Chapitre 36
Tous les jours, on avait des nouvelles. Un va-et-vient s’était établi par la voiture d’Auderville, qui faisait un service régulier : La Haye, Bon-Louis, Vevette elle-même ou tout autre habitant du village se trouvait sur la lande, au passage du voiturier, et rapportait un bulletin verbal, toujours réduit à ces mots : Il n’y a pas de mieux, – ce qui signifiait une aggravation dans l’état du malade, ou bien : Ça ne va pas plus mal, – ce qui était l’indice d’une amélioration notable.
Les jours se succédaient, et la patience des paysans seule pouvait supporter ces longues alternatives sans résultat. Enfin, un matin, un messager spécial apporta de la part de la sœur d’Aubry un avertissement très grave.
Il est si mal que le médecin n’en répond plus, faisait-on savoir à Vevette.
Elle se tordit les mains dans une angoisse muette qui faisait peine à voir.
— Mon père, dit-elle, j’y vais ! Il ne sera pas dit que j’aurai laissé mourir mon mari sans lui dire adieu !
La Haye, fort abattu depuis deux jours par une attaque de rhumatisme, gardait le coin du feu, et souffrait cruellement. Sa résistance était brisée.
— Fais ce que tu voudras, dit-il à sa fille. Je n’ai plus le droit de te garder, si ton mari est si bas. Mais je ne puis t’accompagner, et tu ne saurais aller seule. Prends Bon-Louis avec toi.
— J’irai seule, mon père.
— Pour ça, non, je ne le veux pas.
Vevette espérait convaincre son père, avec un peu de temps et de peine, mais à peine l’avait-elle quitté pour vaquer aux soins de la maison, que La Haye avait dépêché le servante chez Boirot. Lorsque la jeune femme rentra dans la chambre, elle y trouva Bon-Louis.
— C’est entendu, dit La Haye ; voilà le garçon qui ne demande pas mieux que de te conduire, et, comme le cheval du père Boirot vaut mieux que le nôtre, il prendra sa voiture qui est aussi plus légère.
— Mais, mon père…
— En voilà assez, fit le bonhomme impatienté ; vraiment, Vevette, tu deviens querelleuse, je t’ai connue plus aimable, autrefois ! Va t’habiller.
Elle se retira la tête basse, sans répondre, et son père la suivant du regard :
— La pauvre âme, dit-il à Bon-Louis, elle a du chagrin !
Le jeune homme sortit sans répondre. Un quart d’heure après il était devant la porte avec la carriole, Vevette y monta près de lui, après avoir embrassé son père, et ils furent bientôt hors du village, non sans avoir reçu les exclamations apitoyées des gens qui connaissaient le but de leur triste voyage.
Le ciel était gris et terne, le vent d’est balayait les bruyères avec un petit bruit de souffle inquiétant comme l’auscultation d’une poitrine malade. Le cheval allait vite, et les voyageurs ne se parlaient pas.
Depuis leur rencontre dans le sentier creux, le jour même où avait éclaté la maladie d’Aubry, les jeunes gens ne s’étaient pas revus en tête-à-tête ; la crainte superstitieuse qui déchirait le cœur de Vevette ne trouvait pas d’écho chez Bon-Louis, plus endurci par la vie, mais il éprouvait une sorte de timidité, presque de honte, à la vue de celle qui bientôt peut-être pourrait lui appartenir sans crime. Il craignait de blesser les sentiments de la jeune femme s’il se montrait indifférent, et, d’autre part, affecter une commisération qu’il ne ressentait pas lui était impossible. Il avait préféré l’éviter, ce qui était plus convenable à tous les points de vue.
Ils ne pouvaient pourtant rester muets jusqu’à Auderville. Ce fut Vevette qui rompit le silence.
— S’il meurt, dit-elle, répondant à sa propre pensée, qui la poursuivait obstinément comme un refrain, – s’il meurt, j’entrerai en religion, oui, Bon-Louis !
— Tu ne feras pas ça ! s’écria-t-il en tirant si brusquement sur les rênes que le cheval s’arrêta court.
— Je le ferai ! Ce sera ma punition, pour tout ce que j’ai pensé, dit et fait de mal depuis que je suis mariée.
— Toi, ma pauvre Vevette, du mal ! Le chagrin te tourne la tête, reprit-il en rendant la main à sa bonne bête, qui reprit un trot allongé. Si quelqu’un a fait du mal, c’est moi, et j’en prends le péché sur ma conscience. Mais toi, mon pauvre agneau du bon Dieu !
Vevette regardait fixement le bout de la route, comme si elle avait voulu percer collines et vallons, et apercevoir son mari étendu sur le lit de son agonie.
