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Chapitre 4

L’odeur fraîche et pénétrante de menthe froissée qui montait du ruisseau où les bêtes venaient de boire avant de rentrer aux crèches, portait au cerveau comme de l’alcool. Le garçonnet se sentit tout à coup plus fort et moins triste.

Autour de lui se dessinaient vaguement des silhouettes confuses de maisons, où les fenêtres apparaissaient de temps à autre éclairées de l’intérieur par les lueurs fugitives des flambées d’ajoncs ; le ciel était foncé sans être noir, et les nuages légers y laissaient deviner des étoiles naissantes.

L’enfant s’orienta vite : au nord, derrière lui, le chemin par lequel il était venu tout à l’heure, chemin qui décrivait un crochet considérable avant d’entrer dans le ravin où se trouvait le village. En face, la route continuait à dévaler vers le midi, sur une pente rapide, et l’on entendait par là un bruit d’eaux courantes qui devait indiquer un moulin…

Bon-Louis se dirigea du côté du moulin. Tout petit, il allait souvent voir son grand-père, qui était meunier du côté de Valognes, et le bruit familier plaisait à ses oreilles.

C’était un moulin, en effet, vieux et délabré, ou plutôt la ruine d’un moulin ; le chemin, rétréci, tournait autour de la vieille bâtisse et devenait à peine praticable ; l’eau tombait là de vingt pieds de haut au fond du ravin, en une cascade rejaillissante, dont Bon-Louis voyait reluire l’écume argentée. Il se pencha un peu pour humer la fraîcheur bien connue, puis continua de descendre, attiré vers ce « plus loin » qu’on cherche toujours à connaître.

C’était un brave petit garçon accoutumé à marcher seul de nuit et à ne rien craindre de ce qui peut se rencontrer au dehors… Tout à coup, il tressaillit violemment, comme s’il avait reçu un coup en pleine poitrine, et resta rivé sur place.

— Qu’est-ce que c’est que cela ! dit-il tout haut, dans son étonnement mêlé d’un peu d’épouvante.

Il était entre deux hautes roches, qui, à cette heure, dans cette ombre, lui paraissaient noires et gigantesques ; en face de lui, sous ses pieds, s’étendait à perte de vue, sous le ciel presque clair, où une fine bande jaune pâle marquait l’horizon, quelque chose d’immense, de presque lumineux comme un miroir de métal à peine terni, et qui semblait se dresser vers les astres…

C’était la mer.

Bon-Louis n’osait avancer. Une sorte de terreur auguste le clouait à l’endroit où la formidable apparition venait de le surprendre. Si proche, si calme, si effrayante dans son immensité, elle le réduisait à néant, et le courageux garçon ressentait pour la première fois cette frayeur de l’infini que le ciel, avec son azur et ses étoiles, avait été impuissant à lui donner ; car, faute de point de comparaison, le ciel n’est profond que pour ceux qui le savent sans bornes, tandis que l’Océan nous écrase par sa seule présence.

Bon-Louis ne sentait cela que très confusément, mais il le sentait assez pour ne pouvoir lutter contre le saisissement qu’il venait d’éprouver.

Il savait d’ailleurs que Clairefontaine était situé à mi-côte de la falaise, et, s’il avait suivi volontiers Jean Boirot, ce n’est pas seulement parce que celui-ci avait été bon pour lui, mais aussi parce qu’en l’accompagnant, il s’en allait à la mer…

Il fit donc quelques pas en avant et s’arrêta sur une sorte de corniche qui surplombait l’abîme, où se trouvait une petite hutte en terre, asile pour les moutons en temps de pluie et pour les douaniers pendant les gardes de nuit. Ébloui, pris d’un peu de vertige, Bon-Louis s’appuya à la maisonnette et regarda, comme s’il voulait emplir pour jamais son âme de ce qu’il avait sous les yeux.

Il n’était qu’un petit garçon de neuf ans à peine, et pourtant cette heure devait rester gravée dans sa mémoire comme ayant condensé toutes les sensations que la mer éveillerait en lui durant le cours de son existence.

Il sentit qu’il l’aimerait passionnément, que dès lors il lui appartiendrait tout entier ; il eut soif d’elle comme on a soif d’un être adoré, et il la vénéra comme une déité impassible, inexorable, dont il avait peur en même temps.

De cette hauteur, elle lui paraissait immobile, et n’en était que plus redoutable. À peine le bruit des vagues arrivait-il à ses oreilles, et encore il ne savait ce que c’était. Peu lui importait, d’ailleurs, ce qui bruissait au-dessous ; pour le moment, il ne songeait qu’à remplir ses yeux de la splendeur de sa divinité.

