Chapitre 35
Le jeune homme revint le lendemain, tard dans la nuit ; comme il le raconta le jour suivant, on s’était beaucoup amusé à Auderville, et Vevette comprit toute la sagesse de Bon-Louis. En restant de si bon cœur, alors qu’elle partait, il avait détourné pour longtemps les soupçons éventuels d’Aubry.
Elle rougit de tant d’habileté dont elle se trouvait être complice ; mais, comme toutes les âmes foncièrement honnêtes, qui se sont laissé prendre dans un engrenage moral, elle ne pouvait plus revenir à la droiture, sans causer quelque catastrophe.
Malgré le chagrin et le remords que lui donnait sa dissimulation, et les mensonges forcés qu’entraînait le secret de son amour, elle n’en voulait pas à Bon-Louis ; elle ne s’en prenait qu’à elle-même, et, dans son désir ardent de le voir meilleur et plus noble que tout au monde, elle s’accusait de sa faiblesse et se persuadait que c’était elle-même qui avait fait tout le mal.
On s’habitue à tout, même à vivre dans l’angoisse. Après huit jours de cette existence inquiète, Vevette avait trouvé une sorte de paix.
Elle aimait un autre homme que son mari, cela n’était point une idée nouvelle. Depuis quatre ans, elle avait eu le temps de s’y accoutumer. Elle en était aimée : qu’y pouvait-elle ? Rien, assurément. Ils avaient parlé de leur amour : c’était fâcheux qu’ils en fussent venus là, mais on ne pouvait plus revenir sur une chose faite, et d’ailleurs n’avaient-ils pas chèrement payé ce moment de coupable joie, en renonçant aussitôt à la possibilité d’une vie heureuse, qui les eût rendus criminels ? Ah ! c’était un commencement d’expiation !
Restait ce baiser.
Oui, ce baiser, c’était le commencement du crime. – Ici Vevette ne pouvait excuser Bon-Louis d’aucune façon, et elle aurait dû le bannir de sa présence pour avoir osé…
Le bannir ! le pouvait-elle ? D’abord la peur du scandale l’en empêchait. On se fût demandé dans le pays pourquoi Bon-Louis, si décidé à ne plus quitter Clairefontaine, s’en allait tout à coup sans crier gare… Et puis, elle le sentait, – elle ne pouvait plus vivre loin de lui. S’il s’en allait, elle mourrait.
Mais la faute commise ne se renouvellerait pas. D’ailleurs, l’occasion ne se représenterait plus. Elle n’irait plus au jardin le soir, et Bon-Louis ne la trouverait jamais seule, elle y était bien résolue.
En effet, pendant trois jours, elle évita le jardin et la falaise. Bon-Louis avait beau être habile, il ne parvenait à la rencontrer que bien entourée, ou dans des endroits où le risque d’être surpris était si grand, que lui-même n’eût pas osé la regarder comme il savait le faire…
Un soir, cependant, il se trouva devant elle dans un sentier ; à droite et à gauche on entendait des voix dans les clos derrière les haies. Il ne pouvait rien lui dire ; il se contenta de la regarder d’un air de reproche, en levant un doigt pour l’avertir.
— Pardonne-moi, dit-elle tout bas, se sentant défaillir, et le regardant avec des yeux pleins de supplications muettes.
Il jeta un coup d’œil rapide autour de lui. Nul ne pouvait les voir, bien qu’on pût les entendre, s’ils parlaient même à mi-voix. Brusquement, comme la première fois, il se pencha vers elle :
— Oh ! non ! fit-elle en reculant, pas cela, j’ai peur, peur de toi…
L’expression ardente des yeux de Bon-Louis se voila tout à coup, et il baissa la tête. Timidement, comme un enfant coupable, il avança la main vers celle de Vevette et l’emprisonna…
Ils restèrent côte à côte, muets, inondés d’un désespoir terrible, qui était aussi de la joie, incapables de se séparer, et résolus à ne point aller plus avant.
— Si tu voulais, firent les lèvres de Bon-Louis, nous irions si loin, si loin…
— Non ! dit le geste de Vevette.
— Si tu m’aimais…
Elle le regarda avec tant de prière et d’amour qu’il se tut.
— Ne me regarde pas comme cela, dit-il en fermant les yeux. Tu me rends fou.
— Pardon ! fit-elle très bas. Je voudrais tant te savoir heureux…
Les voix continuaient dans le champ voisin à rire et à jaser.
— Va-t’en, dit-il tout à coup, en lâchant la main qu’il tenait. Va-t’en vite, et ne viens pas au jardin ce soir. J’y serai peut-être, peut-être t’appellerai-je, mais ne viens pas. Je tâcherai d’avoir du courage. Seulement aies-en aussi, aide-moi, n’est-ce pas ?
Il lui parlait avec une confiance si touchante, qu’elle sentit ses yeux se remplir de larmes.
— Oui, fit-elle d’un signe de tête.
