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Chapitre 33

Depuis ce jour, Vevette trouva Bon-Louis sur son chemin au moment où elle s’y attendait le moins.
Tantôt elle le rencontrait, une bêche sur l’épaule, dans le sentier du pré où elle allait chercher ses vaches ; tantôt il passait le long de la haie du jardin, et elle se sentait transpercée de sa voix sonore, qui chantait quelque couplet de chanson. Pas un jour ne s’écoulait sans qu’elle le vît, de près ou de loin, et ces entrevues lui devinrent aussi nécessaires que l’air et la lumière du soleil.

Quand il pleuvait, Bon-Louis venait s’asseoir au coin de l’âtre, et devisait patiemment avec Aubry et La Haye, pendant des heures entières. Il réservait ces visites pour les jours de mauvais temps, afin de ne point éveiller par trop d’assiduité l’attention des gens du village. Il causait bien, et de beaucoup de choses. La Haye, qui aimait à parler de son temps de service, s’intéressait à ses discours, qu’Aubry écoutait avec une sorte de déférence, en comparant mentalement sa courte mémoire de laboureur avec celle de ces hommes qui avaient tant voyagé.

Vevette vivait dans une sorte de somnambulisme et se sentait perdre pied de plus en plus tous les jours. Parfois elle se disait : Je glisse ! Et puis, le vertige si doux qui lui faisait perdre le sens des choses la reprenait, et elle se laissait entraîner comme une épave qui tournoie dans le remous d’un tourbillon.

— Ce n’est pas bien ! se disait-elle en se reprenant avec violence ; quand, plus calme, elle analysait l’état de son esprit, elle ne savait plus trouver ce qui n’était pas bien.

Rien dans les faits n’était répréhensible. Dans les paroles rien ne l’était non plus ; ce qu’il eût fallu blâmer, c’étaient les pensées… mais elle ne pouvait fixer sa pensée, et, lorsqu’elle voulait descendre dans son âme, elle restait convaincue qu’elle n’avait rien souhaité de mal.

— Je suis malade ! se dit-elle un jour, avec une sorte de soulagement.

Depuis lors, elle mit sur le compte de sa maladie toutes les inégalités de son humeur, toutes les inquiétudes de sa conscience, tous les tourments de son esprit troublé ; elle n’essaya plus de lutter, à quoi bon ? Pourquoi lutter lorsqu’on n’en a plus la force et qu’on ne sait pas seulement contre quoi l’on se défend ?

Le mois de mai approchait, déjà les haies d’épine étaient couvertes de gros bourgeons, prêts à fendre l’écorce noire. Comme les années précédentes, Aubry manifesta l’intention d’aller passer le mois de mai à Auderville.

— Viens-tu ? demanda-t-il à sa femme, un soir qu’il expliquait ses projets.

Elle l’avait accompagné jadis ; elle sentit cette fois que l’entreprise serait au-dessus de ses forces. Quitter Bon-Louis pour un mois !… Défaillante, elle répondit :

— J’aimerais mieux rester ici avec mon père.

— À ton aise ! dit Aubry, d’un ton tranquille. Vous viendrez me voir tous les deux ; amenez Bon-Louis Duteux ; on lui montrera le phare, et nous ferons une belle partie de pêche, dans la barque à Picquot.

Vevette regarda son mari avec une vague frayeur. Plaisantait-il ou voulait-il vraiment que le jeune homme allât lui rendre visite ?

Aubry parlait sérieusement. Pendant que La Haye répondait, Vevette baissa la tête avec une pointe de remords ; un vague désir lui prit de revenir sur sa parole et d’accompagner son mari. S’il eût dit un mot en cet instant, elle l’eût suivi sans hésitation. Mais il considérait l’affaire comme réglée et n’en parla plus.

Au jour fixé, il partit sans humeur ; sa solitude ne devait guère lui peser, car, prenant ses repas chez sa sœur, il ne se trouvait jamais isolé. Vevette, sur le pas de la porte, lui dit adieu avec plus de tristesse qu’elle ne l’avait fait jusque-là. Sa conscience réveillée lui faisait des reproches plus nets que de coutume. Pourquoi n’accompagnait-elle pas son mari ? N’était-ce pas son devoir ?

Elle allait peut-être lui demander de l’emmener, lorsque Bon-Louis parut sur la route. D’un ton gai, il échangea quelques paroles avec Aubry, puis celui-ci rassembla les rênes du cheval.

— Allons, dit-il, au revoir, bonnes gens ! Venez tous me voir dimanche, on s’amusera encore lundi.

Il s’en alla. Son dos voûté se profila en noir sur le ciel clair, pendant que la carriole montait au pas le roidillon qui menait à la lande, et Vevette pensa que tout d’un coup il était devenu bien vieux…

Bon-Louis était parti, elle ne le revit pas ce jour-là.

Le lendemain, pendant qu’elle lavait au doué, il passa, portant des choux hâtifs, qu’il allait planter. Elle n’était pas seule ; il causa pendant cinq minutes avec les autres femmes, lui adressa un court : – Bonjour, Vevette ! – et s’en alla.

