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Chapitre 32

Bon-Louis avait pris son parti de toute chose.
Au commencement, le père Boirot l’avait bien ennuyé.
Le pauvre vieux avait à lui conter cent histoires, qu’il entremêlait de radotages interminables. Il avait surtout une rage de lui raconter la mort de Véronique, qui amenait le jeune homme à grincer des dents. Pour lui, qui savait la sinistre vérité, entendre attribuer la fin prématurée de sa cousine tantôt à ceci, tantôt à cela, c’était une épreuve au-dessus de ses forces. Vingt fois il avait été sur le point de lui demander grâce ; il s’était toujours arrêté, n’osant, ne sachant comment s’y prendre.

À la fin, il s’était accoutumé à se boucher moralement les oreilles dès que le père Boirot entamait ses commentaires ou ses récits ; il pensait à autre chose, calculait les époques de la lune, ou faisait l’addition de ses fermages, si bien qu’il n’entendait plus, et que le bonhomme était obligé de le tirer par la manche, comme pour l’éveiller, lorsqu’il avait terminé ses jérémiades, et que, depuis longtemps lui parlant d’autre chose, il demandait une réponse.

Un nom, celui de Vevette, avait seul le don de le ramener brusquement à la réalité, si loin qu’il pût être porté dans ses rêveries ; mais ce nom était rarement prononcé par Boirot.

Un jour, pourtant, Bon-Louis reçut une commotion inattendue.

— Ma pauvre fille, disait le vieillard, du ton piteux qu’il s’était accoutumé à prendre sur ce sujet-là, ma pauvre fille ne pouvait déjà plus parler, autant dire, lorsqu’elle a demandé Vevette.

— Vevette ! répéta le marin avec un tressaillement.

— Oui, la femme à Michel Aubry ; tu sais bien ? Elle a demandé moi, et puis Vevette, et on a été la lui chercher.

— Eh bien ?

— Elle a voulu lui parler à elle toute seule, et moi, qui étais son père, elle m’a fait sortir de la chambre…

— Toute seule ?

— Oui, je me suis assis sur l’escalier ; mes pauvres jambes ne voulaient plus me porter… Mais est-ce que tu comprends ça, toi, garçon ? Qu’est-ce qu’elle pouvait bien avoir à lui dire, à cette femme, pour renvoyer son vieux père, quand elle n’avait plus que quelques heures à vivre ? Elles sont restées ensemble un bon moment, et puis… Mais je t’ai déjà conté ça, fils ? Je radote ?

— Non, non, père Boirot, vous ne m’en avez point parlé ; dites toujours.

— Mais si, il me semble que je te l’ai conté… ah ! Seigneur mon Dieu ! quand on devient vieux, on radote… Je ne dirai plus rien !

— Mais si, père Boirot, ça m’intéresse tout plein, allez donc… Elles sont restées ensemble un bon moment ?…

— Oui, et quand je suis rentré, la Vevette avait pleuré, si bien qu’elle pleurait encore, et ma Véronique la regardait avec des yeux si doux, si doux, comme si ç’avait été le bon Dieu !

— Et c’est tout, père Boirot ?

— Mais non ! on est allé chercher M. le curé…

Il allait recommencer son récit habituel, mais Bon-Louis l’interrompit :

— Et Vevette ne vous a jamais parlé de ce que Véronique lui avait dit ?

— Jamais… des bêtises de jeune fille, ’magine.

— Ça doit être ça ! fit Bon-Louis pensif.

Et en lui-même il se disait : – Elle lui a dit la même chose qu’à moi ; seulement elle a dû lui raconter que je l’avais fait demander en mariage… Mais alors, pourquoi Vevette se méfie-t-elle de moi comme ça ? On pourrait s’expliquer sans que ça fît de tort à personne… Vevette est trop fière ; elle s’en fait accroire, vraiment ! Bah ! je suis bien bon d’y penser ! On dirait qu’il n’y a plus au monde fille ou femme qui mérite qu’on la regarde !

Dès lors, le jeune homme avait accepté l’attitude de Vevette ; bien mieux, on l’avait vu causer souvent, vers le tard, avec une fille d’un hameau voisin, qui avait réputation de n’être point revêche, et les oreilles de Vevette n’avaient pas été épargnées par les laveuses aux jours de lessive.

