Chapitre 30
Trois ans s’étaient écoulés depuis la mort de Véronique, et rien n’était changé à Clairefontaine, rien d’ailleurs n’y changeant jamais. Le père Boirot s’était fait plus vieux et plus triste, mais il était d’une race solide, et, ne travaillant guère, il n’usait pas le reste de ses forces.
Suivant la prière de sa fille, il avait fait son testament en faveur de Bon-Louis, n’y mettant qu’une condition, et encore celle-ci n’était-elle point sur papier timbré, c’est qu’une fois libéré du service, le jeune homme viendrait habiter sa maison et en prendre la gérance, jusqu’à ce que la mort de son vieux parent lui rendît la liberté.
Bon-Louis avait accepté, par lettre, bien entendu, et sa réponse, si longue qu’elle eût été à venir, avait apporté beaucoup de joie au vieux Boirot.
Un paysan normand ne refuse guère un héritage, et de plus Bon-Louis avait emporté dans son second voyage un âpre désir de revoir Vevette et de s’expliquer avec elle.
Il ne se demandait pas où le mènerait cette explication ; il avait besoin de l’avoir, et c’était tout.
D’ailleurs, une année de navigation et de pays lointain avait adouci la rudesse du premier choc ; Vevette était perdue pour lui ; c’était épouvantable, mais il n’y pouvait rien !
On ne saurait se figurer, sinon pour l’avoir éprouvé, combien le sentiment réfléchi de l’impossibilité d’une chose amène à la longue de résignation forcée, surtout quand la monotonie d’un long voyage a rejeté pendant des mois l’esprit sur lui-même, entre les deux étroites murailles de l’impossible.
Durant les nuits de mauvaise mer, ballotté dans son hamac, il sentait qu’il ne pouvait pas plus retrouver Vevette qu’il ne pouvait alors échapper aux lames monstrueuses qui battaient les flancs du navire. Puisqu’on n’y pouvait rien, que faire ? Se résigner !
Se résigner, soit ; il le fallait bien, mais pas sans l’avoir revue. Sans en rien savoir, il avait une vague intuition de l’entretien qu’avait pu avoir Véronique avec sa rivale. Il se disait parfois que la pauvre âme tourmentée avait eu besoin du pardon de l’une autant que de l’autre…
Vevette savait donc qu’il l’avait aimée ? Tant mieux ! Elle regretterait peut-être aussi de n’avoir pas eu connaissance de sa tendresse… elle l’eût attendu, probablement, sans les efforts intéressés de Véronique… Oh ! cette Véronique !
Mais il ne pouvait pas la maudire, car elle était morte ; on ne maudit pas les morts, avait-elle dit…
Et son esprit lassé retombait toujours sur lui-même, pareil à son hamac, secoué par la tempête, jusqu’à ce que la lassitude morale autant que physique amenât un sommeil de plomb, qui lui donnait l’oubli.
Quand il se vit l’héritier de Jean Boirot, il se sentit plus à l’aise. Le destin lui apportait le moyen longtemps cherché de transiger avec sa conscience, qui lui reprochait de temps en temps son désir de retourner à Clairefontaine. Sans doute, auparavant, il n’avait pas de bien bonnes raisons pour aller dans ce village, où il ne possédait point de biens, et où son seul parent était le vieux bonhomme qui l’avait élevé. Mais aujourd’hui qu’il s’y voyait propriétaire, tout était changé, et son devoir le plus simple n’était-il pas d’aller fermer les yeux à ce brave homme qui n’avait plus que lui sur la terre ?
La chose fut ainsi réglée, et lorsque la conscience de Bon-Louis hasarda quelques objections, il sut la mettre à la raison. Qu’importait, en définitive, qu’il revît Vevette ? Il n’avait point juré de la fuir ! D’ailleurs, c’était une honnête femme, il était un honnête homme, et tant de précautions seraient ridicules entre braves gens de leur espèce.