Durant trois jours encore, il ne la vit que devant des tiers ; une singulière prudence doublait encore celle qu’il avait toujours possédée. Non seulement il ne parlait à la jeune femme que de choses indifférentes, sans aucun sous-entendu qui pût éveiller en elle un souvenir, mais il lui parlait peu, et semblait s’amuser plus volontiers à causer avec les autres. De plus, il ne la regardait pas, de sorte que ce fut elle, bientôt, qui chercha ses yeux.

Il l’évitait si bien, qu’elle s’en sentit navrée. L’exquise sensibilité qu’elle tenait de la nature s’était affinée jusqu’à la torture par les angoisses et la contrainte des temps derniers ; tout à coup, elle se figura qu’il ne l’aimait plus. Les racontars des bonnes langues n’avaient jamais tari sur les entrevues de Bon-Louis avec les filles accueillantes des environs, et ce qui la laissait indifférente autrefois la désespérait aujourd’hui.

Une tristesse affreuse, insondable, tomba tout à coup sur Vevette. Comment, s’il l’avait vraiment aimée, pouvait-il faire si peu de cas d’elle ? En vérité, il s’intéressait davantage à la première venue ! Oh ! ces hommes ! ils disent d’une façon et ils pensent de l’autre… Mais pourquoi lui avait-il parlé alors ? Quel besoin, s’il n’éprouvait pas seulement un peu d’amitié pour elle, avait-il eu de la tourmenter et de lui rappeler tant de choses qu’elle eût bien mieux fait d’oublier ?…

— Comme la Vevette devient blanche ! dirent un soir les commères.

— C’est qu’il lui ennuie de son mari, répondit une âme charitable.

C’était vraisemblable ; aussi personne n’y contredit.

Ce soir-là, le soleil s’était couché dans un ciel d’orage, et la nuit était aussi chaude que le jour. Après avoir servi le souper de son père, elle le laissa monter se coucher, et, se trouvant enfin seule, elle s’en alla dans le jardin. Les murs, avec leur apparence familière, l’étouffaient dans l’espace resserré de la vie de famille : elle voulait de la liberté, la pauvre liberté de pleurer seule sous le ciel.

Tout était noir au dehors, et l’air tiède caressait sa joue brûlante. Elle alla au fond du jardin touffu s’asseoir sur un banc protégé par une tonnelle qui regardait la mer ; le feuillage des chèvrefeuilles et des rosiers musqués était grêle encore, mais il abritait déjà, et les fleurs sentaient bon.

Elle entra sous l’arceau de verdure ; au moment de s’asseoir sur le banc, elle recula avec un petit sursaut de frayeur, avertie par l’instinct de la présence d’un être humain.

— Ne dis rien, Vevette, c’est moi, murmura Bon-Louis à son oreille.

Il l’avait prise par la taille et fait asseoir près de lui, sur la planche étroite. Elle se tut, trop surprise, trop émue pour se rendre compte de ce qui se passait.

D’ailleurs, lorsqu’elle fut assise, il cessa de la tenir et resta près d’elle, sans la toucher autrement que par les plis de ses vêtements ; ils ne se parlaient pas, et chacun d’eux sentait son âme filtrer insensiblement dans celle de l’autre.

— Pourquoi es-tu venu ? demanda Vevette, tout à coup étrangement agitée.

— Est-ce que je pouvais rester plus longtemps sans te parler ? fit-il tout bas, d’un ton si passionné que la jeune femme sentit un flot de chaleur vibrante l’envelopper, de même qu’en se baignant dans la mer, on est pris et roulé par une lame.

— Tu ne t’es guère occupé de moi ces temps-ci, pourtant ! fit-elle avec reproche.

Si seulement elle avait pu, à cette minute-là, lui chercher querelle et l’éloigner ! Elle l’eût voulu, et en même temps elle sentait que s’il s’en allait fâché, elle se jetterait à ses genoux en le suppliant de rester.

— Pauvre mignonne ! dit Bon-Louis avec un petit rire, tu t’es fait de la peine à cause de moi ! Je ne t’en aime que mieux. Mais tu ne dois pas croire aux bêtises qu’on te dira : les gens sont malins, et il faut que les langues marchent. On leur donnera de l’occupation. Seulement, n’aie pas la simplicité de t’en inquiéter.

Vevette se sentit rassurée par tant de franchise ; cependant, un doute lui restait.

— Alors, fit-elle, ce qu’on dit de toi et de cette fille, ce n’est pas vrai ?

Il secoua les épaules avec impatience.

— Eh ! si, c’est vrai ! Il faut bien que ce soit vrai ! Sans quoi les gens se demanderaient où je passe mon temps ! Crois-tu qu’un marin comme moi puisse vivre dans un village comme Clairefontaine sans qu’on lui cherche une bonne amie ? S’il n’y en avait pas, on en trouverait une, sans tarder, et, avec les yeux que tu me fais depuis huit jours, on ne serait pas longtemps avant de trouver la vraie !

Un mouvement de pudeur offensée dressa Vevette sur ses pieds. Il la retint, non par la taille, cette fois, mais par son tablier.