Qu’importait à la jeune femme ! Elle n’était pas jalouse, ne se reconnaissant pas le droit de l’être ; elle ne souhaitait point que Bon-Louis l’aimât ; il lui suffisait qu’elle l’aimât elle-même.

Et elle l’adorait. De lui, elle excusait tout. N’avait-il pas souffert ? N’était-ce pas pour elle qu’il était parti, renonçant aux avantages que pouvait lui procurer la fortune qui venait de lui tomber du ciel ? Quand elle pensait à ces sept années d’épreuves, de cette rude vie de matelot menée à travers les périls grossis par son imagination, des pays lointains et sauvages, Vevette, attendrie, se sentait prête à tous les sacrifices, – hors un, – pour le dédommager de tant de peines.

Elle était même contente qu’il ne s’occupât point d’elle ; après tout ce qu’il avait enduré, n’était-ce pas un véritable bonheur qu’il pût trouver enfin des joies et du repos ? Seulement, elle eût préféré qu’il se mariât. Marié, il n’était plus qu’à une seule ; tandis que garçon, courtisant de droite et de gauche les moins bien famées, Bon-Louis faisait un peu souffrir l’orgueil de Vevette.

L’hiver passa. La Haye avait attrapé des rhumatismes au cours de ses excursions en mer, et il ne se montrait plus bien ingambe. Aubry n’aimait guère à s’en aller seul par les gros temps d’hiver, et la pêche chôma pendant plusieurs semaines.

Aux premiers jours de mars, le soleil se leva un matin dans un ciel si bleu, que Clairefontaine tout entier s’en réveilla plus jeune de dix années.

Les oiseaux pépiaient sur les toits de chaume, le ruisseau, grossi par les pluies d’hiver, courait gaiement au travers des prairies, et la mer, douce et tendre comme aux plus beaux jours d’été, appelait le regard et le cœur.

— Je n’y tiens plus ! fit La Haye en remontant clopin-clopant vers sa maison, après une station prolongée auprès de la bijute des douaniers ; il faut que j’y aille. Venez-vous, Aubry ?

— Ma foi, oui ! répondit le brave homme, j’en suis ! Et toi, Vevette ?

— Non, dit le père, pas Vevette. Le temps est beau, mais l’air est froid encore, et elle abîmerait ses mains mignonnes, à les tremper dans l’eau de mer. C’est bon pour l’été, ces promenades. Aujourd’hui, c’est un coup de filet qu’il nous faudrait donner. Nous deux seuls, Aubry, ça va-t-il ?

— Ça va !

Une heure après, les deux hommes prirent la mer ; un vent léger qui faisait battre de temps en temps la voile rousse le long du mât les entraîna bientôt loin du rivage, et Vevette, qui les avait accompagnés pour porter le panier de provisions, resta longtemps à regarder cette embarcation chétive qui portait tout ce qui pour elle représentait le devoir et l’amitié.

Lorsque la barque ne fut plus qu’un point noir au large, elle poussa un soupir et fit un pas pour se diriger vers la maison ; mais, après une courte hésitation, elle abandonna cette idée. L’air était trop gai, la mer trop bleue, on ne pouvait pas s’enfermer par un temps pareil.

Elle allait le long du rivage, sur le sable fin qui tapisse le fond de la petite crique, les yeux baissés, cherchant à terre on ne sait quoi, qui semblait attirer sa pensée, la trace de ses jours d’enfance, peut-être.

Depuis quelques instants, elle avait ralenti le pas, elle s’arrêta devant une grosse roche noire… C’est là qu’elle était tombée, le jour où Bon-Louis avait voulu la porter jusqu’au haut de la falaise… Oh ! ce jour ! c’était celui-là qui avait fait tout le mal !

Son cœur saignait : la vieille blessure s’était rouverte. À quoi servent les années de lutte courageuse et de silence résigné ? Après dix années, elle sentait le même trouble, la même pudeur se glisser en elle, et, de plus, la conscience de la réalité, de l’inexorable amour, qui cette fois n’était plus un éveil de son être endormi, mais l’essence même de son existence intérieure.

— Ah ! pensa-t-elle, mes seize ans ! Et dire que j’ai été si heureuse sans le savoir !

