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Chapitre 8

Les trois amis n’allaient plus guère ensemble dans la barque à La Haye. La barque elle-même se faisait vieille, et le patron, insouciant pour lui et son mousse, ne souhaitait point d’emmener les jeunes filles par partie de plaisir. Cependant, ils descendaient parfois la falaise ensemble. C’était les jours de grande marée, alors que la mer se retirant fort au large laissait à découvert des roches ordinairement invisibles, retraite assurée de coquillages friands ou de poisson délicat.

Une belle journée de septembre les trouva tous éparpillés sur cette plage rocailleuse. Après avoir atteint le matin même une hauteur inusitée, laissant à peine émerger les pointes des blocs de granit les plus considérables, l’Océan s’était retiré fort loin, et ses flots moutonnaient au large, cernés, à bonne distance des promeneurs, par une ceinture d’écume argentée.

C’était une chance inespérée pour la curiosité des habitants de Clairefontaine, qui connaissaient plutôt par ouï-dire qu’autrement les grottes diverses de la falaise.

Des failles profondes coupent le rocher en mainte place, parfois étroites, comme si une épée gigantesque venait de s’y enfoncer ; parfois larges et difformes, comme si l’on avait retourné un poignard dans une plaie béante de la montagne. Le granit d’un gris rosé semble se teindre de sang ; de larges bandes d’une sorte de jaspe sanguin revêtent la muraille d’une caverne, tandis qu’une autre, à côté, paraît tendue d’une étoffe d’un vert doux à ramages capricieux ; des algues diverses tapissent les galets qui forment le sol, tantôt vertes et menues, pareilles à des cheveux de fée ; tantôt en lanières massives et couleur de bronze neuf, ou semblables à d’immenses chapelets de feuilles et de glands de chêne, bizarrement accolés.

On glissait sur ce tapis étincelant, on se rattrapait aux rochers, ou bien l’on tombait, sans essayer de se retenir, tant la chute était naturelle sur ce terrain visqueux et accidenté ; et de rire, car presque toute la jeunesse de Clairefontaine se trouvait là, en humeur de gaieté et en appétit d’aventures.

— Oh ! la jolie caverne ! s’écria Vevette, qui marchait toujours en avant de son groupe.

Elle s’était arrêtée à l’entrée d’une grotte très haute et très étroite, d’une élégance de formes comparable à la plus pure ogive, où les rayons du soleil sur son déclin faisaient briller les mousses et les scolopendres sans cesse humectées par un ruisseau qui tombait de la voûte en plis argentés, et formait comme un rideau mouvant à cette alcôve sauvage.

— Ça ferait une bonne cache, dit malicieusement Véronique en regardant La Haye.

— Non, dit tranquillement le patron, ce n’est pas une bonne cache.

— Pourquoi ?

— D’abord, on ne peut pas y descendre par la falaise ; ensuite, on mouillerait les marchandises pour les entrer et les sortir, puisque cette eau pleure toujours d’en haut ; et puis, à marée haute, on n’y peut pas venir, à cause des cailloux. C’est tout au plus une cachette d’amoureux. Les douaniers le savent bien ! Ils ne se donnent pas seulement la peine de la garder.

Sous la pluie de gouttelettes, ils avaient franchi l’entrée et se trouvaient sous la haute voûte. Au-dessus d’eux, le gazon d’Olympe accrochait ses touffes roses partout où un peu de terre avait pu s’arrêter, et le fond de la grotte, qui montait en pente rapide, était fait du sable le plus sec et le plus fin, à l’abri de la plus haute mer.

— Si l’on se faisait prendre ici par le flot, dit Véronique, on n’y courrait pas grand risque.

— Non, si l’on avait des provisions, fit La Haye en riant ; sans cela, on y aurait faim !

Vevette courait déjà en avant, son père la suivit : il avait toujours si grand-peur que quelque malheur n’arrivât à la chérie ! Véronique resta un peu en arrière, regardant avec une sorte d’avidité ce rideau bleu que la mer formait à distance. Par une singulière illusion d’optique, on eût dit les vagues prêtes à entrer, alors que la mer ne serait pas dangereuse avant deux heures au moins.

— Il ferait bon rester ici, pensait-elle, enfermé avec quelqu’un qu’on aime… il ne pourrait plus s’en aller… on aurait le temps de s’expliquer…

Son regard aussi avide, mais plus ému, s’arrêta sur Bon-Louis, qui essayait d’atteindre la voûte en s’accrochant aux saillies du roc.

— Bon-Louis ! dit-elle d’une voix brisée.

— Quoi ? répondit le jeune homme qui se retourna vivement, en se maintenant d’une main dans une position difficile et périlleuse.

Elle le contemplait, le sein gonflé d’aspirations indicibles ; le regard surpris de son ami lui parut froid comme le choc d’une lame.

— Qu’est-ce qu’il y a ? fit-il avec un peu d’impatience.

Elle n’osa dire ce qu’elle pensait ; d’ailleurs, le savait-elle elle-même ?

