Chapitre 7
Véronique avait gagné sa cause : Bon-Louis était le mousse de La Haye, et même on pouvait prévoir que celui-ci, devenu vieux, lui céderait volontiers sa barque et ses filets.
Six années avaient passé, sans modifier Clairefontaine et ses alentours ; mais bien des choses avaient changé chez les habitants.
Artémise était morte ; à partir de ce jour, contrairement à toutes les prévisions, Boirot était devenu vieux et cassé bien avant l’âge. On eût dit que les gronderies et les colères de sa femme le tenaient en haleine, et faisaient partie pour lui du pain quotidien ; elle disparue, quelque chose lui manquait, et il ne semblait plus vivre qu’avec peine.
Aussi Véronique était-elle responsable désormais de toute la maison ; mais ce fardeau ne semblait pas peser à ses mains alertes. Répudiant l’avarice maternelle, la jeune fille s’était adjointe une forte servante et un journalier robuste, chargés de tout le gros ouvrage. Elle n’avait plus guère sur les bras que la surveillance générale et les menus détails de ménage dont une femme aime à s’occuper.
Dans cette oisiveté relative, Véronique avait pris une certaine élégance de formes et de manières qui attirait sur elle les brocards des bonnes langues villageoises ; elle s’en souciait peu, d’ailleurs, son orgueil lui permettant de passer l’éponge sur des attaques qu’elle méprisait. Plus d’un parti s’était présenté pour la belle fille, seule héritière d’un domaine assez rond ; elle les avait tous refusés, disant à qui voulait l’entendre qu’elle n’était pas encore disposée à se marier, et qu’elle verrait plus tard à faire son choix.
Bon-Louis continuait à habiter la maison de Boirot, auprès des pommes de terre comme jadis. Au village, rien n’entre moins dans la tête des gens que de changer quelque chose aux coutumes établies ; selon toute vraisemblance, Bon-Louis resterait auprès des pommes de terre jusqu’au jour où il quitterait la maison de Jean Boirot pour se marier.
Il avait alors dix-huit ans, et jamais Clairefontaine n’avait rien vu de plus beau. Grand, souple, si élégant de formes, que sa grâce se faisait jour sous ses lourds habits de droguet, Bon-Louis travaillait d’une ardeur égale au gouvernail et à la charrue. Il avait à dépenser tant de fougue et de vie, que ses deux métiers ne suffisaient pas à l’occuper tout entier, et on le voyait souvent, monté sur les chevaux vicieux du pays, s’exercer à les dompter, ce qui lui réussissait fort bien.
Il aimait la lande presque autant que la mer ; lorsque, sur une jeune bête pleine de feu, il parcourait au galop les espaces sans fin qui s’étendent depuis Beaumont jusqu’à la pointe de la Hague, nu-tête, les cheveux au vent, excitant sa monture des cris et du geste, il avait l’air d’un des anciens Gaulois, jadis maîtres de ce sol âpre et souvent disputé ; son profil de médaille antique, emporté dans le tourbillon de la course, restait dans la mémoire, évoquant les souvenirs d’un autre âge.
Toutes les filles étaient amoureuses de lui ; à cinq lieues à la ronde, on se parlait tout bas dans les veillées de Bon-Louis Duteux, le laboureur de Clairefontaine, qui aimait mieux la mer que la terre, et qui savait si bien dresser les chevaux. À l’église, aux foires, elles le regardaient de loin ; sur les routes, elles se retournaient pour le voir, quand il passait debout sur sa grande charrette, fier et calme comme un triomphateur romain, dont sans le savoir il prenait les attitudes héroïques.
Mais les jolies filles n’agitaient pas le cœur de Bon-Louis. Toute sa croissance semblait s’être faite en dehors ; peut-être la vie de mouvement enragé qu’il menait, avec son visage impassible, empêchait-elle sa vanité de se développer ; ou bien, sans le savoir, portait-il déjà l’égide qui seule empêche les fantaisies passagères de naître : un véritable amour encore inconscient.
Depuis la mort d’Artémise Boirot, il vivait moins que jamais dans la maison qui l’avait adopté ; après les premiers jours de deuil où les membres de la famille s’étaient serrés les uns contre les autres, il avait pris l’habitude de souper chez La Haye, les jours où il allait à la mer ; et même lorsqu’il restait à terre pour travailler aux champs avec Boirot, il ne laissait point s’écouler de jour sans entrer dans la maison tranquille que la femme infirme du patron maintenait si proprette, si douce et si calme.
