendu de jamais revenir au pays, et si peu satisfait que fût Bon-Louis de ce voyage, il sentait bien que Clairefontaine était sa vraie patrie, et qu’un jour il y reviendrait pour vivre et mourir.
Il aimait jusqu’aux cailloux de la route, jusqu’aux ronces qui le retenaient par la manche dans les sentiers étroits. Il alla revoir sa caverne : le chemin qu’il avait trouvé pour y descendre n’était toujours connu que de lui seul, car nulle trace de pieds humains ne se voyait à l’étroite entrée. Il s’y glissa non sans quelque peine, – il n’était pas aussi fluet que jadis, – et s’assit sur le sable fin, en face de l’Océan, dont le séparait le rideau de gouttelettes brillantes de la petite cascade. Il se donna la jouissance de laisser venir jusqu’à ses pieds les vagues de la marée montante, et vit qu’à moins de tempête, la caverne était pour ses heures de solitude le lieu inviolable où nul être humain ne pourrait le surprendre.
Il se pénétra de l’amour de ce sol jusqu’à en souffrir, et, quand il fut certain que Clairefontaine résumait pour lui l’existence, il s’en alla, cette nouvelle épine au cœur, content de la sentir, car, dans l’état d’esprit où il se trouvait, la souffrance était la bienvenue. Il se fut déchiré le corps pour voir le sang couler de ses blessures, si la torture de son âme n’eût pas suffi pour assouvir sa farouche colère contre lui-même.
Boirot avait accueilli son retour avec beaucoup de joie. Le bonhomme devenait vieux et s’ennuyait seul. Véronique, hautaine et sèche, ne faisait pas grand cas de lui à la maison, bien qu’au dehors elle fût toujours convenable dans ses manières. Aussi s’attachait-il au jeune homme comme à son seul ami ; il l’avait bien aimé étant petit, et par moments il se disait qu’il aurait voulu avoir un fils comme lui, dût ce second enfant rogner la part de Véronique. Mais il ne pensa pas un instant au mariage rêvé par sa fille. Il avait vu les enfants ensemble si jeunes, qu’ils lui semblaient être frère et sœur.
Véronique avait passé toutes les heures de ces huit jours comme autant de siècles de torture. Les yeux creux et brillants, elle allait et venait dans le logis, silencieuse, rude aux domestiques, dure avec son père, à peine amollie par la présence de Bon-Louis.
De son voyage à Cherbourg, elle avait rapporté une blessure incurable, douloureuse à la faire crier ; mais son orgueil comprimait ses lèvres, abaissait ses paupières, retenait ses mouvements. Par instants elle haïssait Bon-Louis et lui souhaitait une mort cruelle, semblable à la souffrance qu’elle ressentait ; seule, la nuit, elle s’attendrissait sur elle-même et se laissait aller en longs sanglots, pareils à ceux d’un enfant abandonné. La maison dormait. Bon-Louis aussi, là-haut, près des pommes de terre, où il avait repris son ancien lit de cénobite ; nul ne l’entendait, elle pouvait pleurer à son aise, – et l’eût-on entendue, qui s’en fût soucié ?
La veille du départ de Bon-Louis, elle éprouva une telle angoisse, une telle agonie de tout son être, qu’elle se dressa sur son lit.
— Tant pis, se dit-elle ; j’irai lui parler. Il pensera de moi, – il fera de moi ce qu’il voudra. Ne m’aimât-il qu’un jour, – qu’une nuit, celle-ci, eh bien ! j’aurai de quoi me souvenir le reste de ma vie.
Elle passa à la hâte une partie de ses vêtements ; la lune de mai brillait tellement au dehors, qu’on voyait luire comme des diamants toutes les vitres aux fenêtres des maisons voisines. Elle étouffait, elle ouvrit sa croisée pour avoir de l’air ; et l’odeur amère des aubépines entra comme une poussée de vent. Le bruit de la mer arrivait à ses oreilles, lent et mesuré, et sur cette basse solennelle Véronique entendait le ruissellement argentin des eaux de la Clairefontaine résonner comme une chanson d’oiseaux amoureux.
Elle regarda cette vallée adorable, pleine à cette heure de nuit de mystère et de joie ensemble ; la nature ne lui disait rien, elle ne la comprenait pas, mais elle sentait le parfum des aubépines la griser, pendant que la pensée de Bon-Louis, endormi là-haut, lui donnait une soif ardente, comme après une montée rapide de la falaise, au grand soleil d’août.
Tout son corps n’était qu’un frisson, et elle se sentait défaillir. D’une main adroite elle ouvrit sa porte, et se trouva dans l’escalier obscur. Une faible lueur l’éclairait ; Bon-Louis avait laissé la porte ouverte, et la lune entrait par la lucarne du grenier.
Elle monta quelques marches, et s’arrêta terrifiée en entendant le bois craquer sous ses pieds nus. Rien n’avait bougé. Une bonne odeur de paille venait d’en haut ; elle monta encore une marche, puis deux, et enfin se trouva sur le seuil de l’étage supérieur.
Le toit élevé formait une sorte d’ogive, et la charpente se voyait partout ; de minces filets de lumière filtraient çà et là par une ardoise disjointe, prêtant des formes bizarres aux mille objets hors d’usage qui trouvent leur place au grenier. L’espace semblait immense, presque infini ; la lucarne jetait devant le lit de Bon-Louis, resté dans l’ombre, un large tapis d’étincelante lumière.
Aveuglée par l’éblouissante clarté, elle voyait à peine le lit dans la pénombre ; son œil s’accoutumant peu à peu, elle distingua pourtant la tête blonde, au bord de l’oreiller. Il dormait d’un sommeil très tranquille, respirant à peine, comme un petit enfant.
Véronique, immobile, attendait quelque chose… qu’il s’éveillât peut-être. Ce sommeil paisible la troublait ; elle n’osait rompre le charme et réveiller le dormeur.
Le réveiller pour lui dire : Je viens à toi, parce que tu ne veux pas me comprendre ?… En bas, cela lui avait paru tout simple ; ici, c’était si difficile !
Elle brûlait tout entière, comme un feu de sacrifice allumé sur un autel païen. Ses pieds nus ne sentaient pas le froid des planches, ses mains, molles, n’auraient pu rien tenir… Elle sortit de l’ombre, s’approcha, et se trouva dans le rayon de lune.
Ce fut comme un réveil pour son âme affolée. Une pensée rapide et odieuse traversa son esprit.
— Dans cette lumière, pensa-t-elle, il me verrait ! Il verrait mon visage, il verrait ma honte.
Et elle s’enfuit, sans précaution, comme un être poursuivi qui cherche un refuge. Rentrée dans sa chambre, elle ferma la porte à clef, et poussa une chaise devant pour se barricader ; puis elle resta debout au milieu de la pièce, secouée de la tête aux pieds par un grelottement nerveux qui faisait claquer ses dents.
— Ah ! se dit-elle tout à coup, je suis une misérable fille !
Et elle tomba tout d’une pièce en travers de son lit.
Bon-Louis n’avait rien entendu. Il eût fallu plus que cela pour troubler le sommeil d’un homme habitué aux coups de mer du bord.
Le lendemain, le jeune homme retourna à Cherbourg. On lui fit une belle conduite, car, par ses bonnes notes et sa noble allure, il faisait honneur à Clairefontaine, et puis on l’oublia. Quelques jours après, Michel Aubry revint avec sa femme, mais Véronique n’essaya point d’avoir d’entretien avec elle. Elles se disaient en se rencontrant bonjour et bonsoir, et ce fut tout, pour longtemps.
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