— Oui, j’ai mal fait, reprit-elle le front plissé, l’air concentré : je n’aurais pas dû me marier avec la pensée d’un autre dans le cœur. Quand j’ai prononcé mon vœu de mariage, j’ai fait un parjure, car je ne pouvais pas jurer que je serais tout entière à mon mari, puisque j’en aimais un autre. À cet autre, j’ai pensé pendant des années, me trompant moi-même, fermant les yeux pour ne pas voir, me bouchant l’esprit pour ne pas comprendre… J’ai péché devant Dieu et devant mon mari, et j’en demande pardon à tout le monde !
— Vevette ! s’écria Bon-Louis, effrayé.
Elle poursuivit, comme si elle faisait une confession publique, avant de renoncer à tout :
— J’ai péché, lorsque j’allais soigner ton jardin. J’aimais ce jardin, parce que c’était le tien, et les fleurs que je cueillais là me paraissaient avoir meilleure odeur que les autres. C’était mal. J’étais mariée, j’aurais dû donner la clef à mon père et ne point m’en occuper.
— Vevette, ma douce ! supplia Bon-Louis.
Elle ne sembla point l’entendre et continua :
— Quand tu es revenu, j’aurais dû fermer les yeux et ne point te voir ; quand tu m’as parlé, j’aurais dû ne point t’entendre. Au contraire, j’aimais tes paroles et j’aimais tes yeux… et je ne pouvais m’en détacher, et quand tu étais passé, je me retournais pour te voir… C’était mal ! Quand je t’ai trouvé sous la tonnelle, j’aurais dû m’enfuir. Mieux aurait valu crier et appeler le monde que de te souffrir auprès de moi.
Elle parlait comme dans un accès de somnambulisme, et Bon-Louis, d’abord inquiet, se grisait à l’entendre. Ces aveux pénétraient en lui comme un filtre d’amour, et, loin de vouloir l’arrêter maintenant, s’il l’eût osé, il lui eût dit : Encore !
— Quand tu m’as baisé les lèvres, disait Vevette, c’était comme du feu, comme une flèche rougie qui serait entrée dans mon cœur par ma bouche… J’ai perdu la tête, de ce jour-là, je n’ai plus été à moi-même… Je n’ai pensé qu’à cela ; j’y pensais le jour ; mais le jour, je venais parfois à bout de l’oublier, tandis que la nuit… Oh ! la nuit !
— Vevette ! s’écria Bon-Louis, tais-toi, tais-toi !
Elle sembla s’éveiller d’un songe.
— Qu’est-ce que j’ai dit ? fit-elle d’un ton lassé. Je ne sais plus… Tu vois bien après tout ça qu’il faut bien que j’entre en religion !
— Vevette, tu seras ma femme. Le pauvre homme qui s’en va aura eu son bonheur sur la terre, et nous aurons le nôtre, notre temps étant venu.
— Nous, du bonheur ? Il n’aurait pas fallu le voler d’avance. C’est le doigt de Dieu, te dis-je, et il faut que nous soyons punis sur la terre, si nous ne voulons pas perdre notre âme !
Il eut beau parler, elle ne l’entendait plus. Repliée sur elle-même, elle suivait sa pensée, et de temps en temps, au mouvement de ses lèvres, il s’apercevait qu’elle récitait des prières.
Ils arrivèrent devant la maison d’Aubry. La porte était fermée ; les rideaux des fenêtres soigneusement baissés ne laissaient pas pénétrer le regard. Au bruit des roues, la sœur du malade parut sur le seuil.
— C’est vous ? dit-elle à Vevette. Il vous avait défendu de venir !
La jeune femme rentra subitement dans la réalité.
— Aubry est un bon mari, répondit-elle à sa belle-sœur, mais ce n’est pas une raison pour que je sois une mauvaise femme. Mon père est malade et n’a pas pu venir. Bon-Louis Duteux m’a amenée dans sa carriole parce que mon père ne se souciait pas de me savoir seule par les chemins. Menez-moi près de mon mari.
Anne regarda sa mignonne belle-sœur avec quelque pitié. Elle était si pâle et si visiblement fatiguée, que tout cœur sensible en eût été touché.
— Il a sa connaissance, dit-elle ; nous avons cru au matin qu’il allait passer, et c’est pour cela que je vous ai envoyé prévenir : le médecin va venir tout à l’heure. Ne voudrez-vous point attendre sa visite pour entrer chez mon frère ?
— Non, répondit résolument Vevette. Je veux le voir tout de suite.
— Attendez au moins que je le prévienne, fit Anne, en hésitant. Il a tant défendu de vous laisser entrer ! Savez-vous que c’est la variole noire, et qu’on en meurt comme des mouches, de l’autre côté de la Hague ?
— Je n’en sais rien, répliqua Vevette, mais, noire ou non, la variole n’est pas pour m’effrayer.
Elle allait franchir le seuil de la maison. Bon-Louis la retint par le bras, en même temps qu’Anne elle-même.
— Il ne serait pas content ! dit celle-ci. Et elle entra dans le logis, fermant la porte à clef derrière elle pour plus de sûreté.
