Chapitre 28
Le Coligny resta longtemps en rade de Cherbourg, et les marins eurent maintes fois l’occasion d’aller à terre. Bon-Louis usait de ses permissions comme les autres, mais il ne retourna point à Clairefontaine. Il s’occupa de sa maison de Sainte-Croix, qu’il ne voulait point vendre, et de ses biens du Cotentin, dont il était résolu à se débarrasser, maintenant qu’il avait ressenti dans toute sa force l’amour du sol que seul Clairefontaine avait su lui inspirer.
L’ordre de départ vint enfin : il partait sur un autre navire, avec d’autres officiers, de nouveaux compagnons. C’était en quelque sorte une existence nouvelle qui allait s’ouvrir devant lui.
Il en fut bien aise. Trop de choses douloureuses étaient liées au souvenir de son premier voyage. Tout changement serait le bienvenu.
Il devait pourtant prévenir ses parents de Clairefontaine ; on ne s’en va pas, pour trois ans peut-être, sans dire poliment adieu aux gens ! Il écrivit quelques mots à Boirot, lui annonçant son départ pour le mardi de la semaine suivante.
Le lundi, vers midi, Bon-Louis était seul dans la chambre qu’il avait louée pour son séjour, et, distraitement, il arrangeait quelques hardes dans son coffre, lorsqu’une main hésitante frappa à sa porte.
Il alla ouvrir lui-même, et il fut tout étonné de voir Véronique.
— C’est toi, cousine ? dit-il, moitié content, moitié vexé ; entre donc !
Il était un peu gêné avec elle, depuis qu’elle lui avait appris le mariage de Vevette.
Il n’eût pu dire pourquoi, et pourtant, quelque chose lui avait paru déplaisant dans l’attitude de Véronique.
— C’est moi, dit-elle en s’asseyant sur une chaise.
Il la regarda et fut frappé de l’expression de cette physionomie qu’il croyait connaître.
À son retour, il l’avait trouvée changée, mais ce changement n’était rien auprès de celui qui s’était produit depuis le printemps.
— Tu es malade ? lui dit-il avec un intérêt mêlé d’un peu d’effroi.
— Oui, répondit-elle.
Sa respiration sifflait, et l’on voyait qu’elle avait peine à parler.
— Il faudrait voir un médecin, fit Bon-Louis, alarmé.
— J’en viens.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Des bêtises. Je sais mieux que lui ce que j’ai. Il ne me guérira pas.
Elle regardait Bon-Louis avec beaucoup de tranquillité ; il se demanda si sa cousine ne perdait pas la tête, elle comprit sa pensée et ajouta du même ton calme :
— Je suis malade depuis bientôt quatre ans. Je ne verrai pas tomber les feuilles, Bon-Louis, et les feuilles tomberont dans six semaines. Les hêtres du bois de Beaumont n’en ont déjà plus, pour dire, mais il a fait très chaud cette année.
Elle parlait d’une voix lente et lassée, presque sans inflexions. Son cousin s’assit près d’elle et lui prit les deux mains, qu’il trouva sèches et brûlantes. Elle les retira doucement et continua.
— Je suis venue te trouver parce que nous ne nous reverrons plus. Quand tu reviendras, il y aura beau temps que je serai couchée dans le cimetière. Mon père fera son testament en ta faveur, et tu habiteras notre maison, quand tu auras fini ton temps.
— Véronique ! s’écria Bon-Louis, tu as la fièvre, tu déraisonnes !
— J’ai la fièvre, dit-elle, mais je ne déraisonne pas. Je te dis que je m’en vais de la poitrine, et que ce ne sera pas long. Depuis… depuis le printemps, ça va très vite ; je ne puis plus conduire un cheval, et ce matin j’ai pris le domestique… Mais j’ai quelque chose à te dire.
Il regardait à terre, morne et navré. Il voyait bien qu’elle ne se trompait pas, et que sa vie serait courte ; et mille bons souvenirs du temps passé lui venaient au cœur. Il n’osait pas lever les yeux, de peur de pleurer.
— Sais-tu quand j’ai pris ça ? dit-elle.
Il la regarda pour lui répondre, et fit un signe négatif.
— C’est la veille de ton départ pour le service, la nuit que tu as passée à Cherbourg avant d’aller à Sainte-Croix apprendre que tu étais devenu riche.
Les yeux du jeune homme l’interrogeaient ; elle continua, ponctuant ses phrases par une petite toux sèche, qui lui cassait la poitrine, et qui cassait aussi la tête de Bon-Louis.
— Cette nuit-là je m’étais mis des bêtises en tête ; quand on est jeune, on croit tout ce qu’on vous dit, et puis, quand on a bien envie de quelque chose… Enfin, la Mariton m’avait appris à faire un sort pour me faire aimer…
— Tu étais donc amoureuse ? commençait le jeune homme ; il vit dans les yeux de sa cousine quelque chose qui arrêta ses paroles.
