Chapitre 37
La plus grande prudence était imposée aux amants par leur situation. La présence du douanier n’avait pas laissé de donner de l’inquiétude à Bon-Louis ; il s’était rassuré peu à peu, mais ses précautions méticuleuses de paysan normand contrariaient son ardeur d’amant. Deux ou trois fois, il se glissa sous la tonnelle du jardin de Vevette, où elle le rejoignit sans qu’il eût besoin de l’avertir de sa présence ; mais ces entrevues d’une minute ne faisaient qu’exaspérer son désir. Il essaya de proposer à son amie de le retrouver dans quelque endroit. Elle refusa : son âme timorée attachait une sorte de prédestination à la grotte : c’était là et non ailleurs qu’elle eût consenti à le revoir. Or, le temps de « morte-eau », où la marée baisse et monte beaucoup moins que de coutume, était venu pendant ces alternatives, et force leur serait d’attendre que la marée se relevât, pour tenter encore une visite au Trou des Fées.
Quinze jours s’écoulèrent ainsi. Les nouvelles de Michel Aubry étaient tous les jours meilleures, et, bien qu’il eût réitéré sa défense de laisser entrer sa femme, il parlait de revenir bientôt, comme d’une chose sûre.
La pensée de ce retour irritait au plus haut point Bon-Louis : ne pas voir Vevette près de lui, passe encore, si dur que ce fût ; mais la voir jour et nuit occupée d’un autre, c’était plus qu’il n’en pouvait supporter.
Les idées de suicide s’étaient envolées bien loin. Il tenait à la vie, désormais ; il y tenait d’autant plus qu’il aimait plus follement cette Vevette qu’il voyait tous les jours, sans pouvoir jamais la serrer dans ses bras. Ce qu’il voulait maintenant, c’était vivre, et vivre avec elle. Son bien du Cotentin vendu, l’argent en était resté chez le notaire de Sainte-Croix ; un jour, il s’en alla tout seul, sans rien dire, le reprendre et le porter à Cherbourg, chez un banquier où il était certain de pouvoir le redemander à toute heure. Sans se l’expliquer clairement à lui-même, il préparait un plan de fuite.
— Si Aubry faisait dire qu’il revient, pensait-il, la peur qu’en aurait Vevette la déciderait à partir avec moi !
Le quinzième jour après celui qui avait définitivement noué leurs existences, il trouva Vevette auprès de la hutte des douaniers. Les yeux perdus au loin, elle regardait la mer et l’horizon, où trois bateaux à vapeur laissaient une longue traînée de fumée grise. L’île d’Aurigny, éclairée par le soleil du matin, semblait tout proche, et l’on en voyait distinctement les maisons blanches.
— Vois-tu cette terre-là, dit Bon-Louis sans élever la voix ; c’est la terre anglaise ; on y vivrait libres et contents. Un petit bateau et quatre heures de mer… ce n’est pas bien difficile !
Elle le regarda, et ses yeux, pour la première fois, exprimèrent un consentement sans réserve.
— C’est après-demain le marché de Cherbourg, continua Bon-Louis ; il ne manque pas de choses à acheter pour une ménagère, et moi, j’aurais besoin d’avoir un harnais neuf de labour. Il y a un bateau pour Aurigny à quatre heures de l’après-midi ; on y serait arrivé à la nuit.
Vevette, silencieuse, le regardait de toute son âme, et ce regard disait : Emmène-moi !
— Si tu as des commissions, reprit Bon-Louis tout haut, donne-les-moi : j’accompagnerai peut-être bien la fille de ferme qui va vendre le beurre au marché, et je te rapporterai tout ce que tu voudras.
— Merci, dit Vevette.
Une coiffe blanche parut au détour du sentier ; l’oreille exercée de Bon-Louis avait saisi le bruit des pas avant que la femme fût visible. C’était la servante de Vevette.
— Madame Aubry, dit-elle, tout essoufflée, venez-vous-en vite à la maison !
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Vevette, indifférente.
Elle n’avait dit ni oui ni non, mais elle sentait bien en elle-même qu’elle partirait avec Bon-Louis, et rien ne l’intéressait plus.
— Il y a que votre homme vient d’arriver dans la voiture à sa sœur, et la maison est pleine de monde.
— Mon mari ? dit très lentement Vevette.
— Vère ! Votre père ne sait où donner de la tête sans vous !
— J’y vais ! répondit la jeune femme.
Bon-Louis était resté immobile. Ils échangèrent un regard.
— Viendras-tu ? Il faut que tu viennes ! disaient impérieusement les yeux de l’amant.
— Je suis condamnée ! répondirent ceux de Vevette.