Vevette et Bon-Louis restèrent seuls dehors ; une bise aigre traversait leurs vêtements et les transperçait de froid ; quelques enfants curieux rôdaient çà et là, mais les maisons étaient closes ; on s’était calfeutré contre la contagion.
Anne reparut.
— Faites excuse, ma petite belle-sœur, dit-elle ; Aubry vous remercie bien de votre visite et de votre amitié, mais il dit que si vous entrez, il ne vous le pardonnera jamais. Il vous fait savoir qu’il va mieux, et que, Dieu aidant, il retournera bientôt à Clairefontaine.
Vevette se laissa tomber à genoux sur la première marche du seuil ; ses sensations étaient si fortes et si confuses, qu’elle ne savait les distinguer. Une grande lassitude mêlée de joie et de tristesse était ce qu’elle ressentait le plus distinctement.
— Il faut aller à l’auberge, continua Anne, en la relevant avec douceur. Je n’ose vous dire d’entrer chez moi, car les effets de Michel y sont autant que chez lui. Monsieur Duteux, emmenez-la, et tâchez de la faire manger un peu. J’irai vous y voir tantôt.
Bon-Louis prit la main de Vevette qui se laissa docilement emmener, et il la conduisit dans la salle d’une modeste auberge, déserte à cette heure. La jeune femme s’assit sur une chaise et resta plongée dans une sorte de torpeur, pendant qu’on lui préparait un peu de nourriture.
À l’entrée du médecin, une heure plus tard, elle se dressa en sursaut.
— Allons, calmez-vous, madame Aubry, lui dit-il joyeusement. Votre mari est hors de danger, ce n’est qu’une affaire de patience, mais il ne faut pas le voir ; voici le temps le plus dangereux qui va commencer pour les autres. Il vous fait dire de rentrer bien tranquillement chez vous, et, dès qu’il sera en état d’être transporté, on vous le conduira.
— Il est sauvé, bien sûr, monsieur, vous ne me trompez pas ? demanda Vevette.
— Ma parole !
— C’est bon, alors, dit-elle, je vous remercie.
Elle était retombée sur sa chaise ; ses lèvres formèrent quelques mots indistincts, puis son corps s’affaissa un peu à gauche.
— Diable, voilà ce qu’il ne faut pas ! dit le docteur en la rattrapant au passage.
Il mouilla son mouchoir et l’appliqua sur les tempes de la jeune femme, pendant qu’il lui faisait respirer un flacon de sels.
— Promenez-la au grand air, dit-il à Bon-Louis, et ramenez-la chez elle dès que vous pourrez. Qu’on la mette au lit, et qu’elle s’y tienne. Malgré sa belle apparence, cette femme-là n’est pas forte. Dites à son père qu’il en ait bien soin.
Le bon docteur disparut ; la silhouette étrange de son cabriolet s’en retourna vers Beaumont, non sans entrer à plus d’une reprise dans de petits chemins de traverse d’où le brave petit cheval avait toute la peine du monde à le faire sortir. Mais les malades ne choisissent pas les plus beaux endroits pour s’y installer, disait-il à ceux qui s’étonnaient de lui voir un équipage si crotté.
Le soleil était très bas lorsque Vevette quitta Auderville. L’après-midi s’était écoulée en allées et venues, en détails futiles, en ces mille choses auxquelles le paysan est expert quand il s’agit de perdre du temps. Enfin, après s’être fait répéter cent fois qu’Aubry était hors de danger, qu’il la remerciait d’être venue, qu’il serait bientôt en état de retourner au pays, elle se décida à monter dans la carriole où Bon-Louis prit place à son côté, et avec un long regard en arrière, elle tourna le coin de la maison.
Le cheval prit le pas pour monter l’interminable côte qui mène aux hauteurs où serpente la route ; et, pour la première fois depuis le matin, Bon-Louis adressa directement la parole à Vevette :
— Eh bien, es-tu contente, à présent ?
— Oh ! oui, fit-elle avec un soupir.
— Tu as ce que tu voulais ? Tu n’entreras pas en religion ?
Elle détourna la tête.
— Je le devrais peut-être ! murmura-t-elle.
— C’est ça qui nous avancerait tous ! Voyons, ne dis plus de bêtises. Tout va aller comme devant, je suppose. Tachons de n’être pas trop malheureux.
Au fond de son cœur, le brave garçon eût préféré pour Aubry le repos d’une belle tombe ornée d’une croix toute neuve ; mais son âme n’était pas méchante, et il éprouvait une sorte de soulagement momentané à croire qu’il ne souhaitait pas la mort d’autrui pour l’avènement de son propre bonheur.
Ils étaient arrivés au haut de la montée, la mer s’étendait à leur droite, pour ne plus les quitter qu’à l’entrée de Clairefontaine. Le ciel était d’une splendeur étrange et sinistre. Un entassement de nuages couleur de pourpre foncée s’écroulait lentement sur un fond d’or en fusion. L’Océan, éclairé par une nappe de lumière, était aussi couleur d’or liquide, et les îles anglaises Jersey, Guernesey, Aurigny y découpaient leur côtes dentelées en masse d’un violet sombre, riche et triste à la fois. Jamais spectacle plus grandiose n’avait frappé leurs yeux.