Ses larmes coulaient en un flot abondant, sans secousse : toutes ses contraintes, toutes ses douleurs, s’en allaient par là, et elle était à peine triste, comme si elle eût pleuré en rêve…

Lasse, elle s’assit sur le sable, au pied de la roche ; par instants, un sanglot soulevait encore sa poitrine, comme il arrive aux enfants qui s’endorment après avoir beaucoup pleuré, mais elle ne souffrait pas : une langueur molle et attendrie l’envahissait, avec une vague lueur d’espérance, non de joie, mais de quelque chose qui y ressemblait un peu.

Une ombre parut entre elle et la mer ; elle leva les yeux ; c’était Bon-Louis.

— Toute seule ici ? dit-il, d’un ton qu’il voulait rendre enjoué.

Dès qu’il eut rencontré le regard de Vevette, il ne tenta plus de feindre ; il allait s’asseoir près d’elle, mais elle le prévint et se leva.

— Tu pleurais ? dit-il profondément ému par les larmes de ce visage où il n’en avait jamais vu.

Elle détourna la tête sans répondre. Il sentit que les questions étaient inutiles.

— Tu te souviens, alors ? fit-il à voix basse.

Vevette voulait nier, elle ne le put. Sa volonté, semblable à des mains mortes, se laissait aller. Elle avait trop souffert, elle ne pouvait plus se combattre elle-même.

— C’est là, reprit Bon-Louis, à cette place où tu étais assise, que j’ai appris ce que c’est que d’aimer…

— Tais-toi, fit-elle à voix basse, en reprenant le chemin de la maison. Mais il marchait à son côté, et ils s’en allèrent très lentement, abrités par la falaise contre les regards des gens d’en haut.

— Vevette, pourquoi jouons-nous au plus fin ? dit Bon-Louis, en fronçant ses sourcils noirs, qui lui donnaient l’air de l’archange Michel terrassant le démon, tel qu’il était représenté sur une image du paroissien de la jeune femme. À quoi sert de paraître ne point nous soucier l’un de l’autre ? Est-il possible, dis-moi, que tu n’aies aucune amitié pour moi ? Et moi, crois-tu que je t’aie tant aimée pour ne plus songer à toi ? Parlons franc, ce sera plus honnête et plus digne de nous deux. Veux-tu ?

— Je n’ai rien à te dire ! fit la jeune femme tristement et comme à regret.

— Eh bien, moi, s’écria Bon-Louis, emporté par un flot de passion juvénile, j’ai à te dire tout ce que j’ai été obligé de garder pour moi si longtemps. Il faut que tu l’entendes, pour m’en savoir gré enfin ! Car un homme n’aime pas comme je t’ai aimée sans que la fille qui lui a fait perdre le boire et le manger en sache quelque chose, et dans le fond de son cœur ne l’en remercie !

Vevette avait senti le cœur lui manquer, comme si la terre se dérobait sous elle, pour la laisser tomber dans l’espace.

— Je t’en remercie, dans le fond de mon cœur, Bon-Louis, dit-elle faiblement, mais je ne puis plus y songer seulement, car je suis mariée.

Il réprima un mouvement de colère.

— Ah ! cette Véronique, fit-il entre ses dents, elle a bien fait de mourir ; car, elle vivante, par le vrai Dieu ! je ne lui aurais jamais pardonné !

— Paix aux morts ! fit la voix de Vevette, insaisissable comme un souffle.

Il se calma.

— Tu sais bien, reprit-il, que je ne te demande pas de m’aimer à présent ; tu es mariée, par la malice infernale…

Il s’arrêta encore sur un geste suppliant de Vevette, et reprit plus bas :

— Tu es mariée, ni toi ni moi n’y pouvons rien, et tu es mariée à un brave homme, ce qui est pis, car si cela vaut mieux d’un sens pour toi, au moins pour moi ce n’en est que plus fâcheux… Je m’entends, ajouta-t-il devant l’air étonné de Vevette. Puisque tu es mariée, il est clair que je n’ai rien à prétendre de toi à présent ; mais autrefois, quand tu étais encore fille, tu pouvais penser ce que tu voulais. Dans ce temps-là, Vevette, dis-moi la vérité, afin que je sache si toute ma vie je n’ai été qu’un imbécile ou bien si c’est la malchance qui l’a voulu, mais dis-moi si tu avais un peu d’amitié pour moi. Un oui ou un non, je ne t’en demanderai pas davantage.

Vevette ne répondit pas.

Les oiseaux jasaient le long de la falaise en faisant leurs nids, les petits crabes couraient sur le sable à leurs pieds, partout un air d’animation joyeuse, jusque dans les vagues qui déferlaient doucement par risettes, tout près d’eux, bénignes et susurrantes, comme un gazouillis d’enfants.

