Chapitre 31
Vevette, assise devant l’âtre, songeait.
Le feu, ramassé sous un tout petit tas de cendre, semblait éteint ; sans un mince filet de fumée presque imperceptible qui s’en échappait tout en haut, et qui lui donnait un faux air de volcan, on eût cru que tout était cendre grise et charbon noirci.
Mais Vevette savait bien que le feu n’était pas mort, et elle le regardait, en songeant qu’il durerait jusqu’au matin, sous son apparence endormie.
Et, en même temps, elle songeait que beaucoup d’autres choses peuvent sembler mortes, qui ne le sont pas.
Faiblesse et ruse de l’amour ! Elle avait voulu se persuader à elle-même que Bon-Louis n’était plus qu’un frère pour elle, et, maintenant qu’elle regardait au fond de son âme, elle sentait bien qu’elle n’avait jamais cessé de l’aimer.
Jamais la pointe douloureuse du regret n’avait cessé de la piquer au cœur. Elle lui avait donné cent noms différents, c’était toujours la même pointe, et rien n’y ferait jamais. Quand on a une fois aimé comme cela, le cœur a pris son habitude, et il ne se laisse plus tromper à des déguisements inutiles. Une seule chose aurait guéri la jeune femme : mépriser l’homme qu’elle avait aimé. Or, elle ne pouvait mépriser Bon-Louis… Donc, elle l’aimait.
Eh bien, oui ! elle l’aimait.
Assise à terre, enserrant ses deux genoux de ses bras, les mains jointes, elle songeait.
Oh ! le poison qu’avait versé Véronique avant de mourir, pauvre affolée qui croyait bien faire, le poison avait pénétré jusqu’au fond de l’âme de Vevette, et, comme elle le disait dans son langage énergique et simple, elle ne pouvait plus s’en dépoisonner.
Elle était guérie – du moins elle croyait l’être, lorsque Véronique avait parlé ; sans ces paroles imprudentes, elle se fût enfoncée de plus en plus dans son abnégation, qui devenait une jouissance un peu douloureuse, comme toutes les jouissances exquises ; elle se fût oubliée pour les autres, et elle eût fini par vivre d’une sorte de vie idéale extatique, où les événements de l’existence journalière n’eussent pas tenu plus de place que la houle n’en tient à la surface de l’Océan, aux grandes profondeurs des tropiques.
Mais le poison avait été versé, et il s’était infiltré peu à peu… Alors qu’elle croyait n’y plus penser, elle berçait encore son rêve, seulement elle le berçait à des hauteurs telles, que les étoiles seules en avaient le secret… Maintenant elle savait mieux voir…
Eh bien, oui ! elle l’aimait.
Elle n’en serait que plus chaste et plus fière. Elle garderait en elle le secret de sa faiblesse.
Ce n’est pas elle qui, comme Véronique, eût craint de se trahir en présence de son idole ; rien de matériel ne vibrait dans cette tendresse muette et délicieuse : elle aimait pour aimer, parce que Bon-Louis incarnait tout ce qui la charmait. La mer, les champs bénis de Clairefontaine, l’heureuse enfance évanouie, la douce mère morte, tout cela se résumait en Bon-Louis, qui avait tout connu, tout aimé, en même temps qu’elle. Jamais, jeune fille, elle n’avait en Bon-Louis vu l’amant possible ; il n’aurait pu être que le fiancé. Femme, elle n’admettait point qu’il fût pour elle un homme… c’était l’amour, et non l’amant.
Oui, mais il y avait Aubry.
Aubry ! Cette pensée l’avait longtemps tourmentée ; depuis le retour de Bon-Louis, deux mois s’étaient écoulés, et elle avait d’abord eu grande joie à voir son mari si bien accueillir le compagnon de son enfance. Ses yeux ravis allaient de l’un à l’autre, quand elle les voyait côte à côte, et son âme débordait de tendresse amicale pour tous les deux, si bons, si bien faits pour devenir amis.
Mais cet état délicieux de son esprit n’avait pas duré longtemps. Elle s’était bientôt aperçue qu’elle aimait Bon-Louis autrement qu’un frère, et la pensée d’Aubry était devenue une gêne permanente. C’est à celui-là qu’elle avait juré tendresse et fidélité devant Dieu et devant les hommes ; en aimant Bon-Louis, elle ne tenait plus serment.
Jadis, elle s’était fait les mêmes reproches et s’était payée des mêmes raisons ; qu’importait qu’elle aimât Bon-Louis, puisque Aubry n’y perdait rien ? N’était-elle pas aussi docile, aussi affectueuse, aussi dévouée que si le jeune homme n’eût pas existé ?
Sans doute ; mais ces raisons, qui étaient bonnes alors que Bon-Louis était au loin, ne l’étaient plus, maintenant qu’il vivait près d’elle et la voyait tous les jours.
Cependant elle n’y pouvait rien, rien, rien ! Alors il n’y avait qu’une chose à faire, essayer de s’arranger avec sa vie, puisqu’elle devait non la choisir, mais la subir.
Et elle s’arrangeait avec la vie, avec sa vie intérieure surtout. Elle avait relégué son amour dans un petit coin où il brûlait à petit feu sous la cendre, semblable au brasier qui l’intéressait si fort, et maintenant qu’elle en avait pris son parti, il la laissait bien tranquille.
En définitive, c’était vrai, elle se l’était dit cent fois. Elle n’ôtait rien à Aubry. Quand elle l’avait épousé, elle aimait Bon-Louis ; elle ne lui avait jamais rien donné de plus que ce qu’il avait maintenant. Sa conscience pouvait être en repos…
Et sa conscience s’endormit, sous la cendre, comme le feu, comme l’amour, pendant que Vevette, tenant toujours ses genoux dans ses bras rapprochés, songeait à des choses douces et fugitives, insaisissables et incomplètes, semblables non à des papillons qui voleraient dans l’air, mais à des ailes de papillons qui s’en iraient toutes seules dans un ciel laiteux, au-dessus de la mer unie et souple comme de l’huile…
q