— Regarde, dit Bon-Louis, j’espère que le soleil nous donne une illumination avant d’aller se coucher.
Elle tourna la tête de son côté, et vit cette indescriptible splendeur. L’or et le pourpre attristé se mêlaient de minute en minute, transformés tour à tour, et prenant des formes mystérieuses…
Soudain, Vevette sentit que cet embrasement du ciel passait en elle, et elle comprit que, malgré elle, malgré ses remords, ses luttes désespérées, ses résolutions héroïques, elle avait espéré… espéré d’être un jour à Bon-Louis, sans honte et sans crime.
— Vois-tu ! lui dit-elle, en indiquant de la main les masses croulantes qui semblaient s’effondrer dans le brasier ouvert au bord de l’horizon, tout ça, c’est comme nous ! Cela brille, cela brûle, et tout à l’heure il n’y aura plus rien que du noir et du froid !…
Bon-Louis enveloppa le cheval d’un violent coup de fouet, et il partit si vite, que le vent leur cinglait le visage. Malgré eux, ils regardaient le ciel à tout instant ; et, comme l’avait dit Vevette, les nuages tout à l’heure ardents s’assombrissaient, devenaient ternes, puis noirs et menaçants. Une bande sombre sortit des flots et monta lentement, dévorant l’espace embrasé ; le paysage devenait lugubre, une rafale courba les ajoncs, et Bon-Louis fouetta encore une fois le cheval, qui prit le galop.
Peu leur importait de mourir en cette heure de torture intérieure ; tout valait mieux qu’une telle vie. Après avoir parcouru ainsi quelques centaines de mètres, le cheval reprit une allure plus régulière, encore que très rapide.
— Vois, dit Bon-Louis en montrant du bout de son fouet les nuages entassés par grandes masses grises ; on dirait de la cendre.
— Le feu couve ! répondit Vevette, qui se souvint de ses méditations devant l’âtre.
En effet, une trouée lumineuse se fit jour, remplit le ciel et la terre d’une lueur fauve intense, effrayante, solennelle, puis disparut et laissa le monde dans l’obscurité comme après un bouquet de feu d’artifice.
— Le feu meurt aussi, dit Vevette d’une voix grave. Si nous pouvions mourir, Bon-Louis, cela ne vaudrait-il pas mieux ?
— Mourir ? On a bien le temps ! Vivre ! répondit-il d’un air sombre. Nous voici arrivés, Vevette. Va te promener demain sur la grève, à l’heure où la mer a presque fini de remonter. J’ai à te parler. Tu ne peux pas me refuser ça. Si tu ne viens pas, je me casse la tête sur les roches. Viendras-tu ?
— Je viendrai, répondit-elle.
Ils étaient désespérés et farouches, prêts à faire un mauvais coup, qui sait ! Si quelqu’un se fût jeté sur leur passage avec une insulte, Bon-Louis était dans une disposition d’esprit à le tuer d’un coup de couteau. Quant à Vevette, elle se fût précipitée sans mot dire en bas de la falaise, si Bon-Louis lui avait tendu la main en lui disant : Allons !
— Je sais ce qu’il me veut, pensa-t-elle : il veut me proposer de mourir ; eh bien, soit. J’aime mieux cela !
Ils arrivaient devant la porte de La Haye.
— À demain ? dit Bon-Louis.
— À demain, répondit-elle avec fermeté.
Et elle entra dans la maison, où son père l’attendait fort inquiet.
— Papa, dit-elle, Aubry est sauvé. Nous le verrons avant trois semaines.
— Dieu soit loué ! s’écria La Haye, mais comme tu me dis ça !
— Je n’en puis plus, dit-elle, j’ai failli perdre connaissance tantôt à l’auberge. Mais ce ne sera rien. Seulement, je vais me coucher, car je suis rompue. Je vous dirai le reste demain, papa.
La Haye monta dans sa chambre, mais Vevette, étendue dans son lit, n’y put trouver le sommeil. Toute la nuit elle se représenta l’heure du lendemain où Bon-Louis et elle, se tenant par la main, s’avanceraient vers les flots pour y trouver le seul repos qu’il leur fût donné de jamais partager.
La mer avait bientôt fini de remonter ; poussées part le vent d’ouest, les vagues déjà pleines déferlaient lourdement, envoyant des gerbes d’écume en avant, jusqu’au pied de la falaise.
— Où va-tu ? dit La Haye, au moment où sa fille prit un fichu de laine dans l’armoire pour le jeter sur ses épaules.
— Je vais me promener en bas sur le sable. J’ai mal à la tête, répondit Vevette.
Le vieillard regarda avec une tendre pitié le visage pâle et les yeux cernés de son enfant.
