Chapitre 6
— Et moi, je ne veux pas qu’il soit le mousse à La Haye ! gronda madame Boirot. Ce n’est pas pour qu’il s’en aille servir les autres, juste au moment où il devient assez fort pour rendre ses services, – non, ce n’est pas pour ça que je l’ai supporté si longtemps, paresseux, pillard et mauvais comme il l’est !
Boirot laissait gronder l’orage en homme qui connaît l’inutilité de la résistance. Bon-Louis fit un mouvement pour parler, Véronique lui mit sa main sur la bouche, et il se tut.
— Un fainéant, qui a passé toute sa vie à « bétifier » dans la falaise et à dénicher des émouchets dans des endroits où un chrétien se casserait le cou ! Dénicheur d’émouchets, va ! Ça ne sait seulement pas tenir le manche d’une charrue, ni couper une brassée d’herbe pour les vaches. Sais-tu par quel bout on prend une faucille, grand niot ?
— Je n’ai pas besoin de me connaître en faucilles pour être marin ! répondit assez judicieusement le jeune garçon.
Madame Boirot se leva, une taloche au bout de son bras ; mais Bon-Louis avait vu le mouvement et s’était prestement dérobé. Véronique était devenue toute pâle.
— C’est pour ça que nous t’avons recueilli par charité, mauvaise graine de mousse ? reprit Témise.
Son mari l’interrompit.
— Non, ma femme, pas par charité. Bon-Louis nous a rendu des services, et, s’il est vrai que ce garçon a toujours mieux aimé la falaise que les champs, il est vrai aussi que ça ne l’a pas empêché de nous servir fidèlement dans bien des circonstances où notre propre fils n’aurait pas mieux fait.
— C’est toi qui le dis ! grogna madame Boirot. Enfin, un mot est un mot, n’est-ce pas ? Je ne veux pas qu’il soit mousse chez La Haye.
— Et moi, je le veux ! dit irrévérencieusement Bon-Louis.
Cette fois, la taloche partit, mais c’est Véronique qui la reçut, retentissante, sur une de ses joues pâles.
— Oh ! ma Véronique ! cria Bon-Louis en se jetant sur elle à corps perdu.
Elle l’avait entouré de ses bras, et, bien qu’il fût plus grand qu’elle, elle semblait le protéger de toute la supériorité de trois années qu’elle avait de plus que lui.
Témise n’était pas contente de ce qu’elle avait fait ; aussi ne trouva-t-elle d’autre réparation qu’une bonne bourrade dans les côtes de Bon-Louis.
Le jeune garçon n’y prit pas garde, et entraîna au dehors Véronique, dont la joue souffletée avait rougi, mais dont le courage semblait doublé par cette violence.
Boirot admonestait sa femme, et elle se trouvait si penaude du résultat de sa campagne, qu’elle le laissait faire, dérogation inouïe aux coutumes de la maison.
Bon-Louis avait emmené sa compagne jusqu’au fond du jardin ; il la fit asseoir sur le talus gazonné qui formait le pied d’une haie, et se jeta dans l’herbe à ses pieds.
— Ô ma Véronique, dit-il, en retenant ses pleurs de rage, tu as été battue pour moi ! Mais ne crains rien, va, cela n’arrivera pas deux fois ! Et comme tu es bonne, et comme je t’aime ! Vois-tu, j’aurais mieux aimé cent fois qu’elle me rouât de coups que d’entendre claquer sur ta joue le soufflet qui était pour moi !
La rougeur revint à l’autre joue de la jeune fille. Il s’était haussé jusqu’à elle et lui tendait son visage enflammé, pendant qu’il l’entourait de ses deux bras éperdus.
— Tu m’aimes donc, de vrai ? demanda-t-elle avidement en se penchant vers lui.
— Si je t’aime ! ma bonne, ma brave Véronique ! il n’y en a qu’une comme toi, et c’est toi ! Personne n’aurait fait ce que tu as fait !
Il se rapprochait encore, elle n’eut qu’à s’incliner un peu pour que ses lèvres fussent sur la joue du jeune garçon : elle lui laissa tomber ses bras amollis sur les épaules et pleura.