— Oui, j’étais amoureuse : tu vas voir. J’avais donc l’idée de faire un sort, et tu sais que lorsque j’ai quelque chose en tête, ce n’est pas aisé de m’en faire démordre. Pour faire le sort, il faut aller de nuit aux Pouquelées… tu sais bien, les Pouquelées ?
— Mais c’est très loin ! Et la nuit !
— Justement. Eh bien, j’y ai été, la nuit, et j’ai fait le sort. Mais il a plu pendant que je m’en revenais, et j’ai été mouillée, et j’y ai attrapé le coup de la mort. C’est tout ce que j’y ai gagné. Seulement, comme j’étais forte, ça a duré longtemps. Mais à présent, ça va très vite ; d’ailleurs, ça ne fait rien du tout.
— Mais, Véronique, c’est de la folie ! Comment, toi qui es si sage…
— Mon ami, dit-elle, en appuyant légèrement sa main sur le bras du jeune homme, ce sont les plus sages qui se laissent prendre le mieux.
Elle retira sa main, et reprit après un silence :
— J’étais amoureuse, et le garçon que j’aimais ne se souciait pas de moi. Quand je dis qu’il ne s’en souciait pas, j’ai tort ; il m’aimait bien, mais il ne songeait point à m’épouser, et moi j’étais folle de lui. Oui, j’en étais folle, à en perdre le boire et le manger. Tu sais bien de qui je parle, Bon-Louis ?
Il baissait la tête, confus, gêné, honteux surtout de ne pas pouvoir appeler à ses lèvres quelque bonne parole, venue du fond de son cœur. Mais il ne pouvait pas.
— J’étais folle, répéta Véronique de sa voix sans accent, qui prenait une mélancolie résignée, plus douloureuse que la passion même. Et si je te dis ça, c’est pour que tu comprennes bien tout ce que j’ai à t’apprendre. Je ne voyais que toi, il me semblait quand tu étais là que le bon Dieu était entré dans la maison, et quand tu t’en allais, on aurait pu m’assurer qu’il faisait nuit en plein midi, je n’aurais pas dit le contraire… Ça t’ennuie ?
— Non, Véronique, ça me fait de la peine, répondit honnêtement Bon-Louis, en essuyant une larme avec son doigt.
— Je te remercie, tu es un bon garçon et tu fais bien de me dire ça. Mais je ne sais pas si tu peux te figurer l’effet que ça m’a fait quand je t’ai vu partir à cause d’une autre fille ?
— Je sais bien, dit Bon-Louis à voix basse, l’effet que ça m’a fait quand tu m’as dit qu’elle était mariée avec un autre…
Véronique garda le silence ; craignant de lui avoir causé de la peine, il lui dit avec douceur :
— Ma pauvre cousine, je te demande bien pardon de t’avoir donné tant de chagrin, et je t’assure qu’il n’y avait rien de ma faute !
— Je le sais bien, répondit-elle, l’amour ne se commande pas ! mais ce n’est pas à toi de me demander pardon… Je suis venue au contraire pour que tu me dises, avant de t’en aller, que tu me pardonnes tout le mal que je t’ai fait, afin qu’à l’heure de ma mort je puisse me réconcilier avec le bon Dieu.
— Mais, Véronique, tu ne m’as jamais fait de mal.
— Tu ne le sais pas… Je t’ai dit tout à l’heure que j’étais folle de toi ; il faut y penser quand tu vas me parler maintenant.
Il sentit un frisson lui passer entre les épaules, comme un précurseur de la vérité.
Mais Véronique était prête à tout ; mourir lui était indifférent, même si c’était lui qui devait la tuer.
— Tu te souviens bien qu’avant de partir tu m’avais chargée d’aller demander à Vevette si elle voulait t’épouser ? Eh bien, Bon-Louis, c’était la nuit d’avant que j’avais été seule aux Pouquelées, pendant l’orage et sous la grêle… Je n’ai jamais vu des éclairs comme cette nuit-là. Dis toi-même si une fille qui venait de faire ça pour toi pouvait aller porter ton amour à une autre !
— Tu ne lui as rien dit ? s’écria Bon-Louis en déployant ses bras, qui parurent à Véronique les ailes de la mort.
— Je ne lui ai rien dit.
Elle baissa la tête d’un air soulagé, comme une personne qui a accompli une corvée.
— Malheureuse ! gronda Bon-Louis, malheureuse fille ! Tu mériterais…
La voix affaiblie de Véronique arrêta l’éclat de sa colère.
— J’ai tout mérité, j’ai mérité de mourir, et je mourrai. Qu’est-ce que tu peux y faire à présent ? Rien ! moi non plus ! Et si je le pouvais, je le voudrais de bon cœur !
Bon-Louis accablé s’était laissé tomber sur une chaise, le plus loin possible de sa cousine. Il releva la tête.
— Pourquoi m’as-tu dis ça, à présent qu’il est trop tard ?
— Parce que je veux que tu me pardonnes. Tu l’aurais peut-être su un jour ou l’autre, et j’aurais été morte. Il ne faut pas maudire les morts, Bon-Louis.
Il se prit la tête à deux mains, arrachant ses cheveux de ses doigts crispés, sans le sentir.