— Tu feras bien, dit-il ; tu as l’air minable… Tu ne t’es pas donné assez de mouvement ces temps derniers…
Vevette rejeta la tête en arrière avec un geste qui en aurait dit long à son père, s’il avait eu l’idée de l’observer, et, sans oser l’embrasser, elle franchit le seuil en lui disant : – À tantôt.
Elle tremblait d’impatience et de désespoir, en descendant le chemin rapide, qu’elle n’était pas sûre de remonter jamais. Qu’allait-il vouloir d’elle, celui qui lui avait pris son âme et sa volonté ? La mort serait la bienvenue.
Tout autour d’elle avait l’air d’activité méchante qui accompagne les tempêtes de vent d’ouest sur cette côte exposée aux plus furieuses rafales du large. Les herbes et les ajoncs de la falaise se hérissaient et semblaient grelotter convulsivement. Couverte de « moutons » blancs qui tranchaient avec un éclat sinistre sur son bleu dur, la mer avait l’apparence d’une ennemie ; les vagues accouraient courtes et pressées à l’assaut des rochers noirs, que l’écume couvrait et découvrait cent fois en une minute. Le granit, battu en tous sens, résonnait comme du métal, et l’on eût cru entendre sonner des appels de clairons ; des tambours semblaient battre la charge sur les roches sonores, pendant que des sons aigus de fifres et de voix humaines éclataient dans le lointain avec une ardeur féroce ; et dans les silences, les grosses lames s’abattaient sur le sable sourd avec le bruit et les secousses de la canonnade…
— C’est comme une bataille ! pensa Vevette. S’il faut mourir, je n’ai pas peur !
Elle regarda les vagues furieuses comme pour les défier.
— Si vous me voulez, leur dit-elle, vous m’aurez tout à l’heure, mais pas avant que j’aie vu ce que mon cœur demande !
Une tendresse chaude, émue, romanesque, où se mêlaient des fragments de vieilles romances, étreignait le cœur de Vevette. Toute la poésie inconsciente de sa vie chantait en elle un chant d’amour et de douleur ; au moment de dire adieu à la vie, elle se rappelait comment les autres, ceux qui racontaient les drames d’amour, pleuraient les amants à leur dernière heure…
— C’est beau, pensait-elle, de mourir plutôt que de succomber ! Il y a eu des gens qui ont fait de même ; c’étaient de braves cœurs… Pauvres malheureux, comme nous, ils souffraient tant, qu’ils ne pouvaient plus supporter la vie…
La mort lui apparaissait comme une libératrice, au milieu d’une gloire : des cris de triomphe, beaucoup de lumière, le ciel tout blanc, avec des ailes d’anges et des pavillons éclatants flottant partout, voilà ce qu’elle entrevoyait confusément comme l’avenir prochain. Elle aurait la main de Bon-Louis dans la sienne, et ils entreraient tous deux dans l’éternité comme dans une apothéose. Tantôt, lorsque le soleil couchant inonderait la mer et la falaise de teintes de feu, le ciel s’ouvrirait devant eux, et ils s’envoleraient, délivrés, radieux, désormais insaisissables…
Ce n’était pas un crime de mourir ainsi, c’était un droit ! Quand on ne peut plus supporter son mal, on s’en délivre. Quoi de plus naturel ?
Elle allait vite, extraordinairement légère et adroite, songeant à toutes ces choses, si rapidement, qu’elle ne pouvait s’arrêter à aucune. Il lui semblait avoir dans la tête un kaléidoscope se mouvant de lui-même, et qui lui présentait les pensées et les tableaux avec une rapidité faite pour lui donner un peu de vertige. Qu’importait, d’ailleurs ? Tout à l’heure, avec Bon-Louis, elle aurait le temps de reprendre ses idées et de causer tranquillement.
La mer montait, et la bande de sable entre les flots et la falaise devenait de plus en plus étroite ; Vevette dépassa le petit cap qui bornait de ce côté la vue de la grève aux habitants de Clairefontaine, et, comme elle l’avait prévu, elle aperçut Bon-Louis qui l’attendait.
Sans échanger une parole, ils firent quelques pas de conserve, puis le jeune homme fit entrer Vevette dans la grotte, celle que la mer allait tout à l’heure fermer du côté du rivage, et dont lui seul connaissait le chemin par la falaise, chemin mieux fait pour les oiseaux des grèves que pour un être humain. La petite cascade tombait en gouttes brillantes sur les scolopendres qui tapissaient le rocher, formant une nappe transparente et fine ; le granit, de formes bizarres, arrondies, poli par les vagues depuis des milliers d’années, était aussi doux à l’œil que le plus beau marbre. C’était un lieu tranquille et sûr, fermé à la vie du dehors. Seul l’Océan allait y pénétrer tout à l’heure, mais il ne pourrait en atteindre le fond, à moins d’une vague furieuse, poussée par un vent de tempête. Le danger existait, bien que son approche ne fût guère vraisemblable pour ce jour-là.
