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Chapitre 5

La barque de La Haye voguait tranquillement dans la baie de Vauville, sous les feux d’un soleil ardent. Le ciel était d’un bleu intense, la mer d’un bleu foncé, couleur du plus riche lapis : les dunes de sable jaune brillaient comme de l’or pâle, et le père de Vevette, assis à la barre, fumait tranquillement sa pipe, pendant que les trois enfants couchés sur le dos, à l’ombre de la voile rousse, jasaient en regardant branler la cime du mât, où tremblotait une petite flamme tricolore.

C’était un dimanche après midi. Les cloches tintaient partout pour vêpres, et le haut clocher de Siouville, droit comme un phare, envoyait plus haut que les autres sa volée dans l’éther léger.

Entre le cap de Flamanville et le nez de Jobourg, la baie s’étend spacieuse et hospitalière ; à deux kilomètres en mer de ces redoutables promontoires, les écueils qui en rendent l’abord si dangereux disparaissent ou se cachent à des profondeurs où ils deviennent inoffensifs. Le sable le plus fin couvre un espace considérable et s’avance jusqu’à la ceinture de galets du rivage, décrivant le plus gracieux croissant, offrant la plage la plus attrayante. À marée basse, l’Océan se retire de plus de cinq cents mètres, laissant miroiter joyeusement au soleil les filets d’eau douce tracés par les ruisseaux de la côte, qui, perdus dans la dune, se sont frayé jusque-là un passage souterrain. La pleine mer vient battre le galet en belles vagues aux volutes argentées, et toujours, en toute saison, que l’été y répande sa joie ou que l’hiver y brise la fureur des tempêtes, cette baie de Vauville, entre les deux hautes falaises qui, à droite et à gauche, en protègent les abords, semble une large fenêtre ouverte sur l’infini.

La Haye était pêcheur par goût plus que par métier. Le village de Clairefontaine n’a pas avec Cherbourg de communications assez promptes ni assez régulières pour que la profession de pêcheur puisse y être lucrative. Mais nombre d’habitants de cette côte, en plus de la terre qu’ils cultivent, possèdent une barque dont ils se servent ostensiblement pour ajouter quelque petit bénéfice à leurs revenus, en tenant bien garnis leurs casiers à homards, – en réalité pour faire la contrebande avec les îles anglaises, profession plus rémunératrice, mais moins avouable.

La Haye fraudait-il ? C’est probable. Ces paysans de la Hague ont un levain d’indiscipline qui leur fait chérir tout ce qui est défendu par les lois ; les cavernes profondes des falaises offrent mille caches propres à dérouter les douaniers, et les légendes sont nombreuses, relatives aux bons tours joués aux gabelous. De nos jours, les amendes et la prison ont considérablement diminué le zèle des Haguais pour la contrebande ; mais au temps de cette histoire, un paysan des côtes n’était considéré comme un homme que s’il avait fraudé. C’était l’époque où un aubergiste, contrebandier de naissance et signalé pour tel, n’hésitait pas à mettre le feu à sa grange, pour attirer l’attention et dissimuler la sortie de ses complices, chargés de tabac et en route pour le cœur du pays.

Pour l’heure, La Haye ne fraudait pas. En brave pêcheur, il allait tendre ses lignes au large, pour les reprendre le lendemain, et en bon père de famille il avait emmené sa petite Geneviève, Vevette, suivant le gracieux diminutif en usage dans la contrée. De plus, comme Vevette ne voulait aller nulle part sans ses amis Véronique et Bon-Louis, l’excellent homme avait mis dans la barque tout le petit monde et le promenait par cette belle après-midi de dimanche, sous le ciel bleu, en vue des côtes, au milieu des vols de grandes mauves, qui pêchaient pour leur compte, avec des cris stridents.

— Père La Haye, dit tout à coup Bon-Louis en se relevant et en venant s’asseoir auprès du patron, prenez-moi pour votre mousse ; je vous servirai bien.

La Haye ôta sa pipe de sa bouche et se mit à rire.

— Un beau mousse, vraiment ! fit-il : tu ne sais seulement pas nager !

— Vous croyez ça ! dit le jeune garçon d’un ton dédaigneux. Je suis capable de vous repêcher tous, les uns après les autres, si la barque venait à chavirer.

— Quand as-tu appris ?

— Toujours ; est-ce que vous pensez que depuis quatre ans que je vis à Clairefontaine, je ne connais pas tous les tours de la mer et de la falaise ? Si vous le vouliez, je vous dirais où est la cache à Picot, la cache que personne n’a jamais pu trouver ; je sais où elle est, moi, et je vous la montrerai…

— C’est bon, c’est bon, interrompit La Haye avec un peu d’humeur et beaucoup de prudence ; on ne te le demande pas.

