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Chapitre 34

Le dimanche matin, dès l’aube, La Haye, endimanché, se montra sur sa porte. Bon-Louis avait promis de les emmener à Auderville avec la carriole à Boirot, et le brave homme ne se sentait pas d’aise d’une si belle partie de campagne.

La carriole s’arrêta devant la maison. Vevette y monta, un peu pâle, les yeux battus. La Haye s’installa auprès d’elle, et ils partirent grand train.

— S’il y a du bon sens à monter au trot une côte comme celle-là ! dit une commère.

— Laisse donc ! Bon-Louis conduit des gens qui ne sont pas de sa famille, avec un cheval qui ne lui appartient pas ; il n’a pas besoin de se gêner, répliqua une autre fine mouche. S’il y a de la casse, ça ne lui coûtera rien.

L’air vif, et surtout le calme du jeune homme, rassérénèrent Vevette. Elle ne l’avait pas revu depuis leur entretien nocturne, et elle avait peur de se retrouver en sa présence. Quand elle le vit si allègre, plaisantant avec La Haye et ne lui témoignant à elle-même que l’amitié la moins inquiétante, elle reprit courage. C’était pourtant bien dur, d’avoir quelque chose à cacher. Cette âme honnête pliait sous le poids de la dissimulation, mais elle devait aux autres comme à elle-même de montrer vaillante figure, et elle se résolut à accomplir au moins ce devoir-là.

— Avoir l’air honnête, se dit-elle, en portant sur mes lèvres le baiser d’un homme qui n’est pas mon mari, c’est un mensonge, soit, – mais ça me punit joliment ; j’aimerais mieux être méprisée, ce serait plus juste ! Seulement, je n’ai pas le droit de faire retomber ma honte sur les autres !

Elle se roidit dans sa dignité, pour cacher le remords qui harcelait son âme.

Aubry les reçut très amicalement. Quand il embrassa sa femme, celle-ci faillit s’évanouir ; la malheureuse eût cru volontiers que la foudre allait tomber sur elle et l’écraser, avant que le ciel permît cette ignominie. La foudre ne tomba pas cependant, et le ciel ne se mêla de rien. Les hôtes entrèrent, non dans la maison de Michel Aubry, mais dans celle de sa sœur, contiguë, et un beau repas leur fut offert.

Après le dîner, les hommes allèrent en mer ; Vevette et sa belle-sœur restèrent sur le rivage, parlant peu, engourdies par la chaleur du soleil et le repos du dimanche, et suivant de l’œil les évolutions de la barque.

Vers cinq heures, les marins revinrent, et l’on emporta en triomphe au logis leur pêche abondante, dont une partie fut préparée pour le souper.

— Vous restez jusqu’à demain, j’espère ? disait Aubry à Bon-Louis.

Une pensée horrible traversa l’esprit de Vevette. Avoir sur le même palier, dans la chambre voisine de celle qu’elle partageait avec son mari, l’homme qu’elle aimait… c’était inadmissible. Elle leva les yeux pour l’avertir, mais il avait déjà répondu :

— Oui, maître Aubry, je resterai volontiers, puisque vous m’en faites l’invitation.

Consternée, elle resta immobile, ne sachant comment parer ce coup imprévu. Tout à coup, elle eut une illumination.

— J’ai oublié chez nous de retirer la clef du cellier, dit-elle ; il faut que je m’en retourne, car si en allant travailler les gars la voient demain sur la porte, notre cidre en souffrira !

Aubry n’était pas content ; il aimait bien son cidre, mais il avait compté sur la présence de sa femme, et de l’une ou de l’autre façon il se trouvait lésé.

Vevette, inspirée par la nécessité, sut trouver des arguments si péremptoires, qu’elle rangea tout le monde à son avis.

— Comment, dit Aubry, décontenancé, on va me laisser tout seul, à cette heure ?

— Si vous le permettez, dit Bon-Louis d’un air posé, La Haye s’en ira bien avec madame Vevette, et moi je resterai ici jusqu’à demain soir, comme c’était convenu.

— Comment t’en reviendras-tu, gars ? dit La Haye.

— Mes jambes, donc ! Elles ont fait plus de chemin en une fois qu’il n’y en aurait deux fois d’ici Clairefontaine. Allez, La Haye, n’ayez souci de moi, je ne me perdrai pas en route. Seulement, en rentrant, n’oubliez pas de donner l’avoine au cheval du père Boirot, car les garçons seront couchés ou en promenade.

Tout s’arrangeait ainsi. Vers neuf heures, La Haye et sa fille repartirent seuls. Vevette ne dit pas un mot tout le long du chemin.

En arrivant, La Haye se dirigea machinalement vers le cellier pour y prendre une poche d’avoine, car pour celle de Boirot, il n’y fallait pas compter. Les valets étaient couchés, et le maître dormait depuis longtemps. Tout à coup, il leva sa lanterne, et vit que la clef n’était pas dans la serrure.

— Vevette, s’écria-t-il, on nous a volé notre clef !

Elle venait derrière lui.

— Que non ! dit-elle, je l’ai dans ma poche.

— Comment ! tu l’avais ! et tu nous as fait revenir de si loin sans nécessité !

— Je l’avais brouillée avec les autres, répondit posément la jeune femme, et quand j’ai voulu la retrouver, je n’ai pas pu m’y reconnaître. Ne grondez pas, père ; j’en suis la première punie !

La Haye grommela encore un peu. Il s’amusait à Auderville, et avait regret d’en être revenu si vite. Mais il avait à soigner une bête échauffée par la marche et qui n’était pas à lui ; il l’emmena donc par la bride, et fut plus d’une demi-heure occupé à la bouchonner comme il faut.

Vevette, rentrée au logis, avait allumé une petite lampe, et, debout devant la table, sans penser à se déshabiller, elle songeait :

— Va-t-il falloir toujours ruser et mentir comme cela ? Mieux vaudrait mourir tout de suite !

Son découragement était si grand qu’elle en oubliait son amour. Au bruit des pas de son père, elle se leva rapidement, et se mit à ranger autour d’elle.

— Enfin, dit La Haye, voilà la bête au repos. Sans reproche, Vevette, une autre fois, tâche d’être moins étourdie !

— Oui, mon père, répondit-elle avec soumission, mais, s’il vous plaît, n’en dites rien à Aubry, il me gronderait, et je…

Elle fondit en larmes, sans pouvoir achever sa phrase.

— C’est bon, on ne lui dira rien ! dit La Haye décontenancé ; mais, Vevette, pour l’amour de Dieu, ne pleure pas comme ça, il n’y a pas de quoi ! Je t’ai connue plus courageuse ; voilà quelque temps que tu es toute retournée… Est-ce que tu serais malade ?

— Peut-être bien un peu, mais ça va passer quand viendra le beau temps. Embrassez-moi, papa, pour montrer que vous n’êtes point en colère et que vous m’aimez bien tout de même !

Avec un grand besoin de tendresse protectrice, elle avait posé sa tête sur l’épaule du vieux marin. Il la regarda, touché, comme au temps où elle était petite.

— Ces fillettes, dit-il, elles ont beau être femmes, on les voit toujours pareilles à celles qui vous grimpaient aux jambes, il y a vingt ans de ça ! Allons, bonsoir, ma petiote, fais dodo dans ton ber, on t’aime bien, va !

Il riait, mais il avait les yeux humides. Vevette l’embrassa deux fois en lui passant les bras autour du cou, et, quand il l’eut quittée, elle s’endormit plus tranquille. Le baiser de son père lui semblait avoir effacé celui de Bon-Louis.

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