— Je t’aime, dit-il tout près de sa joue, mais sans l’effleurer.
Au même instant, s’enlevant des mains, il franchit la barrière du clos voisin, et tomba au milieu d’un groupe qui l’accueillit par des éclats de rire.
Vevette regagna son logis sans se rappeler comment elle y était entrée.
Ils devaient aller à Auderville le dimanche suivant, et Vevette ne prévoyait pas la possibilité d’en revenir le même jour. Elle pouvait sans doute prier Bon-Louis de ne pas y aller, et c’était déjà quelque chose. Mais elle serait obligée d’y rester, et la pensée de se retrouver seule face à face avec son mari lui faisait courir des frissons sous la peau.
Après le baiser de Bon-Louis, non, elle ne pouvait plus rejoindre son mari ; c’était au-dessus de ses forces. Elle aimait mieux se tuer, s’il le fallait, que de mentir et d’accueillir par des semblants de paisible affection la tendresse de l’homme qu’elle trompait, au moins moralement.
Depuis douze heures, elle ne songeait plus qu’à cela, car le surlendemain serait le dimanche redouté, lorsqu’un messager lui arriva d’Auderville. C’était un paysan robuste et intelligent, qui avait accepté de bonne grâce une mission pénible.
— Votre gendre, dit-il à La Haye, s’est trouvé pris de mal avant-hier, et l’on ne sait trop ce que c’est ; il court des fièvres dans ce pays, et ça se gagne. Il vous fait dire de ne pas aller le voir demain, ni vous ni votre fille, et d’attendre que le médecin soit venu, pour savoir s’il n’y a point de danger pour vous à le soigner.
Vevette était devenue aussi blanche que la nappe étendue devant l’hôte pour lui servir à goûter.
— Il est donc bien mal ? demanda La Haye, bouleversé.
— Ce n’est pas qu’il soit si mal, reprit le messager, mais il est demeuré au lit hier matin, ne pouvant se lever, et je vais lui ramener le médecin tout à l’heure, car je m’en vais le chercher à Beaumont.
La Haye terrifié gardait le silence et regardait le porteur de mauvaises nouvelles comme si à force de le contempler il avait pu en tirer quelque chose de plus concluant. Vevette, appuyée d’une main à la table, la tête basse, écoutait en elle-même une voix mystérieuse. Elle se redressa et d’un ton calme :
— J’y vais, dit-elle ; vous resterez ici, mon père.
— Non pas, ma jolie dame, répliqua le paysan avec fermeté. Ça vous est absolument défendu par votre mari. Il a dit : Surtout que ma femme ne vienne pas, on lui fermerait la porte. Je ne veux pas qu’elle attrape du mal à cause de moi.
— Quel brave homme que cet Aubry, tout de même ! s’écria La Haye ému. Mais il a raison, ma fille.
Vevette leva sur lui ses yeux clairs et résolus.
— J’y veux aller, mon père ; on ne m’empêchera pas de faire mon devoir !
— Ton devoir est d’obéir à ton mari, et il t’a défendu d’en courir le risque ! Et si la défense de ton mari n’est pas assez, je suis ton père, et moi aussi je te le défends !
Vevette baissa la tête et alla s’asseoir sous la cheminée. Un monde de pensées douloureuses se remuait en elle. N’était-ce pas un appel de la Providence qui lui tendait la main pour la sauver ? De quel droit l’empêchait-on de courir à son devoir ?… Ah ! les malheureux obstinés qui lui barraient le passage, ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient !
— Je vais aller avec vous chez le médecin, au moins, dit Vevette. S’il me permet d’aller chez mon mari, vous n’aurez plus rien à dire !
— Pour ça, tu peux le faire, je n’y mets pas d’opposition.
Le messager partit sur son cheval, suivi à peu de distance par La Haye et sa fille, qui voulaient attendre le médecin sur la route, à son passage.
L’attente fut longue. Assis au pied d’une croix de granit, commémorative de quelque accident, peut-être d’un meurtre, comme la plupart de celles qu’on rencontre en ce pays, ils se taisaient tous deux, l’esprit plein de préoccupations étrangement différentes.
La Haye songeait au retard que la maladie de son gendre ne pouvait manquer d’apporter aux travaux de cette année. Son inquiétude n’était pas profonde, d’ailleurs ; l’idée de la mort ne se présente pas si facilement à ceux qui ont envie de vivre, et, s’il prévoyait des ennuis, il était à cent lieues de la pensée d’une catastrophe.
Vevette était écrasée sous le coup. Cette maladie imprévue de son mari lui semblait une punition du ciel, ou du moins un avertissement mystérieux.
— S’il meurt, pensait-elle, c’est le bon Dieu qui m’aura punie. Je n’aurai plus qu’à faire pénitence le reste de mes jours.
Elle se voyait déjà dans un couvent, courbée sous le fardeau de son crime.