Avant de rejoindre Vevette, Bon-Louis explora du regard la falaise et la grève : personne ne se montrait, et à cette heure, les douaniers ne s’occupaient plus de ce coin de terre, désormais inaccessible ; puis il se glissa sous la cascade, assez adroitement pour en être à peine éclaboussé, et s’approcha de la jeune femme, qui l’attendait, debout, les lèvres blanches et les sourcils froncés.
— Que voulais-tu me dire ? fit-elle sans détourner les yeux.
— Je veux te parler librement, à cœur ouvert, comme je n’ai jamais pu le faire. Si dans toute notre vie nous n’avons que ce moment, eh bien, nous l’aurons eu. Assieds-toi.
Le sable doux et fin, couleur de son, s’étendait au fond de la grotte ; elle s’y assit, et lui près d’elle, pas trop près cependant.
Après avoir tant souhaité cette heure, qu’ils n’avaient jamais espérée, ils ne savaient plus que se dire. Tant d’amertumes, de regrets, de craintes cuisantes se dressaient entre eux, que leur âme débordait de tristesse sans pouvoir s’épancher. Ils n’osaient se regarder, car leurs yeux étaient peut-être pleins de colère, ils s’étaient tant fait souffrir l’un l’autre !
Une vague en se brisant contre le rocher qui gardait l’entrée de la grotte envoya une fusée de gouttes d’eau presque à leurs pieds. Ils allèrent s’asseoir tout au fond, où l’eau n’était pas montée depuis bien des mois peut-être ; le jour n’arrivait là que faiblement ; ils se sentirent plus à l’aise et se regardèrent en silence.
Qu’ils étaient pâles tous deux, et que la souffrance les avait changés, depuis le jour d’automne où ils s’étaient trouvés face à face, dans le jardinet de Sainte-Croix !
Ils y pensèrent en même temps, et un mouvement d’indicible commisération unit leurs mains glacées. Pauvres êtres, bons et tendres, qu’ils avaient eu de chagrin, depuis ce jour de leur rencontre, où la vie paraissait désormais devoir leur être douce et paisible !
— Cela me fait mal de te voir ainsi, dit Bon-Louis avec l’accent de la plus douloureuse tendresse. C’est à cause de moi que tu es devenue si pâle… Vevette, j’aurais mieux fait de ne jamais revenir.
— Oui, dit-elle, mais c’est fait maintenant, nous n’y pouvons plus rien.
Les vagues n’entraient pas directement dans la grotte ; elles frappaient les rochers au dehors, et, de temps en temps, un remous envoyait à l’intérieur un flot tranquille qui formait un petit étang, dont le niveau montait très lentement.
— Je t’aime, dit tout à coup Bon-Louis, je t’aime au-delà du possible ! Tu ne peux pas savoir ce que j’ai souffert pour toi…
— Autrefois ! dit-elle tristement.
— À présent ! Autrefois, c’est loin ; quand je regarde ce que j’ai enduré depuis six mois à côté de ce que je souffrais alors, je me dis que dans ce temps-là j’étais heureux, et que j’étais un imbécile de me plaindre ! Mais maintenant, oh ! maintenant !…
Elle lui jeta un regard de pitié profonde et pleine d’angoisse.
— Je suis jaloux, vois-tu, reprit-il ; je suis jaloux de ton mari…
Elle détourna la tête et soupira.
— Quand je pense que tu es à cet être-là, au lieu d’être à moi, j’ai envie de le tuer, – et, plus souvent encore, j’ai envie de te tuer !
— Je ne demande pas mieux, dit-elle d’une voix lente et désespérée, je suis venue pour cela.
Il la prit par le bras et le serra à la faire crier ; elle lui sourit faiblement. Il l’attira violemment à lui, et ils restèrent immobiles, muets, enivrés et brisés par cette étreinte, la première, depuis dix ans qu’ils s’aimaient.
Les bras de Vevette se dénouèrent, mais Bon-Louis la reprit, et posa sa tête sur l’épaule de celle qu’il avait toujours aimée. Il l’avait tant aimée, que, même à cette heure, le bonheur de sentir battre sous la robe de laine le cœur qui lui appartenait suffisait à sa tendresse exaltée.
— Je suis sans force, dit Vevette, en fermant les yeux. En venant ici, j’ai manqué à mon devoir ; je n’ai plus le courage de mentir ; nous allons mourir, n’est-ce pas ?
— Si tu le veux ! répondit-il, en la serrant contre lui. Je n’ai plus de volonté que la tienne ; nous ferons ce que tu voudras ; mais laisse-moi te regarder ; dis-moi que tu m’aimes !
Elle leva sa main droite.
— Si je t’aime ! fit-elle d’une voix basse et pénétrante qui semblait verser de la lumière dans la poitrine de Bon-Louis. Je t’aime plus que ma vie, plus que mon devoir, plus que mon honneur ; je t’aime assez pour mourir contente avec toi. J’ai trop souffert, vois-tu, il faut que ça finisse.