La conscience de Bon-Louis n’était plus tout à fait aussi méticuleuse qu’au temps de son entrée au service ; on ne vit pas impunément avec des camarades de tout acabit pendant des mois et des années. Jadis, il était timoré ; maintenant, il en prenait plus à son aise. Non que le fond de droiture qui était en lui fût réellement touché : quand il s’interrogeait, son âme répondait juste ; mais il s’interrogeait plus rarement.
Son temps expira enfin. Il revint au pays, non plus sur un croiseur, mais après avoir traversé la France, de Toulon à Cherbourg ; ce voyage lui avait paru long. Deux ou trois journées passées à Paris l’avaient abasourdi plutôt qu’émerveillé.
Revenu à son port d’attache, il dépensa encore une semaine environ à mettre ses affaires et ses papiers en règle, et puis, un beau matin, libre et seul, ayant mis ses effets au courrier de Beaumont, il partit à pied pour son pays natal.
Le temps était superbe ; c’était une de ces journées d’août qui semblent, dans ce pays marin, résumer l’été avec sa splendeur et son charme à la fois. La chaleur était tempérée, le vent léger chassait de petits nuages, qui jetaient sur les champs de blé nouvellement coupé des alternatives de lumière intense et d’ombres transparentes.
Bon-Louis marchait joyeusement. Quelques souvenirs tristes passaient de temps à autre dans son esprit, semblables aux ombres des nuages qui couraient sur le sol ; mais ils disparaissaient de même, emportés par le besoin de jeunesse et de vie que l’air natal exerce sur tous les êtres bons et généreux.
Les choses avaient peu changé : quelques maisons blanches, à un étage, s’étaient élevées à l’entrée des villages, au bord des routes. Quelques ormes ayant été abattus, les routes étaient moins ombragées qu’autrefois ; mais ces changements avaient peu d’importance, et le cœur du jeune homme battit lorsqu’il aperçut la petite chapelle Sainte-Anne, qui marque la bifurcation des routes allant l’une à Omonville, l’autre à Beaumont et plus loin. Cette chapelle était pour lui ce que sont les amers pour les matelots ; elle lui avait servi de point de repère dans ses courses, alors que tout gamin il venait avec Boirot à la ville.
Le soleil était haut, il avait bon appétit ; il entra dans une auberge et se fit servir à manger. Combien le pain était plus savoureux, le cidre plus frais et meilleur que partout, même à Cherbourg ! Il mangeait l’air du pays avec chaque bouchée, et, pendant son repas, sa vieille amie, la mer, toute bleue et gaie, déferlait à peu de distance, afin que tous ses désirs fussent contentés à la fois.
Quand il eut fini, il paya l’hôtesse, qui riait de voir ce beau garçon manger de si bon appétit, puis il se dirigea vers les terres, car il voulait avant tout revoir Sainte-Croix.
Sa visite à maître Mahaut fut courte, car le brave homme, qui ne l’attendait pas, n’était point de ceux qui répondent à des questions faites à brûle-pourpoint. Il lui fallait en tout du poids et de la mesure.
Bon-Louis n’en fut qu’à moitié désappointé ; il n’avait pas ce jour-là l’esprit porté aux affaires. Vivre sous le beau ciel bleu lui paraissait meilleur que d’aligner des chiffres. Il sortit donc, tout disposé à une bonne flânerie, non sans avoir pris la seconde clef de sa maison, restée à l’étude de maître Mahaut, et, comme il passait devant le cimetière, il entra pour y voir la tombe de sa mère.
Heureux pays, où les morts nouveaux ne chassent point les anciens occupants du sol ! La tombe était toujours à la même place ; seulement il y remarqua un romarin et un rosier noisette que bien sûr il n’y avait point plantés.
On avait donc eu soin de ce lieu en son absence ? Il se promit d’en remercier le notaire, et, le cœur un peu ému, mais d’une bonne émotion douce et sérieuse, il se dirigea vers sa maison.
Ô surprise ! La porte était ouverte, et la lumière la traversait de part en part.