— Ils sont partis, murmura-t-elle.

— Eh bien, va avec eux : moi, j’ai idée depuis longtemps de chercher un chemin pour descendre ici par la falaise en tout temps. Je crois bien que je vais le trouver. C’est ça qui ferait une cache !

S’aidant des aspérités du roc, il continua son ascension, et Véronique, les yeux baissés, sortit à regret de la caverne.

Elle l’aimait follement, ce gamin qui ne la voyait seulement pas ! Non qu’il ne fût bon et serviable pour elle en toute occasion, mais ce n’était pas cela qu’elle voulait !

Depuis le soufflet qu’elle avait reçu pour lui, six ans auparavant, elle avait senti s’agiter en elle un flot de passion à la fois ardente et mystique, dont la marée montante menaçait maintenant de la submerger.

Elle le trouvait jadis plus beau qu’un enfant de la terre, dans sa grâce d’adolescent, et l’archange saint Michel seul aurait pu lutter avec lui. À mesure qu’il se faisait homme, elle le trouvait plus beau encore. Avec un œil de sœur aînée, presque de mère jalouse, elle avait vu se développer en liberté les bras agiles, la poitrine large et robuste de son ancien protégé ; elle avait eu des gourmandises de chatte devant une jatte de lait, en regardant la peau blanche que les cheveux ombrageaient à la naissance du cou. Elle aurait voulu mordre à même comme à un fruit savoureux, et parfois, quand il était assis devant le feu, ses cheveux, désormais d’un blond doré, recevant du foyer des reflets ardents, elle se retenait de lui passer les bras autour du cou et de tomber sur sa poitrine.

Elle n’était pas assez ignorante pour ne pas s’être dit que cela était de l’amour.

Eh bien, quoi ? De l’amour, pourquoi pas ? Qu’y avait-il là de déshonorant pour elle ou pour lui ?

Elle était riche, il n’était pas absolument pauvre ; ils se marieraient, dès que Bon-Louis aurait tiré au sort, l’usage n’étant pas dans ce pays qu’un garçon dispose de lui-même en quoi que ce soit, avant d’avoir rempli cette formalité.

C’était encore à l’époque du service de sept ans ; s’il amenait un mauvais numéro, avec son argent, il s’achèterait un remplaçant, et ils vivraient très heureux sur le domaine des Boirot… Mais il fallait savoir attendre… Deux ans encore, c’était bien long ; pourtant l’attente était nécessaire : épouser un garçon beaucoup moins riche qu’elle, et plus jeune de trois ans, passe encore, quoique ce ne fût pas déjà si facile ; mais l’épouser avant qu’il eût vingt et un ans, c’était absolument inadmissible.

Elle marchait à travers les rochers, suivant à distance les promeneurs qui s’attardaient de ci, de là ; elle continuait son rêve, le visage fouetté par le vent de la mer, qui ramenait sur son visage ses cheveux blonds si correctement lissés d’ordinaire.

Il était resté là, tout à l’heure, quand elle l’avait appelé. Pourquoi n’avait-il pas compris qu’elle voulait de lui ? Il l’aimait bien, oh ! bien ! c’était sûr, cela ! Parfois encore, bien que si grand garçon déjà, il venait se câliner à elle, quand il avait du mal ou de la peine ; mais ce qu’elle sentait au fond de son âme, la soif qu’elle avait de lui, ce besoin irrésistible de penser sans cesse à l’avenir qui les réunirait pour toujours, il ne l’éprouvait pas…

— Il est trop jeune, se disait-elle ; il ne sait pas…

À la pensée de lui parler clair, d’interroger l’âme de ce garçon, encore enfant par certains côtés, elle rougissait de honte et d’impatience à la fois. Un jour viendrait où elle pourrait lui dire : M’aimes-tu comme je t’aime ? Ce jour-là, il répondrait oui ; mais, sans qu’il l’encourageât un peu, elle ne pourrait pas… Oh ! non ! c’était trop difficile !

Et sa pudeur virginale, étouffée un instant par le cri de la passion qui la dévorait tout entière, se dressait entre elle et lui, un voile dans les deux mains, pour la protéger et la défendre contre elle-même.

Des rires et des cris joyeux la tirèrent de sa rêverie. Bon-Louis dévalait rapidement la falaise, par un chemin à peu près praticable. Il avait donc trouvé l’issue qu’il cherchait, puisqu’il arrivait par en haut.

Véronique se rapprocha du groupe, et, l’heure s’avançant, ils revinrent ensemble tous les quatre vers la crique, où la route était aisée à remonter pour des pieds de jeunes filles.

Bon-Louis et Vevette s’étaient pris de querelle feinte et avaient entamé une de ces interminables taquineries paysannes, qui roulent sur des pointes d’aiguilles, si ténues, qu’on croit toujours les voir disparaître, faute d’aliment, et qui recommencent avec un luxe de sous-entendus, de périphrases et de concetti semblable à celui d’un sonnet italien de la décadence.