— Et moi ! dit-il, penses-tu que j’aie moins souffert que toi ?
— Je ne sais pas… Je crois qu’une honnête femme qui ment est plus malheureuse que qui que ce soit, vois-tu ! Tu ne peux pas te figurer ce que c’est que de regarder les gens en face quand on n’a pas la conscience tranquille. Moi, je ne puis pas ! Je détourne la tête, et alors je me figure que tout le monde sait pourquoi ! C’est horrible !
— Tu es bien bonne de te faire tant de misère pour cela, dit Bon-Louis ; les autres n’ont pas la conscience aussi nette que toi, tu peux en être certaine. Je ne peux pas te dire que tu es trop honnête parce que cela ne se dit pas, mais, entre toutes les femmes, il n’y en a, bien sûr, pas une qui soit si délicate et si fière.
— Et je suis ici, avec toi, pendant que mon mari se meurt peut-être là-bas ! fit Vevette d’un ton de dégoût profond. Je suis une misérable ! Voilà la vérité. Heureusement, la mort purifie tout !
— Oh ! chère ! oh ! douce ! s’écria Bon-Louis, regarde-moi, encore, encore…
Elle le regardait sans trouble, ravie, emportée par l’amour et le souhait de la mort, dans un rêve idéal où la volupté n’était plus un crime. Soudain il la prit sur son cœur, et lui ferma les yeux sous ses baisers.
— Non, dit-elle, en essayant de se débattre, nous avons promis de mourir, – mourons encore innocents…
— Pour cela, non ! fit Bon-Louis, les dents serrées, avec une sourde colère, personne n’y croirait, et nous aurions été dupes de nous-mêmes ! La mort sera bonne après, mais je ne veux pas mourir avant d’avoir eu tout le bonheur que tu peux me donner !
Elle luttait, mais elle était vaincue d’avance. Le salut de son âme ne comptait plus pour elle. La mort n’allait-elle pas la délivrer de tous ses devoirs et de toutes ses promesses ? Qu’importait à l’époux qu’elle ne devait plus revoir, qu’elle l’eût ou non trahi à cette minute suprême ? Ce n’était plus à lui de pardonner, mais à Dieu seul, – et celui-là savait ce qu’elle avait souffert !
Les vagues, amorties par leur choc contre le portique de la grotte, entraient pour ainsi dire apaisées, et venaient mourir plus bas, à leurs pieds.
— Vevette, fit Bon-Louis, dis-moi que tu m’aimes, que tu es à moi de ton plein gré, et que tu ne regrettes rien.
— Rien ! dit Vevette en fermant les yeux, que de ne pas t’avoir dit plus tôt que je t’aimais !
La grotte se remplit peu à peu d’une lumière glauque, douce et mystérieuse, qui envoyait des reflets d’or sur les parois de granit ; le soleil brillait au dehors, et l’onde illuminée par transparence jouait capricieusement sur le sable.
La mer avait cessé de monter et ne commençait pas encore à redescendre ; le clapotis très doux des vagues amollies berçait le rêve des amants, qui ne savaient plus s’ils étaient encore sur la terre, ou bien si leur rêve de mort était déjà devenu une réalité. Enfin, Bon-Louis, appuyé sur le coude, regarda Vevette, qui lui souriait, transfigurée par la passion. La lueur dorée qui flottait dans la grotte donnait à ce beau visage des teintes d’une merveilleuse finesse.
— Ma douce ! dit Bon-Louis, nous sommes en paradis !
Elle continuait à lui sourire, quand tout à coup elle se leva, les traits contractés.
— Allons, dit-elle d’une voix brève, nous l’avons promis, maintenant, il faut mourir !
— Mourir ! fit Bon-Louis, en la reprenant dans ses bras, mourir quand la vie est si belle, quand tu es à moi, quand nous pouvons être si heureux !
Elle se dégagea de son étreinte.
— Tu l’as promis, dit-elle. Est-ce que tu m’aurais trompée ?
Il redevint très grave, comme un homme soudainement dégrisé.
— Trompée ! Non pas ! Je voulais mourir hier, je le voulais aujourd’hui, – maintenant je ne veux plus ! Tant que ma vie a été un enfer, j’ai souhaité la mort, mais à présent je veux vivre, vivre aimé de toi, plus heureux que tous les rois du monde. Ô ma Vevette, ma joie !
Elle le repoussa avec un emportement farouche.
— Heureux ? toi ? C’est possible. Mais moi, qui ne me suis donnée que pour mourir après, je tiendrai ma parole.
Elle courait vers l’entrée de la grotte, il la retint, avant qu’elle eût touché l’eau qui décrivait des zigzags lumineux à ses pieds.
— Si tu meurs, je mourrai, lui dit-il d’un ton ferme. Mais soyons raisonnables, Vevette ; il sera toujours temps de mourir quand… quand Aubry reviendra.