— La Haye est venu ! fut sa première idée. Ne lui avais-je point laissé la clef ?
Il entra et traversa l’ancienne chambre de sa mère avec le même respect qu’il y apportait jadis, puis il se trouva sur le seuil du jardin, plein, à cette heure de l’après-midi, d’abeilles affairées et bruissantes.
Une femme, penchée sur un rosier à tige moyenne, faisait avec attention une greffe difficile. Il ne reconnaissait ni le port ni la stature, et pourtant quelque chose le remuait profondément…
La jardinière se releva, passa son doigt sur la greffe pour s’assurer que la ligature était bien faite, puis se retourna doucement, avec les mouvements d’une personne qui a terminé sa besogne…
Elle leva les yeux, vit le nouvel arrivé sur le seuil, et ses mains retombèrent à ses côtés. Elle voulait parler, ses lèvres ne proférèrent aucun son, et ses joues devinrent aussi blanches que son fichu de linge.
— Vevette ! dit tout bas Bon-Louis, qui la reconnaissait enfin. Si grande, si forte, si belle ! Après tant d’années !
Ils n’avaient pas fait un mouvement l’un vers l’autre, mais leurs yeux noyés de joie avaient déjà échangé bien des discours. Ce fut lui qui s’avança.
— Vevette, c’est bien toi, dis ?
— Oui, Bon-Louis, répondit-elle.
Ils s’étaient serré la main dans une courte étreinte, et restaient muets, les mains séparées, les yeux pleins de choses tristes et douces.
— Ton père va bien ?
— Il se fait vieux… Tu reviens au pays ?
— Oui, Boirot veut que je reste avec lui.
Elle inclina la tête. Tout Clairefontaine connaissait les plans de Boirot, et les avait discutés depuis deux ans, jusqu’à épuiser toute discussion.
— Comment te trouves-tu ici ? demanda Bon-Louis. J’aurais dû commencer par te remercier d’y être.
— J’y viens de temps en temps, dit-elle sans embarras. Tu avais prié mon père de s’occuper du jardin, mais il n’est plus assez jeune, et voilà trois ans que c’est moi qui viens sarcler et tailler tes rosiers. J’ai fait une greffe à celui-là, – elle indiquait la tige d’églantier, – parce que l’espèce est jolie… Cela ne nuit à personne…
— Je te remercie, dit le jeune homme à voix basse.
Il se sentait pris par une émotion singulière ; dans son idée, la vue de Vevette aurait dû lui faire plus d’effet : il se trouvait presque à son aise près d’elle, comme si cette première entrevue avait eu lieu depuis longtemps, et s’ils avaient déjà pris des habitudes de bonne amitié. Après tout, n’était-ce pas ainsi que cela devait être ? Autant valait tout de suite que plus tard !
Pourtant, il était un peu contrarié qu’elle ne fût point plus troublée.
— Mon père est dans le village, il va me reprendre en passant, reprit la jeune femme ; t’en viens-tu à Clairefontaine ?
— Ma foi, oui ! si vous avez de la place dans votre voiture.
— On en fera, s’il n’y en a pas ! répondit Vevette avec son clair sourire.
C’était bien elle ! Et si différente d’elle-même, pourtant ! Ah ! s’il eût su ce qu’elle avait souffert avant d’en arriver à cette paix résignée, à ce détachement de tout et de lui-même !
Véronique avait versé le poison à son amie, en croyant réparer sa faute. Aimée de Bon-Louis, Vevette ne savait plus se défendre de ses propres pensées.
Tout ce qu’elle s’était permis de souffrir, alors qu’elle ne se croyait pas aimée, tout ce qui était presque innocent n’ayant trait qu’à elle seule, devenait criminel si son amour avait été partagé. Et pourtant, la chaleur de cette passion toute de rêve avait pénétré son âme ; elle ne pouvait plus s’en défaire ; elle ne pouvait pas faire qu’elle ne l’eût pas adoré ! – et il l’avait adorée de même !