— Ne pleure pas, ça me fait trop de peine, dit-il en essuyant les larmes de son amie avec sa large manche de toile grise. Je ne veux pas que tu aies du chagrin pour moi.
Elle releva la tête en souriant au milieu de ses larmes.
— Ce n’est pas de chagrin que je pleure, dit-elle avec une douceur exquise ; c’est plutôt de plaisir.
— De plaisir !
Il s’était dégagé, dans sa surprise extrême.
— Oui, reprit Véronique en le ramenant d’un geste câlin, presque suppliant, si tu savais le plaisir que tu me fais quand tu dis que tu m’aimes, ça me va jusqu’au fond du cœur, et je suis heureuse, heureuse !…
— S’il ne faut que cela, tu peux être contente, car je n’aime personne autant que toi.
— Bien vrai ? fit-elle, toute rose de joie.
— Bien vrai ! répondit solennellement Bon-Louis.
— Baise le soufflet, dit-elle avec un mélange de trouble et d’ingénuité qui donnait à sa voix la douceur d’un chant.
Il posa dévotement ses lèvres sur la joue meurtrie, et elle poussa un léger soupir où entrait un peu d’angoisse. Il s’assit alors près d’elle, tout à fait calmé.
— C’est donc bien décidé que tu veux aller à la mé ? demanda Véronique en lui tenant la main.
— Vois-tu, ma Véronique, c’est plus fort que moi ; je ne pourrais pas faire autrement, répondit-il, dans toute l’honnêteté de son cœur. Est-ce que ça te contrarie ?
Elle hésita un peu, puis avec l’élan d’une âme qui ne connaît d’autre joie que celle de l’être aimé, elle répondit :
— Ça ne me contrarie pas, puisque c’est ça que tu aimes. Mais à terre je t’aurais eu plus souvent avec moi. C’est pour cela…
— Tu m’auras tout autant ! Est-ce que je ne reviendrai pas tous les soirs ? Et puis, on ne va pas tous les jours à la mer. Je trouverai bien du temps encore, va, pour t’arranger ton petit jardin.
Apaisés, ils restaient silencieux, se tenant la main : elle, tout entière à la douceur de l’avoir auprès d’elle ; lui, préoccupé de tout autre chose. Si elle avait su combien elle était loin des pensées de son ami !
— Est-ce vrai, Bon-Louis, dit-elle au bout d’un moment, ce que tu m’as dit ?
— Quoi donc ? fit-il distrait.
— Que tu m’aimes plus que tout ?
— Mais oui, c’est vrai ! Je t’ai aimée du premier jour, quand tu es venue me chercher à la mé.
Le souvenir de sa première déception lui revint alors, comme une chose plaisante.
— Te souviens-tu, dit-il en riant, de ce que tu m’as dit : que la mé n’était pas une personne, et que tu ne pouvais ni l’aimer, ni la haïr ?
— C’est vrai, dit-elle simplement, mais c’est toujours de même.
— Ah bien, moi, je l’aime ! Comme si c’était ma mère ou ma sœur.
— Plus que moi ? demanda-t-elle jalousement.
Bon-Louis pensa que ce ne serait pas poli de rejeter au second plan une amie qui venait de recevoir un coup pour lui ; d’ailleurs, qu’en savait-il lui-même, s’il aimait la mer plus ou moins que Véronique ? Il n’avait jamais fait la comparaison.
— Pas plus que toi, dit-il, mais je l’aime bien.
— Si tu l’aimes tant, je l’aimerai aussi, fit-elle en tournant vers le jeune garçon son visage baigné de joie impersonnelle. Et maintenant je m’en vais parler sérieusement à maman.
— Qu’est-ce que tu lui diras ? fit curieusement le jeune garçon.
— Je lui dirai que si elle ne veut pas que tu sois le mousse à La Haye, j’irai me placer en condition à Cherbourg. Et je le ferais !
— Tu vois bien que j’ai raison de t’aimer ! dit orgueilleusement Bon-Louis en la suivant. Mais il n’entra pas dans la maison.
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