Elle baissa la tête, comme sous un coup de massue.
— Je ne pourrais pas, je te le jure, savoir que ton mari réclame ses droits sur toi, et te laisser vivre près de lui. J’ai supporté bien des choses, avant… mais à présent je ne le saurais. Si Aubry revient de sa maladie, et s’il veut jamais être pour toi autre chose qu’un ami, viens me chercher, et nous mourrons sur-le-champ… veux-tu me le promettre ?
Elle fit un geste découragé.
— À quoi sert de promettre ? dit-elle ; nous avions promis, et tu vois comme nous tenons !…
— Cela, c’est autre chose, répondit-il. Mais je ne supporterais pas ce que je viens de te dire. Vevette, cela ne te semble donc pas bon de vivre heureux en nous aimant ? De savoir que je ne pense qu’à toi, que je ne vois que toi ?… Tu ne m’aimes donc pas autant que tu le disais ?
— Ne me demande jamais si je t’aime, fit-elle gravement. Je viens de te donner plus que ma vie, et tu ne veux pas m’accorder la seule chose qui pouvait m’en consoler. Tu vas être heureux, et moi je serai malheureuse ; mais, puisque tu le veux, c’est bien.
— Mais je ne veux pas que tu sois malheureuse ! s’écria Bon-Louis, qui fondit en larmes.
La vue de ces larmes d’homme, versées pour elle, produisit un effet extraordinaire sur Vevette. S’asseyant sur le sable, elle attira à elle celui qu’elle aimait au-delà de tout, et elle le consola, comme s’il eût été un petit enfant.
— Ne pleure pas, lui disait-elle, n’aie pas de chagrin, mon mignon. Je serai heureuse, je ferai tout ce que tu voudras, mais je ne veux pas que tu aies du chagrin.
— Tu m’as dit que tu serais malheureuse ! répondait Bon-Louis, suffoqué par les sanglots.
— Non, je ne savais pas ce que je disais, j’étais en colère, vois-tu ! Mais je serai contente, tu verras bien. Je t’aime tant ! Rien que de te voir heureux, cela me rendra toute gaie, tu verras.
Ils s’adoraient, et depuis si longtemps ! Leurs larmes furent bientôt remplacées par des sourires ; le reflet doré se retira peu à peu de la grotte, avec la marée décroissante, et les rayons du soleil sur son déclin vinrent effleurer le sable encore mouillé à leurs pieds.
— Déjà si tard ! dit Bon-Louis, comme réveillé en sursaut. Voilà le soleil qui va se coucher. Qu’est-ce qu’on va dire en te voyant rentrer ?
Vevette avait recouvré tout son sang-froid. Une fois résignée à vivre, elle reprenait ses facultés de courage et de décision.
— Je dirai que j’ai fait une grande promenade, et que la marée m’a coupé le chemin du retour. Ne t’inquiète pas pour moi.
— Je viendrai un moment ce soir, dit Bon-Louis en la retenant : attends que je regarde s’il n’y a personne dehors.
Il avança prudemment la tête, le corps garanti par les rochers, et revint précipitamment vers Vevette.
— Voici un douanier qui vient, dit-il tout bas. Tu sortiras quand il sera passé. Moi, je m’en vais bien vite par mon chemin d’en haut.
Avant qu’elle sût par où il était passé, il avait disparu dans la faille étroite au fond de la grotte.
Le douanier passa en effet ; mais s’il jeta dans la grotte un regard, il ne parut pas y remarquer la figure de Vevette, peu visible dans l’obscurité, et rendue plus indistincte encore par le rideau de la petite cascade.
Quelques instants après, elle sortit, et se dirigea vers le village.
— Tiens, madame Aubry ! dit le douanier, qui s’était arrêté au pied de la falaise. D’où venez-vous donc, que je ne vous ai vue ni devant ni derrière moi ?
— J’étais dans le Trou aux Fées, dit-elle ; je vous ai bien aperçu, mais vous n’avez point fait mine de me voir.
Le douanier ne fit point de commentaires, et remonta la falaise en causant avec elle de choses et d’autres.
La Haye attendait sa fille avec une certaine impatience.
— Que tu as tardé ! lui dit-il. Bon-Louis sort d’ici. Si tu avais été là, je l’aurais invité à souper.
— Ce sera pour une autre fois, mon père, répondit-elle.
Quand elle se trouva seule, le soir, elle descendit au fond de sa conscience, et fut étonnée de la trouver si tranquille.
— C’est parce que je suis décidée à mourir, se dit-elle. Pourtant, j’aurais cru que cela m’aurait fait plus d’effet ! Je ne puis songer à autre chose qu’à Bon-Louis. Aubry serait mort et enterré depuis dix ans, que je n’y songerais ni plus ni moins ! Quelle drôle de chose que la conscience ! Ça ne parle que quand ça veut. Et, avec toute la bonne volonté du monde, en ce moment-ci, je ne pourrais pas me trouver un remords !
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