— Ce n’est pas tout, reprit Véronique. C’est moi qui ai fait le mariage de Vevette : je pensais qu’en la trouvant mariée, ça t’empêcherait d’y penser, et qu’alors tu songerais à moi.
— Ah ! mauvaise, méchante, menteuse ! disait Bon-Louis entre ses dents serrées.
— Dis-moi tout ce que tu voudras, j’ai tout mérité. Mais il faudra pourtant bien que tu me pardonnes.
— Jamais ! cria-t-il en se levant. Jamais !
— Tu y viendras, fit-elle de sa voix douce qui n’était plus qu’un souffle.
Elle se leva péniblement et se retint au lit pour ne pas tomber.
— Tu ferais aussi bien de me pardonner tout de suite, et ce serait fini… mais il en sera ce que tu voudras.
Elle essaya de gagner la porte, mais, au moment de l’atteindre, elle tournoya sur elle-même, et s’appuya au chambranle.
— Bon-Louis, fit-elle, les yeux fermés, les lèvres blanches, pardonne-moi tout de suite, parce que si je mourais avant que tu te sois décidé, ça te ferait de la peine, et tu en aurais du regret… Je t’ai trop aimé…
Elle se laissa glisser à terre, et un peu d’écume sanglante vint aux coins de sa bouche.
Une pitié sans bornes emplit le cœur de Bon-Louis. Elle mourait de l’avoir trop aimé, c’était vrai.
Il la prit dans ses bras. Mon Dieu ! qu’elle était légère, et comme il sentait ses os sous les vêtements trop larges ! Il voulait la déposer sur le lit.
— Non, dit-elle très bas, pas là. Sur la chaise.
Il obéit, et elle resta muette, immobile, la tête appuyée contre le bras du jeune homme. Il l’aurait crue morte, s’il ne l’avait sentie respirer, très légèrement, du haut des bronches, en femme dont les poumons ne fonctionnent plus.
Un moment après, elle rouvrit les yeux, et redressa par un effort de volonté sa tête qui manquait de force.
— Eh bien, dit-elle, si bas qu’il lisait ses paroles sur ses lèvres au lieu de les entendre, m’as-tu pardonné ?
— Tu m’as fait bien du mal, – et peut-être pas à moi seul… Mais, si tu dois mourir, Véronique, je te pardonne.
Elle inclina la tête pour le remercier.
— Et si je devais vivre, dit-elle, me pardonnerais-tu ?
— En vérité, – non, Véronique. Excuse-moi, je ne pourrais.
— Bien, dit-elle, le cœur navré. Pour la première fois depuis cet étrange entretien la tristesse tombait sur elle. Jusque-là, elle avait vécu comme dans un rêve, l’esprit tendu vers un seul but : le pardon qu’elle était venue chercher.
— Mais cela n’importe, reprit-elle. Je vais mourir, tu m’as pardonné, bien sûr ?
— Bien sûr, répondit-il sans hésitation.
— Je te remercie, dit-elle avec cette singulière douceur, nouvelle en elle, qui semblait invraisemblable. Alors, je m’en vais. Sois heureux.
— Tu ne peux pas t’en aller, comme cela ! dit Bon-Louis.
— Si, la voiture est en bas. Regarde par la fenêtre. En effet, la carriole était dans la rue, et le cheval patient dormait debout, en attendant.
— Une petite minute encore, fit Véronique en fermant les yeux. Assieds-toi, Bon-Louis. Nous ne nous reverrons plus jamais ; il ne faut pas que ce dernier moment te laisse un mauvais souvenir. Quand tu seras en colère contre moi, pense que je t’ai trop aimé… Oh ! cette nuit aux Pouquelées… Non, je n’ai jamais vu des éclairs comme ceux-là, je te l’ai dit, n’est-ce pas ? Ils emplissaient tout le ciel… C’était comme un miracle !
La pitié était descendue dans cette petite chambre d’auberge, où pendant un moment le léger sifflement de la respiration de Véronique fut le seul indice de la présence d’êtres vivants.
— Te souviens-tu du soufflet que j’avais reçu pour toi ? dit-elle, en ouvrant les yeux.
— Oui, répondit-il. C’est à cause du soufflet et de bien d’autres choses semblables qu’aujourd’hui je t’ai pardonné.
— Baise le soufflet, dit-elle faiblement en montrant sa joue.
Il y posa ses lèvres froides, et elle poussa un léger soupir.
— Adieu, dit-elle en se levant, à présent je suis contente.
Elle ouvrit la porte, la force semblait lui être revenue, mais au bas de l’escalier elle faiblit, et il dut la prendre dans ses bras pour la mettre dans la carriole.
Au moment où le domestique rassemblait les rênes, elle appela Bon-Louis, demeuré sur le seuil.
— Quand tu seras le maître à Clairefontaine, lui dit-elle tout bas, tu penseras de temps en temps au soufflet… Sois heureux !
Elle ferma les yeux, et la carriole s’éloigna au pas, pour lui éviter les secousses.
Bon-Louis ne la revit plus jamais.
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