Deux ou trois ans après son mariage, Rose La Haye avait été prise d’une de ces étranges maladies, plus fréquentes dans les pays humides, et qui, sans attaquer aucun des organes nécessaires à la vie, empêchent bientôt leur victime de se mouvoir.
Ses jambes étaient devenues rétives à la porter, et la pauvre femme était, comme on dit dans ce pays, demeurée, c’est-à-dire demeurée incapable de marcher. Elle n’avait pas voulu prendre le lit, cependant. Coquetterie de femme encore jeune qui ne veut pas déplaire au mari, et courage de ménagère qui sait sa présence, au moins morale, indispensable à la bonne tenue de la maison. Rose s’était fait habiller et transporter tous les matins sur une chaise de paille auprès de la fenêtre, tant que durait le jour, sur un siège bas près du foyer, quand tombait la nuit.
C’était elle, malgré sa faiblesse, qui alimentait le foyer ; semblable aux vestales, elle ne le laissait jamais éteindre : il lui eût été si difficile de le rallumer ! Jadis c’était La Haye qui l’habillait ; depuis des années, c’était Vevette, la sage et souriante Vevette, qui, après avoir cessé de fréquenter l’école, était devenue la compagne presque inséparable de sa mère.
Elle était assez grande pour les seize ans qu’elle venait d’atteindre, mais c’était encore, par les sentiments et les impressions, une petite fille insouciante, qui ne pensait à rien qu’à ses devoirs et à ses plaisirs innocents. Son petit cœur tendre était plein de confiance, ses mains ingénues étaient pleines de caresses. Lorsqu’elle rentrait au logis, elle venait comme un jeune chat se frotter doucement à la chaise de sa mère, ou s’appuyer contre les genoux de La Haye. Si Bon-Louis était là, ce qui arrivait souvent, elle s’appuyait à son épaule et l’écoutait parler en regardant la flamme monter et descendre, spectacle inépuisable dans sa variété.
Elle aimait sincèrement Véronique, plus âgée qu’elle de six ans, mais si belle, si forte, si raisonnable ! Elle avait pour cette amie un de ces cultes enfantins, passionnés, irraisonnés, que les petites filles seules sont capables d’éprouver.
« C’est Véronique qui l’a dit », était une parole à laquelle elle n’admettait point d’objection, rien de ce que faisait Véronique ne pouvant être autrement que parfait.
Véronique venait parfois voir sa petite amie ; mais le plus souvent c’est Vevette qui s’échappait pour aller chez Boirot : elle y restait en extase devant les armoires bien rangées, les chambres propres et soignées, la lessive embaumée et le parterre planté de fleurs particulières, apportées de la ville pour la plupart, des « fleurs de demoiselle », disaient ceux qui critiquaient Véronique. Tout était pour elle un sujet d’émerveillement.
— Mais c’est de même chez toi ! lui disait parfois son amie.
— Oh ! non ! c’est moins bien ! répondait candidement la fillette.
Depuis un an, cependant, les visites de Vevette étaient devenues plus rares ; c’était depuis qu’un jour Bon-Louis, travaillant au parterre, lui avait donné une greffe précieuse d’un rosier nouveau. Véronique n’avait rien dit, mais elle avait froncé ses sourcils châtains, ce qui lui donnait une ressemblance extrême avec le jeune homme, et depuis, Vevette n’avait plus vu reparaître le bon sourire des anciens temps.
Il lui semblait maintenant que le sourire était forcé, que l’accueil était moins cordial… La greffe avait repris, et des fleurs superbes s’étaient épanouies cette année-là sur la pousse nouvelle ; mais Vevette ne pouvait les voir sans sentir son cœur se serrer au souvenir de cette journée pénible.
À partir de cette époque, elle avait choisi pour aller chez Véronique les moments où elle pensait n’y point trouver Bon-Louis. Elle n’eût pu dire pourquoi, et celui qui l’eût interrogée lui eût peut-être appris à elle-même ce changement d’habitudes ; mais, si inconscient qu’il pût être, Vevette s’y tint. C’était une fillette fière et qui n’aimait point les affronts. Si Véronique voulait garder ses roses, qu’elle les gardât ; à coup sûr, ce n’était point Bon-Louis qui lui donnerait maintenant ce que sa cousine voulait avoir pour elle seule.
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