Elle passa lentement, suivant sa servante, et Bon-Louis sentit que le soleil venait de se retirer de sa vie. Descendant la falaise à pic en courant, au risque de s’y tuer, il alla jusqu’à sa grotte, se jeta sur le sable, et cria de rage jusqu’à ce que la voix lui manquât.
Aubry était revenu tout à coup sans crier gare. En ces temps derniers, il avait reçu plus d’une visite de gens qu’il ne craignait pas d’exposer à la contagion, ne s’en souciant guère, car sa sollicitude s’arrêtait à sa jolie femme.
Un de ses visiteurs avait été le douanier rencontré par Vevette au sortir de la grotte ; leur conversation n’avait pas été longue.
— Avez-vous vu ma femme ? avait demandé le convalescent.
— Je l’ai rencontrée à la mer, le jour de la dernière tempête d’ouest, avait répondu l’autre, et même elle a dû être prise par la marée dans le Trou aux Fées, car elle n’avait pas eu le temps d’y entrer, bien sûr, après que l’eau s’était retirée ; j’étais là. Elle a eu sans doute peur d’être grondée pour son imprudence, car elle ne m’en a rien dit.
— Elle n’y était pas seule, toujours ? demanda Aubry.
Le douanier prit un air très innocent, un de ces airs qui vous font envisager les pires éventualités.
— Avec qui voulez-vous qu’elle y eût été ? demanda-t-il. Madame Aubry n’a pas fait de grandes amies à Clairefontaine, et son père ne peut pas se lever de sa chaise !
Aubry n’insista pas ; mais un démon, qu’il ne connaissait pas jusque-là, fut logé dans son âme à partir de ce jour.
Le lendemain, le docteur, l’ayant trouvé tout à fait bien, lui permit de sortir et de faire quelques pas devant sa porte.
— Ce n’est plus qu’une affaire de temps, dit-il, et voilà la bonne chaleur qui arrive juste à point.
Appuyé sur un bâton, Aubry fit deux fois le tour du jardin. Ses forces semblaient revenir, quoiqu’il fût désormais vieux et cassé comme un bomme de soixante-dix ans.
— Dame ! répondit le docteur à Anne, qui lui faisait part de ses observations, votre frère a pris congé de sa jeunesse ; mais il pourra vivre vieux s’il se soigne bien, et surtout s’il sait se ménager.
Avec force conseils, le docteur quitta son patient ; à peine était-il parti, qu’Aubry appela sa sœur.
— Je veux retourner demain à Clairefontaine, dit-il. Prépare ta voiture, tu me conduiras.
La jeune femme leva les bras au ciel. On ne fait point de voyages à si courte échéance dans ce bon pays haguais, et, après une si forte maladie, n’était-ce pas de la dernière imprudence ?…
Mais Aubry était de ceux qui, faisant rarement emploi de leur volonté, la trouvent toute fraîche et extraordinairement tenace, lorsqu’ils ont besoin de s’en servir. Il voulait partir le lendemain, et force fut de lui obéir.
— Sans avoir seulement prévenu tes gens ! disait Anne.
— Il serait à regretter qu’on dût les prévenir, répondit brièvement Aubry.
Anne pensa que son frère, en revenant à la santé, avait pris bien mauvais caractère ; mais, habituée à la soumission envers son aîné, elle ne fit plus d’objections. Le lendemain, accompagnée de son mari et de trois ou quatre amis, elle installa Aubry dans un vieux fauteuil, à la première place de sa carriole, et c’est ainsi qu’il rentra en triomphe dans Clairefontaine ébahi.
Assis auprès du feu, en face de La Haye, qui se frottait les jambes, où il avait grand mal, Aubry attendait que la servante eût ramené Vevette.
Elle entra, blanche comme une hostie, et s’avança vers son mari avec le même courage qu’elle eût mis à monter à l’échafaud.
— Bonjour, Aubry, dit-elle d’une voix calme, je suis bien aise de vous voir en si bonne santé, après la maladie que vous venez de faire.
Elle lui présenta ses deux joues, sur lesquelles il mit deux baisers, et se retira un peu pour souhaiter la bienvenue à sa belle-sœur et aux autres hôtes ; puis elle s’occupa des soins du repas.
— Ne voulez-vous point vous mettre au lit ? dit-elle à son mari, après un moment ; je suis sûre que vous vous y reposeriez mieux que sur une chaise, et nous serions avec vous tout de même.
La proposition fut trouvée si sage, que chacun l’approuva, et, en moins de rien, Aubry se trouva emmailloté de couvertures, au fond du grand lit à rideaux d’indienne qui avait été celui de Rose La Haye, et qui depuis était devenu son lit de noce. Les yeux du convalescent ne cessaient d’observer sa femme, qui allait et venait avec son calme accoutumé. Plus expert aux choses de l’âme, il eût remarqué le pli du front et la tension pénible du sourire ; mais Vevette était de force à garder son secret.