— Écoute, lui dit-il, sans cesser de parler bas ; il ne s’agit plus ici d’enfantillage. Je ne puis pas finir de t’aimer : si j’avais pu, il y a longtemps que ce serait fait. C’est donc pour la vie, et, si tu te laisses troubler par les sottises des gens, nous n’avons pas fini de souffrir. Je t’ai parlé de ça pour que tu sois tranquille et que tu ne te fasses point de chagrin inutile. Est-ce entendu ?

Elle ne goûtait pas trop cette façon d’arranger sa vie, mais elle était sans réponse quand il parlait. Elle ne dit rien, et se laissa ramener au banc. La chaleur semblait augmenter de minute en minute, et les chèvrefeuilles embaumaient.

— Vevette, reprit Bon-Louis, c’est la quatrième fois que je t’attends ici… J’y suis venu tous les soirs…

Elle sentit sa colère tomber et fondre comme un flocon de neige.

— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? fit-elle troublée.

— Pour que les gens l’entendent ? J’aimais mieux attendre. Je savais bien que tu finirais par venir. Et si tu savais comme je t’ai appelée !

— C’est donc ça, que j’avais tant envie de venir ! J’en étais tout impatiente, fit Vevette pensive.

— Si tu savais ce que c’est que d’avoir peur de tout et envie de te voir, comme je l’ai…

— Je sais ce que c’est ! fit-elle, si bas, qu’il la devina presque sans l’entendre.

— Vevette, dit-il, est-ce que tu crois que nous pourrons vivre comme cela ?

Elle vibra tout entière d’un grand élan de passion purifiée par la douleur et le sacrifice.

— Oui, je le crois, répondit-elle.

— Et que nous ne ferons jamais de mal, ni à nous, ni aux autres ?

— Je le crois !

— Ce sera bien difficile.

Elle soupira sans parler.

— Si nous nous en allions, dis ? murmura-t-il tout près de son oreille.

Elle fit un signe de tête énergique.

— Jamais, dit-elle. Mon père en mourrait.

Bon-Louis baissa la tête.

— Pourtant, reprit-il après un instant, si nous nous en allions, il viendrait nous rejoindre ; je suis riche, Vevette, nous pouvons aller jusqu’au bout de la terre…

— Et les gens, que penseraient-ils de nous ?

Il fit un geste de dédain superbe.

— Je me soucie bien des gens ! dit-il. Ils diront ce qu’ils voudront, nous ne les entendrons pas.

— Mon père en mourrait de honte, dit Vevette, et Aubry en aurait du chagrin. Ils n’ont pas mérité ça.

Les jeunes gens gardèrent le silence.

— Alors, jamais ? dit Bon-Louis.

— Jamais.

Il la regardait, bien qu’ils pussent à peine se voir, et tout à coup il prit les deux mains qu’elle laissait tomber sur son tablier.

— Je t’aime, lui dit-il, je t’aime à en mourir. Ô Vevette, tu ne sais pas, non, tu ne sais pas ce que c’est que d’aimer !

— Moi ! fit-elle avec un petit rire ironique aussitôt éteint dans les larmes. Oh ! Bon-Louis ! j’ai plus souffert que toi, peut-être !…

— Non, cela ne se peut pas…

Il serrait ses deux mains à les broyer, et elle en était heureuse. Tout à coup, il la repoussa brutalement.

— Non ! dit-il, les dents serrées, je ne veux plus rester là ! Adieu !

— À demain ?

— Adieu ! Je ne sais quand. Adieu !

L’entrée de la tonnelle était étroite ; elle lui barra le passage.

— Ne me quitte pas ainsi, dit-elle, je te croirais fâché !…

Il fit un grand effort et se calma d’un coup.

— Fâché ? dit-il en passant les mains sur son front. Non ! Malheureux, oui !

Elle pleurait ; il lui reprit les mains.

— Ne pleure pas ; ce n’est pas ta faute. Ce n’est pas la mienne non plus. Allons, je ne veux pas que tu aies du chagrin à cause de moi, ma douce !

Il avait tiré son mouchoir et lui essuyait les yeux ; elle le laissait faire.

— Dimanche, reprit-il, en lui parlant comme à un enfant, dimanche, nous irons à Auderville. C’est après-demain, nous nous amuserons, ça te distraira. Tu ne pleures plus, c’est fini ?

— C’est fini ! dit-elle, souriant à travers ses larmes.

— Bien sage ! dit Bon-Louis d’un air content.

Il ne la tenait plus que par un coin de son tablier ; ils restaient face à face sans oser se quitter.

— Adieu ! disait-il. – Adieu ! répondait-elle, et ils ne bougeaient ni l’un ni l’autre. Tout à coup, se penchant sur elle, pour la première fois il la baisa violemment, rapidement sur ses lèvres entrouvertes ; avant qu’elle eût pu se défendre, il était parti.

Elle mit ses deux mains sur son cœur, courut à la maison, ferma la porte et se laissa choir sur le sol, devant son lit.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! se dit-elle, il fera de moi ce qu’il voudra… je suis perdue !

Et elle resta là, anéantie.

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