Au regard malin que lui jeta Bon-Louis, le pêcheur comprit que le garçonnet connaissait probablement beaucoup d’autres caches. Mais le Haguais n’est ni vantard ni bavard, et sait garder un secret, pour les autres comme pour lui-même.

— Prenez-moi pour votre mousse, répéta le petit ; je suis assez fort et assez grand pour vous être utile, et Boirot dit que je ne ferai jamais un bon laboureur, parce que j’aime trop l’eau salée. Faites de moi un bon marin. Tenez, regardez-moi !

Il s’était levé et se tenait fièrement debout, les jambes écartées pour n’être pas renversé par le roulis.

C’était vraiment un beau garçon : il avait treize ans révolus, et sa taille était plus développée que celle des autres gars de son âge. Ses yeux hardis, son beau sourire attrayant, ses sourcils noirs lui donnaient l’air d’un jeune conquérant. La Haye ne put s’empêcher de sourire.

— Voyez le fanfaron ! dit Vevette, toujours renversée sur un paquet de cordages, une main sous la tête, l’autre suspendue au banc ; il faut que notre Bon-Louis se vante !

Véronique s’était assise au fond de la barque, le dos appuyé à la paroi, et elle regardait son camarade sans rien dire, avec des yeux profonds où perçait une tendresse orgueilleuse et jalouse.

— Est-ce qu’il n’est pas beau ? demanda le regard de la jeune fille, en parcourant d’un éclair rapide les visages qui l’entouraient.

Vevette répondit par une moue boudeuse. La Haye exprimait plus d’approbation, mais Véronique ressentit comme un outrage personnel le silence qui avait suivi la remarque de la petite fille, et elle détourna la tête avec humeur.

— Boirot ne voudra pas, dit le patron.

— Demandez-le-lui.

— Et puis, tu n’es qu’un terrien, au bout du compte ! conclut La Haye avec malice.

— Moi ? un terrien ?

Avant qu’on sût ce qu’il voulait faire, Bon-Louis avait passé de l’autre côté de la voile, qui le cacha momentanément aux regards de ses compagnons ; presque aussitôt, le bruit d’un corps plongeant dans l’eau se fit entendre, et la tête rieuse du jeune garçon apparut à quelques brasses.

— Le mâtin ! il a passé sous la barque ! s’écria La Haye, qui cette fois ne put s’empêcher de rire.

Les fillettes s’étaient appuyées aux bordages et regardaient s’ébattre leur ami.

Il nageait véritablement très bien, avec une grâce inconsciente et une force dont il était bien aise de faire parade. Son corps d’adolescent, qu’on eût dit taillé dans le marbre, brillait sous l’eau d’une blancheur nacrée, et quand il plongeait, les mains en avant, avec la rapidité et le mouvement d’une flèche, il avait l’air d’un jeune dieu précipité de l’Olympe.

Quand il se fut assez diverti de ce jeu, il s’approcha de la barque en écartant ses cheveux mouillés que la vague ramenait sur son visage, et, se maintenant d’un bras à la surface, il demanda au père La Haye :

— Eh bien, est-ce que je sais nager ?

— Puisque tu as pu sortir d’ici, mon garçon, rentres-y ! répondit le patron avec un mélange de malice et de sérieux.

— Ô père ! fit Vevette, jetez-lui une corde ! La barque est haute et incommode…

— Non, dit Véronique avec un peu de colère, il est bien capable de remonter seul, laissez-le faire ; il ne fallait pas l’en défier.

Les joues de la jeune fille brûlaient, et ses yeux étaient troublés.

— Tu n’as pas peur qu’il se fasse du mal, ton chéri ? demanda innocemment Vevette, qui aimait à la taquiner.

— Je n’ai jamais peur pour Bon-Louis ! répondit fièrement Véronique.

La barque s’inclina brusquement du côté opposé, et le jeune garçon passa son visage hardi sous la voile.

— Voilà ce que c’est, dit-il, ce n’est pas difficile. Attendez seulement une minute que je me sèche, et puis, patron, vous allez me donner la barre, et vous verrez si je sais manier un bateau !

Un instant après il reparut tout habillé, et se présenta devant La Haye, qui sans mot dire lui remit le timon.

— Attention, Vevette, s’écria-t-il gaiement, gare les têtes, ceux qui en ont ; nous allons virer de bord. Lâche l’écoute, ma mignonne ; on va montrer à ton père qu’on n’a pas besoin de lui pour aller en Angleterre.

Vevette avait saisi la corde dans ses petites mains brunes et fermes, son père la lui reprit.

— Pas de bêtises, dit-il ; une petite femme comme ça n’a pas des mains faites pour le service de la marine. C’est moi qui serai le mousse.