La fine raie jaune de l’horizon s’affinait de plus en plus sous une bande de vapeurs, elle avait maintenant l’air d’un mince sourire méchant. Bon-Louis frissonna sans s’en apercevoir. À présent la mer semblait d’étain ; beaucoup plus claire que le ciel, elle se moirait de longues traînées sombres qui plissaient insensiblement sa surface polie : c’était la grande houle venue du large, la vague qui part des côtes de Terre-Neuve, et qui, sans cesse détruite, sans cesse reformée, vient battre les grèves de France après avoir fait six cents lieues.

Les yeux de Bon-Louis furent bientôt las de regarder si attentivement. La petite raie jaune lui faisait un peu peur, et il avait envie qu’elle s’en allât ; résolument il lui tourna le dos, pendant qu’elle gagnait vers le nord, et contempla le sud, où les étoiles brillaient en foule.

Soudain, une grande lumière sortit de la mer, comme si une main gigantesque avait secoué sur les flots une torche enflammée, – puis disparut ; elle reparut encore, s’éclipsa à nouveau, puis revint jeter une troisième lueur à l’horizon… et l’obscurité se fit noire, impénétrable, là où la flamme avait brillé.

Cette fois, Bon-Louis ne dit rien ; il s’accoutumait à la stupeur silencieuse, mais il garda ses yeux obstinément fixés à l’endroit où il avait vu le nouveau prodige.

La lueur réapparut, éclaira la nuit par trois fois, avec un étrange mouvement de rotation, puis l’ombre reprit l’Océan. Sans se lasser, Bon-Louis la vit reparaître et disparaître ; il l’attendait, le cœur battant, la fièvre aux tempes, avec l’impression qu’une large main secouait ainsi la lumière sur le monde…

— Bon-Louis !…

Son nom résonna comme un coup de cloche dans l’air limpide.

— Où ! répondit machinalement le petit garçon.

Quelques cailloux dégringolèrent dans le sentier et, passant par-dessus la corniche, allèrent se briser sur les roches, à cinquante mètres au-dessous. Véronique les suivait en courant, mais elle s’arrêta d’un brusque mouvement de recul, avec la grande indifférence du péril que donne l’habitude de la falaise.

— Bon-Louis, viens-t’en souper, dit-elle un peu essoufflée, et elle lui prit la main.

Sans répondre, il indiqua la lumière éloignée qui décrivait sa triple évolution.

— Ça, c’est le phare des Casquets, dit-elle.

— Les Casquets, c’est une île ?

— Non, des roches seulement.

— C’est loin ?

— Je crois bien ! Quinze lieues !

— Quinze lieues ! répéta le petit garçon pensif. Et ça se voit d’ici !

— Tu le vois bien, que ça se voit d’ici ! Allons, viens souper.

Il résistait instinctivement, comme s’il avait regret à rentrer dans la vie, après le rêve qu’il venait de faire, car toutes ces apparitions lui semblaient à peine réelles ; mais Véronique insista.

— Viens souper ! sans ça maman ne sera pas contente.

Bon-Louis poussa un faible soupir et se laissa emmener.

Pendant qu’ils remontaient la côte roide, vers le village, il eut une idée.

— Comment as-tu su que j’étais là ? demanda-t-il à sa cousine.

— La belle affaire ! Où veux-tu qu’on aille, quand on sort, si l’on ne va pas à la mer ?

Il resta silencieux un moment.

— L’aimes-tu, la mer ? dit-il ensuite.

Comme tous ceux de ce pays, il prononçait la mé.

— Je ne l’aime ni ne la hais, répondit-elle avec un geste d’insouciance ; qu’est-ce que cela peut me faire ? Ce n’est pas une personne.

Bon-Louis se sentit un peu révolté. Comment, ce n’était pas une personne ? C’était bien mieux qu’une personne ! Jamais un être de chair et d’os ne lui avait fait si grand-peur, ni si grand plaisir… Si, pourtant, sa mère, sa mère morte depuis huit jours à peine, à laquelle il n’avait cessé de penser, excepté depuis le moment où l’Océan lui était apparu !

Et cette petite qui disait que la mé n’était pas une personne ! Il se sentit un peu de dédain pour Véronique.

Ils arrivaient à la maison Boirot.

— Attends, dit la fillette, je vais passer la première, et, si maman gronde, je dirai que c’est moi qui t’ai emmené, toi tu ne répondras rien.

Et Bon-Louis pensa que pourtant Véronique était très bonne.

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