L’âme de Bon-Louis se remplit d’une ivresse éthérée, qui l’emporta au plus haut de la joie.

— Alors, tu m’aimais, ma Vevette ? dit-il d’une voix qu’elle ne lui avait jamais entendue. Tu m’aimais ? Si l’on t’avait dit que je t’attendais au moulin, tu serais venue ? Oh ! chère âme ! Je le pensais bien, mais je n’osais pas le croire…

— Ne parlons pas de cela, Bon-Louis, dit-elle, pendant que les larmes recommençaient à pleuvoir sur son corsage, légères et faciles comme les pluies de mai.

— N’en point parler ? Mais c’est la seule joie que j’aurai jamais de toi ! Le présent n’est point à nous, je ne le sais que trop, mais le passé, Vevette ? Le passé où je t’ai tant aimée, où tu m’as aimé un peu… cela n’appartient à personne qu’à nous, et personne ne peut nous l’ôter.

Il était de bonne foi, et ne demandait, en effet, rien au présent. N’était-ce pas assez de joie pour cette heure délicieuse que de parler du passé, ce passé sur lequel, pensait-il, personne n’avait de droits !

— Te souviens-tu de ce jour, dans le pré de ton père, où je suis venu ouvrir la vanne, qui était dure ? Tu m’avais appelé…

— Je ne savais pas que c’était toi, interrompit Vevette, prompte à revendiquer sa dignité de jeune fille.

— Je m’en doute bien ! Tu faisais la fière ! Tu ne m’aurais pas parlé dans ce temps-là pour un royaume. Et moi, je n’osais pas te regarder… une demoiselle riche, – et je n’étais qu’un pauvre diable…

— Qu’est-ce que ça pouvait faire ? dit vivement la jeune femme.

— Que je te reconnais bien là ! Oui, ça ne te faisait rien, à toi, mais moi, ça m’empêchait de parler… Si j’avais eu dans ce temps-là ce que j’ai eu plus tard, nous ne nous serions jamais quittés ! Dis, Vevette, n’est-ce pas que nous aurions été bien heureux ?

Elle soupira : ils approchaient du chemin qui gravissait la falaise : Bon-Louis s’arrêta.

— Vevette, mon amie, dis-moi un mot seulement, je t’en supplie ! En mémoire de notre ancienne amitié, pour me consoler dans la vie que je mène et qui n’est pas toujours facile, Vevette, dis-moi que tu m’aurais bien aimé !

— Je ne dois pas, fit-elle en détournant son visage.

— Mais si tu le pouvais, tu le dirais ?

La jeune femme regarda l’Océan. La barque de son père semblait au loin un petit point noir sur la mer éblouissante de clarté. Par moments, ce point disparaissait dans l’éblouissement du reflet, et, au moment où elle regardait, elle ne put l’apercevoir.

— Nous aurions été heureux, dit-elle très bas. Oh ! Bon-Louis, j’ai bien pleuré !

Il lui saisit les deux mains dans une ivresse indescriptible ; mais il les lâcha aussitôt, car à la falaise on n’est jamais sûr que deux yeux ne soient pas braqués sur vous.

— Tu as pleuré, ma douce ? dit-il d’une voix basse, mélodieuse, nouvelle et troublante. Tu as pleuré pour moi ! Et je ne puis pas t’en récompenser ! Mais au moins je puis te dire une chose : je t’ai aimée de tout temps, et je t’aimerai toujours. Et toi ?

— Je suis mariée ! répéta Vevette, se roidissant contre elle-même, contre celui qui parlait, contre sa destinée, contre tout.

— Qu’importe ! Est-ce que je te demande quelque chose de mal ? Tu es la femme d’Aubry, nous n’y pouvons rien, mais tu ne l’aimes pas ! Il est quasiment aussi vieux que ton père ! Est-ce que tu as remarqué un autre garçon ?

— Jamais ! fit-elle vivement.

— Alors tu n’as aimé que moi, comme je n’ai aimé que toi… Oh ! Vevette, que c’est doux, et que je t’aime ! Ah ! le bon Dieu est bon ! Mais il me devait bien cela, pour tout ce que j’ai enduré !

Il s’était jeté sur le sable à ses pieds et la regardait de bas en haut, comme une idole ; il l’aimait si saintement à cette heure, qu’il lui eût adressé des prières.