La journée s’écoula, interminable et lourde pour la malheureuse femme, qui n’eut pas même un instant pour regarder en elle-même et envisager la situation. Enfin, après la tombée de la nuit, quand tout le monde fut parti et qu’elle eut fini, en compagnie de la servante, d’essuyer et de remettre en place la vaisselle dont on s’était servi, elle s’approcha du lit de son mari.
— Vous êtes bien las, Aubry, dit-elle avec douceur, je vais vous laisser dormir et monter à ma chambre. Je vous souhaite une bonne nuit.
— Bonne nuit, répondit-il froidement.
Elle se retira, et il écouta attentivement pour savoir si elle n’allait pas sortir… Non : elle était en effet montée à sa chambre, et il l’entendait aller et venir au-dessus de sa tête. Satisfait, il s’endormit d’un lourd sommeil.
Vevette rangea autour d’elle aussi longtemps qu’elle put. Elle avait peur du moment où elle devrait se tenir immobile et regarder en face ses propres pensées. Brisée, elle s’arrêta enfin, et ouvrit la fenêtre pour respirer, après avoir éteint la lumière. La nuit était sans lune et sans étoiles.
Une ombre se détacha du mur de la grange en face d’elle. Elle reconnut Bon-Louis, quoiqu’il fût dans l’obscurité et qu’il n’osât se montrer plus distinctement. Les mains appuyées sur le granit de la fenêtre, un peu penchée en avant, elle perçait l’obscurité de son regard éperdu.
Ils ne pouvaient distinguer les traits l’un de l’autre, et jamais leurs yeux ne s’étaient dit tant de choses.
— S’il avait un fusil, et s’il voulait me tuer, que je serais heureuse ! pensa Vevette, et elle ouvrit les bras, offrant sa poitrine à la balle bénie qui viendrait la délivrer.
À un mouvement que fit Bon-Louis, elle comprit son imprudence. S’il allait croire qu’elle l’appelait !… Elle fit un geste négatif, et se pencha un peu plus, un peu plus encore, prête à se précipiter pour le rejoindre.
Ce fut lui qui la retint d’un geste de prière.
Ce qu’ils souffraient en ce moment dépassait toute pensée, et pourtant l’idée d’une fuite immédiate ne leur vint ni à l’un ni à l’autre ; ils n’étaient pas assez civilisés pour concevoir et exécuter sur-le-champ un projet aussi hardi : Bon-Louis y eût songé peut-être si d’instinct il n’avait deviné que Vevette ne voudrait pas.
Il eut le courage de s’en aller. Quoiqu’il fût tard, quelqu’un pouvait venir et les surprendre : ces villages, où résident des douaniers, n’offrent aucune sécurité aux amoureux. On n’est jamais sûr que, dans l’endroit le plus favorable en apparence pour une causerie secrète, le canon d’un fusil ne reluise pas dans l’ombre, indiquant la présence d’un tiers inattendu. Il partit sans regarder derrière lui, car si elle l’eût appelé, il fût venu, au risque de la mort imminente.
Quand le bruit de ses pas se fut éteint, Vevette referma la fenêtre très doucement, se déshabilla machinalement et se mit au lit.
Le remords était enfin venu : il avait fallu la présence de l’époux outragé. En apprenant le retour d’Aubry, elle avait compris ce qu’est le crime ; le mot adultère avait flamboyé devant ses yeux et s’était gravé dans son cerveau comme au fer rouge.
Elle ne pouvait se rien nier à elle-même ; elle ne pouvait chasser la pensée obsédante, ni appeler l’image de l’amant pour chasser celle du mari absent ; le mari était là, dans la chambre au-dessous, elle l’avait trahi, et rien ne pouvait plus faire qu’elle ne l’eût trahi.
— Il fallait mourir, se dit-elle ; il fallait mourir avant ! Après, j’aurais dû savoir que nous serions lâches ! Il fallait mourir lorsque rien ne nous rattachait à la vie ; à présent, nous n’en aurons jamais le courage ! Jamais nous ne pourrons nous résoudre à ne plus nous revoir, à ne plus nous baiser… Lâches, lâches cœurs, qui aiment l’amour plus que la mort… quand la mort, c’était si simple et si beau !
Vevette avait raison. Ils tenaient à la vie, précisément parce que leur amour contrarié n’avait pas pu s’user ; ils avaient soif l’un de l’autre, et ils préféreraient tout à la mort, qui leur arracherait la douceur de l’amour, même uni à la souffrance la plus atroce. Elle se dit toutes ces choses, dans le silence de la nuit, et conclut qu’il fallait souffrir, et vivre, puisqu’on ne pouvait pas faire autrement.
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