Pendant plus d’une année, Vevette avait lutté contre l’envahissement de son être par ce poison subtil, insaisissable et vainqueur. C’était une tunique de Nessus qu’elle portait jour et nuit sur sa chair et sur son âme, et elle ne savait comment s’en délivrer.
Sa grande raison, un appel désespéré à sa conscience lui vinrent un jour en aide.
— Quand il reviendra, se dit-elle, il m’aura oubliée depuis longtemps ! Ces marins, cela voit tant de pays, tant de personnes… Et puis, pourquoi m’aurait-il été fidèle ? Il ne savait pas que je l’aimais ! Je ne le lui ai jamais fait connaître !
Donc, il l’aurait oubliée. Cette pensée cruelle fut pour l’esprit de Vevette ce que la discipline armée était dans les mains des flagellants. Elle enfonça la pointe cruelle au plus vif de sa blessure, tous les jours, toutes les heures, jusqu’à ce qu’elle eût obtenu une sorte d’insensibilité.
Ces âmes qui se débattent seules, en tournant sans cesse sur elles-mêmes, sont en vérité des âmes à plaindre. Nul conseil, nul soulagement ne peut leur venir du dehors.
Le calme qu’elle avait obtenu lui parut d’abord plus cruel encore que ses tortures. Pour une âme qui a vécu d’amour, ne plus aimer est un supplice odieux. Vevette souhaita mourir.
Elle dépérissait rapidement, et à mesure qu’elle se sentait plus malade, une sorte de gaieté lui revenait : l’espoir d’une délivrance prochaine n’était-il pas, après tout, ce qu’elle pouvait connaître de plus heureux ?
Mais le chagrin de son père, ses inquiétudes croissantes, les tendres soins qu’il lui donnait fondirent un jour ce cœur navré. Elle se dit que mourir en laissant derrière elle le vieillard si tristement éprouvé serait une lâcheté indigne d’une vaillante comme elle et d’un bon père comme lui. Son mari l’inquiétait moins : leurs existences étaient juxtaposées, mais non confondues. Elle avait pour lui un grand respect, car c’était un homme bon et juste ; il lui inspirait même de l’amitié, mais elle savait bien qu’il survivrait à sa perte, tandis que La Haye en mourrait, et mourrait désespéré.
Elle se reprit à vivre. Et puis, les aubépines sentaient bon, et elle était si jeune !
Elle vécut, mais son amour avait sombré dans la lutte. Elle n’aimait plus rien que son père et un peu son mari. Elle s’efforça de leur faire une vie aussi heureuse que possible. Les inégalités d’humeur qu’elle avait montrées pendant ses temps d’épreuve disparurent complètement, et elle devint aussi douce, aussi docile qu’aux jours de sa petite enfance.
Le souvenir des souffrances de sa mère la soutenait et l’encourageait ; qu’était aux yeux de la jeune femme son angoisse morale, auprès du long martyre physique de la pauvre Rose ? Vevette se fit une loi du détachement ; un peu de mysticisme aidant, elle devint stoïque, se comptant pour rien, et apportant à toute heure le sacrifice d’elle-même au devoir, son maître et son dieu pour le reste de sa vie.
C’est ce qui lui avait donné cette placidité qui tourmentait Bon-Louis, pendant que dans le jardin parfumé il étudiait son visage.
Cependant, il ne pouvait se taire ; ils ne seraient jamais rien l’un pour l’autre, c’était clair ; de tout temps, ç’avait été clair. Mais il ne pouvait feindre d’ignorer ce que Véronique lui avait révélé. Et puis, pourquoi ne pas dire ce qui avait été ? Il n’y avait pas de mal à cela, puisque cela ne pouvait mener à rien ! Mais on se serait expliqué, au moins, et l’on aurait le cœur tranquille après…
— Vevette, dit-il.
Penchée, elle sarclait par-ci par-là, sur la terre brune, quelque mauvaise herbe d’un vert laiteux. Elle tourna la tête de son côté sans se relever.