— Te souviens-tu quand tu étais là-haut, comme une petite Bonne Vierge, dans la bijute aux douanes, et que je t’ai apporté des roses blanches ?

Elle fit un signe de tête, car elle ne pouvait parler.

— Des roses blanches et du jasmin, et de la fleur d’orange à pleines brassées, voilà ce qu’il aurait fallu mettre sur toi, devant toi, sous tes pieds, pour te faire un tapis et une maison de fleurs d’innocence. Sais-tu, Vevette ? Il y a des pays où les fleurs d’orange font des jonchées au pied des orangers, comme on en fait chez nous avec des bluets pour la Fête-Dieu. C’est là ce qu’il aurait fallu pour toi…

Elle baissait les yeux, et cette éloquence inconsciente lui faisait battre le cœur si fort, que, par moments, il lui semblait qu’elle allait mourir.

— Il faut que je te fasse une confession, continua Bon-Louis, grisé par sa tendresse ; quand j’ai cru que tu ne te souciais pas de moi, je suis parti, et j’ai fait comme les autres : en descendant à terre, les jours de permission, j’ai couru les cabarets et les bouges ; mais ne sois pas jalouse de ces femmes que j’ai connues, car ce n’étaient pas des femmes, pour ainsi dire, mais des bêtes, je ne les ai jamais aimées, il n’y avait que toi, et tu ne m’aimais pas… Oh ! pardon, tu m’aimais, et je ne le savais pas !

Sans transition, abattu soudain par une détente de ses nerfs, il éclata en sanglots.

— Je ne le savais pas ! et j’ai cru que tu étais fière, que tu n’avais pas de cœur ! Et je t’ai maudite bien des fois ! Dis, pourras-tu jamais me pardonner ?

Elle ne répondait pas, il se souleva sur le coude pour la regarder.

Appuyée à une roche, car ses genoux tremblaient, Vevette, le visage dans ses mains, pleurait à chaudes larmes. Il se releva avec colère.

— Brute que je suis ! dit-il, je la fais pleurer, moi qui n’aime rien seulement la centième partie autant qu’elle ! Ne pleure plus, tout cela est fini, n’est-ce pas, ma douce ? Nous allons être heureux à présent !

— Heureux ? comment ? fit Vevette en retirant pour le regarder ses mains de son visage.

— Eh bien, vivre dans le même pays, réconciliés et contents ? Ce n’est pas du bonheur.

— Oh ! si ! fit-elle du plus profond de son âme, avec un soupir d’allégement.

— Ton père m’a toujours aimé, et il me verra d’un bon œil. Quant à ton mari…

Il s’arrêta, fronçant les sourcils, puis continua après un effort :

— C’est un brave homme ; heureusement, il est vieux.

Il s’arrêta encore, interrogeant à la dérobée le visage de Vevette, mais elle l’écoutait sans arrière-pensée, sans méfiance aucune.

— C’est quasiment un père pour toi, n’est-ce pas ?

— C’est un ami, et un vrai, répondit la jeune femme. Je ne lui ai jamais entendu dire que des paroles sages et de bon conseil.

Ce n’était pas là ce que demandait Bon-Louis, mais il s’en contenta.

— Eh bien, je tâcherai de le supporter, puisqu’il n’est point méchant avec toi, dit-il. Et maintenant, Vevette, retourne-t’en chez toi, moi je remonte par le chemin de ma « cache » ; il ne faut point qu’on nous voie causer ensemble ; mais nous nous retrouverons souvent, n’en sois point en peine ! Regarde-moi, ma jolie, laisse-moi voir jusqu’au fond de tes yeux…

Elle ne voulait pas, et pourtant elle tourna lentement vers lui ses yeux où le vent de la mer n’avait pu sécher les dernières larmes.

— Non, dit-il à voix basse en reculant un peu, ne me regarde pas comme cela, j’en perdrais la raison… Va, va vite !

Elle obéit, toujours avec lenteur comme dans un rêve, et reprit le chemin du logis. Quand elle fut arrivée à la roche où elle avait rencontré Bon-Louis, elle se retourna.

Il était debout à la place où elle l’avait laissé : les bras croisés sur la poitrine, il la regardait ; elle s’était arrêtée, il lui fit signe de continuer, et elle continua. Lorsqu’elle fut au pied de la route, elle se retourna encore : il avait disparu.

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