— C’est moi qui l’aurai tué, se répétait-elle, pour s’empêcher d’entendre une autre voix, qui murmurait très bas au fond de son âme les paroles de Véronique mourante : – Il a presque trente ans de plus que toi, tu resteras veuve.
Ah ! si elle avait pu se boucher les oreilles pour ne pas entendre ! Mais la voix demeurait, malgré ses efforts, lui infligeant une torture de plus, ajoutée à celle de ses remords.
Enfin, le médecin parut, dans son petit cabriolet, et ils se levèrent pour lui parler.
— Rassurez-vous, mes bons amis, leur dit-il, en retenant son cheval : d’après ce que m’a dit l’homme, ce n’est pas grand-chose. Mais Aubry a grandement raison de ne pas vous permettre de l’aller soigner. C’est assez qu’il ait autour de lui sa sœur, qui ne peut pas s’en aller. Et puis, s’il faut vous parler franc, ni La Haye avec ses rhumatismes, ni vous, ma bonne petite dame, avec vos joues pâles, vous n’êtes de force à lui rendre de vrais services. Vous devriez prendre des fortifiants, madame Aubry, car vous n’avez pas bonne mine ! Du vin de quinquina et du fer. Venez me voir au premier jour, je vous ferai une ordonnance. Sans adieu.
— Et des nouvelles, monsieur le docteur ? dit Vevette en le retenant du geste.
— Eh bien, je repasserai ce soir, vers sept heures, envoyez quelqu’un ici ; je lui dirai ce que j’aurai vu.
Il rendit la main, et bientôt le cabriolet ne fut plus sur la route qu’une masse noire, oscillant brusquement sur ses roues grêles, comme une grosse araignée dans un pré.
— Eh bien, fille, allons à nos affaires, en attendant mieux, dit La Haye. Je m’en vais au pré de haut, voir les génisses.
— Allez, mon père. Sur le soir, j’enverrai quelqu’un ici.
Après avoir fait ensemble quelques centaines de pas, ils se séparèrent, et La Haye crut sa fille rentrée au logis. Mais quand le docteur repassa à la même place, ce fut encore Vevette qu’il y trouva. Elle avait erré tout le jour, sans oser retourner en son logis, qui lui faisait peur, à cause des pensées qu’elle y rencontrerait.
— Seule ici, à l’air du soir ? dit-il avec un bon sourire. Votre mari vous tient donc bien à cœur ? Ne rougissez pas, ma jolie dame, il serait à souhaiter que toutes les femmes fussent comme vous ! Eh bien, consolez-vous : votre mari guérira, à moins que le diable ne s’en mêle.
— Qu’est-ce qu’il a ? demanda Vevette.
— Il a surtout qu’il n’est plus tout jeune, et qu’il a beaucoup travaillé. Par là-dessus une variole assez forte, et voilà un homme à bas. Mais le sang est bon, et nous vous le rendrons avec un nouveau bail de vie. Ne vous tourmentez pas ; il est bien soigné.
— Je vais y aller, n’est-ce pas, monsieur le docteur ?
— Ah ! mais non ! C’est contagieux, ces bêtises-là, il ne faut pas s’y exposer. D’ailleurs, il ne vous recevrait pas, c’est convenu, vous en seriez pour votre peine. Il vous aime bien, allez, et ça lui coûte ; mais il a compris son devoir sans qu’on ait eu besoin de le lui montrer. Il ne se consolerait pas si vous restiez défigurée ! C’est qu’il aime bien votre figure, et il a raison. Ne vous tracassez pas, et prenez du quinquina. Au revoir !
Il s’en alla, laissant Vevette au milieu de la route, morne et désolée, comme la lande qui s’étendait sous ses yeux. Elle revint à pas lents, et la nuit tombait lorsqu’elle rentra chez elle.
— Tu m’as fait peur, lui dit son père en la voyant entrer. Je te croyais partie pour Auderville, à pied, et je t’assure que je n’étais pas tranquille. Sans Bon-Louis qui me rassurait…
Vevette aperçut le jeune homme sous le manteau de la cheminée, et un frisson lui passa sur le corps.
— J’attendais le docteur, dit-elle d’une voix lassée. Je l’ai vu. Il dit qu’Aubry guérira, à moins que le diable ne s’en mêle. C’est la petite vérole.
Les yeux de Bon-Louis se baissèrent ; il n’avait pas de raison pour aimer Aubry, lui, et un verdict plus décourageant lui eût fait plus de bien.
— À votre disposition pour aller chercher des nouvelles, dit-il, en se levant. Quand vous voudrez, patron, j’irai.
— Merci, garçon, ce n’est pas de refus.
Bon-Louis sortit sans que Vevette l’eût regardé. En ce moment, elle lui en voulait de sa présence, et même de ses offres charitables. Elle l’eût voulu bien loin. Ah ! s’il n’était jamais revenu !
Et bien avant dans la nuit elle sonda son angoisse, sans pouvoir en trouver le fond.
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