— Vevette, reprit-il, est-ce que Véronique t’a dit quelque chose, avant de mourir ?
Un flot de pourpre monta au visage de la jeune femme, et elle s’inclina plus bas sur la plate-bande.
— Oui, dit-elle en s’efforçant de raffermir sa voix.
Ils restèrent silencieux, n’osant aller plus loin ni l’un ni l’autre. Bon-Louis fit un effort.
— Alors, tu sais maintenant que si je suis parti, voilà bientôt sept ans, ce n’était pas ma faute, c’était… c’était à cause d’un malentendu ?
Vevette arracha avec énergie une poignée de mouron qu’elle jeta sur le sentier.
— Oui, dit-elle courageusement.
Elle se releva, et se tint droite devant Bon-Louis, les yeux baissés, car elle avait peur de pleurer, mais prête à répondre : elle venait de comprendre que montrer de l’embarras et de la tristesse, c’était faire un aveu ; or, elle n’avait rien à avouer. À cet instant de sa vie, redouté si longtemps, elle se sentait forte et digne. Non, elle n’aimait plus Bon-Louis ; sa grande amitié d’enfance était restée, son amour était mort ; elle en était sûre.
Et une joie profonde, intense, l’envahit, avec la certitude qu’elle était maîtresse d’elle-même, qu’elle avait livré la grande bataille et qu’elle l’avait gagnée.
— Véronique est morte, reprit le jeune homme, poussé par un irrésistible besoin de savoir… quoi ? si elle l’avait aimé, sans doute. Véronique a été bien coupable ; elle m’a rendu bien malheureux.
— Il ne faut pas parler de cela, Bon-Louis, dit lentement Vevette.
— Quoi ? Ne pas parler de ce qui est fini, passé ? Car enfin, c’est passé et fini… puisque tu es mariée. Je t’aimais bien, va !
— C’est malheureux, Bon-Louis, fit Vevette en se dirigeant vers la maison. Je regrette bien que tu aies eu tant de peine, mais ce qui est fait est fait, et personne ne peut plus le défaire.
Bon-Louis la suivait ; ils traversèrent le logis, après que Vevette eut refermé la porte du jardin, et se trouvèrent sur le seuil.
— Tiens, voilà ta clef, dit-elle ; puisque tu es revenu, c’est toi qui la garderas.
Il prit l’objet, mais elle y avait mis tant de prudence, que leurs doigts ne s’effleurèrent même pas.
— Je pense que mon père va venir, dit-elle en regardant la route qui tournait autour de la maison, et dont l’œil ne pouvait embrasser qu’une petite partie.
Ils étaient debout tous deux sur le chemin, assez embarrassés et même ennuyés de se trouver là ensemble. Ils auraient voulu que ce moment-là fût déjà passé depuis bien longtemps, afin de pouvoir faire semblant de l’avoir oublié, et, au fond du cœur, ils n’étaient pas contents l’un de l’autre : Vevette en voulait à Bon-Louis de lui parler de choses sur lesquelles il aurait dû comprendre que mieux valait garder le silence, et Bon-Louis en voulait à Vevette de mal accueillir des paroles qu’il avait sur le cœur depuis si longtemps.
— Je ne sais vraiment pas, pensait-il, pourquoi elle fait sa pimbêche !
Le bruit d’une carriole se fit entendre, et La Haye apparut.
Ce fut un moment de véritable joie pour le brave homme. Il avait aimé son matelot bien plus qu’il ne le croyait lui-même ; c’était seulement depuis qu’il était resté seul que le patron avait senti combien la société de ce jeune homme lui était précieuse.
— Te voilà revenu ! fit-il, lorsqu’ils furent assis tous trois dans la carriole et en route pour Clairefontaine. J’espère que tu vas rester au pays, à présent !
— Dame ! répondit Bon-Louis, à moins qu’on ne m’en chasse !
Il jeta un coup d’œil du côté de Vevette, mais elle ne parut point comprendre.