Faute d’arguments, à un moment donné, Vevette saisit une poignée d’herbes sèches et les fourra dans le dos de Bon-Louis, par l’entrebâillement de sa chemise largement ouverte au col.

Ce furent des rires à secouer la falaise. Pour se venger, le jeune homme essaya d’attraper la fillette, qui s’était échappée et, en véritable gamine, sautillait pour le narguer sur la pointe d’une roche.

Comme il étendait les deux bras pour la prendre, elle fit un brusque mouvement et tomba avec un petit cri de douleur.

Au même instant Bon-Louis avait fait le tour du rocher et l’avait relevée dans ses bras. Un peu pâle, mais souriante, elle disait :

— Ce n’est rien.

Cependant une large tache de sang venait de marbrer son bas à l’endroit de la cheville. Bas et souliers furent vite arrachés, et La Haye apporta de l’eau de mer dans son chapeau pour laver la plaie, plus étendue que profonde.

— C’est ma faute ! disait Bon-Louis d’un ton pénétré. Faut-il que j’aie été bête !

— Mais non, c’est la mienne, répondait Vevette en riant. Quel besoin avais-je de me percher là-haut ?

Le sang cessa de sourdre à la surface de la chair entamée, et la petite bande voulut se remettre en marche ; mais dès le premier pas Vevette boita visiblement et s’arrêta net.

— Tu n’es pas estropiée, j’espère ? fit La Haye, effrayé au souvenir de sa femme infirme.

— Oh ! non, papa. Vous l’avez bien vu, ce n’est qu’une écorchure.

— Vevette, s’écria Bon-Louis consterné, je ne me pardonnerai jamais ma sottise ! Et toi, tu ne pourras jamais me la pardonner ! Attends, je vais te porter jusque chez toi ! C’est bien le moins…

Il l’enleva dans ses bras robustes ; elle était si jeune, si frêle, si légère, qu’elle ne lui pesait guère ; et puis, dans ce moment-là, il eût emporté la falaise à bras tendu ! Comme il se mettait en marche, elle lui passa autour du cou un de ses bras mignons, afin de se maintenir.

— Pauvre petite ! dit-il en l’emportant d’un pas sûr au-delà de la bande de sable qui criait sous ses pieds.

— Ce ne sera rien, mon Bon-Louis, tu verras ! répondit-elle.

Un peu de faiblesse l’avait prise pourtant, car elle pâlit, et sa respiration devint plus courte. Il avançait lentement, suivi par Véronique et La Haye qui gardaient le silence.

La montée était rude, et le fardeau, tout léger qu’il fût, la rendait pénible. Cependant, Bon-Louis n’eût pas voulu l’abréger, et s’il s’arrêta au moulin ruiné, ce n’était pas pour reprendre haleine, mais parce qu’il se sentait envahi par une émotion à la fois très puissante et infiniment douce.

Le bras que Vevette avait passé autour de son cou, frais d’abord comme une fleur, s’était réchauffé peu à peu, et maintenant le brûlait comme un ardent rayon de soleil, mais la brûlure l’enivrait.

Arrivé près de la chute d’eau, il posa un pied sur un reste de parapet et regarda l’enfant qu’il portait dans ses bras avec une tendresse et une pitié infinies. Son cœur se fondait à la pensée qu’il lui avait causé du mal, et il ne savait comment le lui dire.

Elle avait fermé les yeux ; elle les rouvrit pendant qu’il la regardait, et voulut lui sourire, mais tout à coup elle rougit et fit un mouvement pour retirer son bras ; il la prévint en reprenant sa marche, et sans plus parler, la serrant un peu plus fort contre lui sans s’en apercevoir, il arriva jusqu’à la maison de La Haye.

— Mets-la à terre, mon garçon, dit le patron, que sa mère ne la voie pas apporter, elle en recevrait le coup de la mort.

Vevette était déjà sur ses pieds, une joue rouge, l’autre pâle, et un peu tremblante.

— Je puis marcher, mon père, dit-elle, voyez !

Elle entra dans la maison sans avoir jeté un regard derrière elle, et ceux qui étaient restés au dehors l’entendirent parler avec sa mère d’une voix tranquille, encore que mal assurée.

— Tu dois être fatigué, garçon, dit La Haye, car, toute fine qu’elle est, elle a seize ans ; il y a longtemps que je ne l’ai portée, mais elle doit peser ! Entre un peu t’asseoir.

— Je ne l’ai pas sentie, répondit Bon-Louis en s’essuyant le front. Merci, patron, je m’en retourne.

Avant qu’on eût pu lui dire un mot, il courait vers le rivage. La Haye rentra chez lui, et Véronique, dont les yeux bleus étaient devenus tout à coup froids et cruels, resta un instant immobile, comme si elle écoutait une voix mystérieuse ; puis, lentement, sans entrer pour revoir Vevette, elle se dirigea vers son jardin, s’assit à l’endroit où elle aimait à jaser avec Bon-Louis, dans leurs moments de repos, et pensa longuement sans que ses yeux eussent changé d’expression.

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