‹ ClairefontaineChapitre 29 sur 39 · Chapitre 29

Chapitre 29

Véronique dut garder le lit plusieurs jours après son retour à Clairefontaine ; elle paraissait contente d’ailleurs, et ne se plaignait de rien. Boirot était fort affecté. Jamais il n’avait vu sa fille rester couchée en plein jour, et, sans s’imaginer la gravité de son état, il se rendait bien compte d’une souffrance anormale.

Avec son énergie sauvage, Véronique se remit sur pied et se contraignit pendant une semaine entière à vaquer à ses devoirs domestiques ; mais la maladie fut plus forte que son courage, et un beau matin de septembre, la fille de ferme, heurtant à sa porte pour lui demander un ordre, ne reçut pas de réponse.

Elle entra, effrayée, et vit la jeune fille étendue dans son lit aussi blanche que les linges qui l’enveloppaient. Rien ne vivait dans son visage, excepté les yeux, bleus et brillants, qui allaient et venaient autour de la chambre avec le mouvement inquiet des fauves tournant dans leur cage.

Les lèvres de Véronique s’agitèrent, et la servante dut se pencher pour entendre.

— Vevette ! disait-elle.

— Madame Aubry ?

— Oui, Vevette, va la chercher, vite.

La fille descendit l’escalier et appela le père Boirot.

— Fais ce qu’elle t’a ordonné, dit le vieillard, et il monta péniblement les marches de granit.

Sa fille essaya de lui sourire, mais il comprit tout à coup, en la voyant, qu’elle était perdue. Il restait consterné, incapable de trouver une parole, lissant le drap d’un mouvement machinal, ses vieilles paupières ridées retenant de grosses larmes, lorsque les pas de deux femmes se firent entendre au dehors.

Presque au même instant, Vevette apparut dans la porte, pâle, le visage hautain, très digne et fière ; cet appel de Véronique, au seuil de la mort, lui avait dévoilé la vérité tout entière, avant qu’un seul mot eût été prononcé.

La mourante fit un signe que Boirot comprit ; il se retira doucement, ferma la porte et s’assit sur la première marche de l’escalier, incapable de le redescendre et plus encore de le remonter ensuite :

— Vevette, dit Véronique… un peu de voix lui était revenue, et une ombre de rose monta à ses joues ; approche-toi. Je t’ai fait tort.

La jeune femme inclina gravement la tête.

— Tu le sais ?

— Je ne sais rien, mais je m’en doute.

— Bon-Louis…

Elle s’arrêta : ce nom seul était déjà trop pour elle. Après une courte lutte, elle reprit :

— Bon-Louis m’avait chargée, avant son départ, de te dire qu’il te voulait pour femme… et qu’il te demandait la réponse tout de suite.

Vevette frissonna imperceptiblement. Oh ! son rêve de jeune fille, son amour perdu ! Tout cela eût pu être, et être si doux !

— Tu sais que je ne te l’ai pas dit… Il est parti, croyant que tu ne voulais pas de lui.

Madame Aubry recula un peu, comme si le voisinage de Véronique lui faisait mal.

Un geste suppliant, ébauché par deux mains de cire, la retint, en lui inspirant cette sorte de respect particulier qu’on ne refuse pas à ceux qui vont mourir, quels qu’ils aient pu être.

— Vevette, il faut me pardonner.

Les yeux de la jeune femme tombèrent sur le plancher et y restèrent fixés, sans qu’elle fit un mouvement.

— Vevette, répéta Véronique, il faut me pardonner.

Ses yeux autrefois si durs s’étaient voilés d’une buée de larmes. Elle souffrait plus devant sa rivale qu’elle ne l’avait fait en présence de Bon-Louis.

— Bon-Louis m’a pardonné, dit-elle avec une insistance qui, dans cette voix, sans modulations, sans sonorité, avait quelque chose de poignant.

Les yeux de Vevette se relevèrent et plongèrent dans ceux de Véronique.

— Tu lui as dit ? fit-elle avec vivacité.

— Oui. À Cherbourg, la dernière fois, avant son départ.

— Et il t’a pardonné ?

— Oui, puisque je vais mourir…

Vevette passa les deux mains sur ses tempes qui brûlaient.

— Je ne sais pas pourquoi tu me dis cela, s’écria-t-elle d’un ton désespéré. C’est pour me faire plus de mal encore !

— Non, fit Véronique d’un signe de tête. Approche et écoute.

Vevette se pencha sur le lit et prêta l’oreille ; la voix n’était plus qu’un souffle.

— Ton mari a presque trente ans de plus que toi ; tu resteras veuve, et alors…

Madame Aubry mit ses mains sur ses oreilles, mais Véronique l’avait saisie par la manche, et elle dut l’écouter.

— Si je ne t’avais pas dit, continua la mourante, tu aurais pu ensuite, quand tu seras libre, en écouter un autre ; j’ai voulu réparer un peu le mal que j’avais fait… ta vie sera longue, Vevette, tu pourras être heureuse… Ça me fera plaisir d’y penser… Pardonne-moi ! J’ai bien souffert, va !

Vevette restait immobile.

— C’est toi qui étais aimée, insista Véronique avec une angoisse croissante ; si tu savais comme il t’aimait ! De nous deux, c’est toi qui as été la plus heureuse, car moi je l’aimais, et il ne m’aimait pas, et je savais que c’était toi…

Un flot de larmes inonda les joues creusées et coula sur les mains jointes.

— Pardonne-moi ! firent les lèvres blêmes.

Vevette se pencha sur le lit et mit sa main sur le front glacé !

— Je te pardonne, dit-elle.

Véronique se détendit tout entière comme une poignée de neige qui fond près du feu, et resta un instant les yeux fermés.

— Tu es bonne, dit-elle ensuite très lentement : il est bon, vous serez très heureux… Appelle mon père.

Boirot entra sur la pointe de ses gros pieds maladroits, qui se heurtaient aux meubles.

— Monsieur le curé ! demanda Véronique.

Elle détourna un peu la tête et s’endormit, pendant qu’on allait au presbytère.

Le lendemain, à l’aube, elle mourut sans lutte et sans souffrance.

q