— Eh ! fils ! qui t’en chasserait ? N’es-tu pas un gros monsieur, à présent, le plus riche du pays, ’magine, et libre de faire tout ce qui te plaira ? Boirot ne va pas te perdre de vue, n’aie pas peur ! Pourtant, il sera bien obligé, de gré ou de force, de te laisser venir à la pêche avec nous ! Hein ?
— Mais, La Haye, dit Bon-Louis avec un sourire forcé, vous avez un matelot, à présent, et un bon ! Vous n’avez plus besoin de moi !
— C’est d’Aubry que tu parles ? Oui, c’est un bon matelot, il s’y entend, mais on n’est pas trop de trois, et tu viendras. Ça reposera Vevette, qui tient souvent la barre, et que ça n’amuse pas toujours. Eh ! Vevette ?
La jeune femme n’avait pas cessé de regarder la route, les yeux indifférents.
— Je m’amuse toujours à ce qui vous plaît, mon père, répondit-elle avec douceur.
— En voilà une fille ! s’écria La Haye, en tapant sur l’épaule de Bon-Louis ; si jamais tu l’as entendue me répondre de travers, faut me le dire, garçon, car je n’en ai pas eu connaissance ! Dis, sais-tu encore conduire un cheval ?
— J’aime à croire que oui ! répondit Bon-Louis en riant.
— C’est qu’on raconte comme ça que dans la marine, en fait de bidets, vous montez à cheval sur vos canons, pour ne pas oublier comment on se tient d’aplomb. C’est-il vrai ?
Le brave homme riait à gorge déployée, de si bon cœur que Bon-Louis ne put s’empêcher de l’imiter.
— Tiens, dit le patron, prends les rênes et montre ce que tu sais faire. Enlève-nous vivement le brin de route qui nous reste jusqu’à Clairefontaine. Moi, je suis trop content ; j’ai besoin de me frotter les mains. C’est à présent que nous allons avoir du bon temps ; eh ! Vevette ?
— Oui, mon père, répondit la jeune femme.
— Tu n’as pas l’air à ton aise ? fit La Haye étonné. Est-ce qu’il y a quelque chose qui te contrarie ?
— Mais non, mon père… c’est la surprise… Et puis, de revoir Bon-Louis, ça m’a fait repenser à Véronique.
Et soudain, elle tira son mouchoir, pour y ensevelir son visage baigné de larmes.
— Ah ! se dit Bon-Louis, Véronique lui en a dit plus long qu’à moi, peut-être…
La Haye s’employait à consoler sa fille avec toute la maladresse imaginable : elle se remit promptement et reprit sa placidité habituelle.
Les maisons de Clairefontaine se montraient éparpillées dans le ravin, et le cheval descendait rondement la côte.
— Tiens, Bon-Louis, fit La Haye, voilà notre pré et voilà notre vanne ; j’ai été obligé d’en faire poser une neuve ce printemps. L’autre ne tenait plus ni à clou ni à cheville !
La vanne neuve brillait au soleil du soir comme si elle eût été en or. Les deux jeunes gens échangèrent involontairement un regard, et involontairement le regard fut accompagné d’un sourire. Là, ils s’étaient promis de vivre comme frère et sœur… Eh bien, après tant d’années, pourquoi ne pas reprendre ce rêve innocent à l’endroit où ils l’avaient laissé ?
Ils s’étaient compris, et chacun sentit en lui-même la douceur d’une réconciliation avec son antagoniste de l’heure précédente.
Aubry, averti par le bruit des roues, les attendait sur le seuil de la porte.
— Voilà mon gendre, dit La Haye, et apostrophant aussitôt le brave homme : – Eh ! Aubry, dit-il d’une voix forte, voici mon ancien matelot que je ramène. Il est gentil, faudra lui faire souvent place à la cambuse !
Les deux hommes s’entre-regardèrent.
— C’est un bien beau garçon, pensa Aubry, et un franc compagnon.
— Il a l’air d’un honnête homme ! se dit Bon-Louis.
Et ils se serrèrent cordialement la main.
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