Au milieu des rires, la barque avait changé de route et décrivait une courbe gracieuse sur la baie ensoleillée. L’écoute de la voile fut fixée à une cheville, et sous la conduite du nouveau timonier, l’équipage se remit à jaser.

Penché sur le bord, La Haye étudiait le fond de la mer, si transparente ce jour-là que les algues du fond semblaient presque effleurer la quille du bateau, bien qu’elles en fussent séparées par vingt-cinq pieds d’eau.

— Tiens ! fit tout à coup le patron, voilà un caillou que je n’avais pas encore vu ! Faut-il que l’eau soit claire, aujourd’hui !

— Où ça ? demanda curieusement sa fille.

— Là, à dix brasses en avant ; nous allons dessus… amène un peu, Bon-Louis, et regarde les amers, que je sache où nous sommes.

La voile dégonflée battit contre le mât, comme une aile brisée, et la barque flotta inerte sur les vagues indolentes, pendant que les navigateurs interrogeaient la côte.

— Je ne connais pas de roche par ici, murmurait La Haye interdit, et pourtant la roche y est, nous tournons autour… Ah ! je sais ! C’est la Corne.

— La Corne ! dit Véronique, je n’en ai jamais entendu parler.

— C’est qu’elle ne découvre pas, même aux plus basses eaux ; il faut un temps clair comme aujourd’hui pour la voir.

Il se penchait sur la mer, sondant la profondeur.

— Vois-tu, garçon, dit-il à Bon-Louis qui regardait attentivement, c’est une mauvaise roche ; elle est toute seule ici, en plein sable, et ce qu’il y a de pire, c’est qu’elle est creuse en dessous ; elle fait une sorte de crochet ; c’est pour ça qu’on l’appelle la Corne. On dit qu’un pêcheur s’y est noyé en retirant ses filets, une fois.

— Il y a longtemps ? demanda Bon-Louis.

— Ah ! vère ! il y a longtemps ! Je n’étais pas né. C’est un vieux qui racontait ça, quand j’étais petit. L’homme est tombé dans ses filets, et l’on n’a pas pu le ravoir. Le filet s’était accroché, et la roche servait d’ancre. Ce sont des gens de chez nous qui l’ont dégagé. L’homme était de Vauville.

— Allons-nous-en, dit Vevette avec un frisson. C’est une vilaine histoire.

— Lofe, garçon, je reprends la barre, dit La Haye ; il est grand temps de ne plus nous amuser, si nous voulons rentrer avant que la mer soit trop basse.

La petite compagnie accomplit le travail qui avait servi de prétexte à cette promenade ; mais, comme le prévoyait le patron, la mer s’était déjà trop retirée pour leur permettre d’aborder dans la crique qui servait de port à Clairefontaine.

— Il faudra se mouiller les pieds, dit philosophiquement La Haye, en attachant sa barque à un pieu destiné à cet usage. Allons, houp, les enfants, à l’eau !

Bon-Louis était déjà sur le sable, où les vagues mouvantes lui venaient à mi-jambes. Véronique attendait qu’il lui tendît les bras pour l’aider à sauter. Mais il avait pris Vevette sur son dos et l’emportait comme un petit paquet, en courant à travers l’eau qui les éclaboussait. On les entendait rire à gorge déployée.

— Attends, ma fille, dit La Haye en se tournant avec bonté vers Véronique, je vais t’emporter, moi, de peur que tu ne mouilles tes jolis bas blancs.

Mais elle avait déjà retiré ses souliers, qu’elle tenait à la main.

— Merci, La Haye, je n’ai pas peur de l’eau, fit-elle en se laissant glisser sur le sable, que le flot n’atteignait déjà plus, car la mer baissait très vite.

Elle marchait à son côté, portant quelques menus objets pour l’en débarrasser, et ils atteignirent bientôt le galet. Arrivés là, le patron s’aperçut qu’elle soupirait fréquemment.

— Tu n’es pas malade ? lui demanda-t-il avec intérêt, car c’était un bon cœur. Les têtes rieuses des deux enfants se montrèrent au-dessus d’eux à mi-chemin de l’escalier ménagé dans les roches, qui abrégeait fort la distance de la crique au village.

— Véronique, eh ! Véronique, es-tu assez lambine, depuis que tes seize ans sont sonnés ! Tu ne sais donc plus courir ?

Bon-Louis lui jetait par plaisanterie de petites touffes de ce gazon d’Olympe dont les jolies fleurs roses égaient l’aridité des falaises. Des larmes jaillirent des yeux de la jeune fille, et tombèrent sur son corsage.

— Ces fillettes, voyez-vous comme cela a le cœur sensible ! pensa La Haye.

Et, pour lui alléger la marche, il prit sans mot dire les objets qu’elle portait.

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