‹ Claude Monet : les NymphéasChapitre 6 sur 10 · VI

VI

LA LUTTE A OUTRANCE

Aujourd’hui, encore, après la bataille acharnée d’un demi-siècle, dont l’événement fut la révélation des Nymphéas, plus d’un œil «exercé» se rencontrera peut-être encore pour une suprême résistance aux fanfares de la victoire gagnée. Cela pourrait étonner quelques-uns. Puisque la fortune m’a permis d’en prendre mon infime part, comme spectateur, en quelques péripéties du combat, j’ai peut-être le droit de rappeler ce que fut cette lutte sans merci où les hommes tels que Monet, Degas, etc., s’engagèrent, pour la vie ou la mort, sous le feu des canonnades sauvages d’une troupe d’aveugles-nés, en guerre contre les rayons du soleil.

Considérez que Faure, qui refusait de payer 50 francs le Lever du soleil sur Vétheuil, était couvert d’injures pour ses achats précédents de toiles honnies. On oublie trop aisément ce que fut cette impitoyable mêlée où longtemps il parut que la fortune ennemie devait l’emporter de haute lutte sur des novateurs injuriés, bafoués, traités avec le dernier mépris par les critiques les plus autorisés du monde officiel, dispensateur des incongruités budgétaires. Il fallut une rencontre de circonstances particulières pour faire entrer l’Olympia au Louvre. On n’a peut-être pas oublié que l’Enterrement d’Ornans demeura longtemps caché dans l’ombre d’un réduit obscur où les visiteurs de notre grand musée se trouvaient hors d’état de le découvrir. Un jour, passant avec Monet devant cet immortel chef-d’œuvre, je lui disais:

--Eh bien, moi, si après tout ce que nous venons de voir, on me permettait d’emporter une toile, c’est celle-ci que je choisirais.

--Et moi, répondit-il tout d’un trait, ce serait l’Embarquement pour Cythère.

Ainsi voilà le chef de l’école dénoncée avec tant de virulence par la critique officielle comme le négateur de l’art, qui se classe, avant tout, parmi les fidèles de la lumière éthérée de Watteau, qu’il rejoint en souriant, sous des torrents d’injures. Nous découvrons, aujourd’hui, qu’il avait des raisons fondamentales pour cela.

Voyons donc, en courant, quelques aspects de la bataille. Le récit en a été sommairement fait par Gustave Geffroy, avec pièces à l’appui, dans son livre, fortement documenté, sur Claude Monet. Je ne puis qu’y renvoyer le lecteur. Il me sera permis de risquer simplement quelques brèves citations, afin de caractériser, à ce moment, l’état des esprits. L’extravagance de la polémique rend la documentation nécessaire, car, dans le présent triomphe de la nouvelle école de peinture, on a peut-être un peu trop vite oublié par quels torrents de grossières injures furent accueillis des jeunes hommes dont la seule offense était la recherche d’un surcroît de vérité dans les interprétations de la nature.

A la première exposition des impressionnistes (1874), suivie d’une vente à l’hôtel Drouot, le Charivari, sans malveillance systématique, écrivait: «Cette peinture, à la fois vague et brutale, nous paraît être à la fois l’affirmation de l’ignorance et la négation du beau comme du vrai. Nous sommes assez harcelés par les fausses excentricités, et il est trop commode d’appeler l’attention en faisant plus mauvais que personne n’osa jamais faire.»

Ce n’était qu’une entrée en matière. Les prix furent dérisoires. Le commentaire du Figaro n’était pas fait pour préparer une revanche: «C’est en couleur ce que sont en musique certaines rêveries de Wagner. L’impression que procurent «les «impressionnistes» est celle d’un chat qui se promènerait sur le clavier d’un piano, ou d’un singe qui se serait emparé d’une boîte à couleurs.»

Dernière exposition (1876). Appréciation de M. Albert Wolff dans le même Figaro:

«La rue Le Peletier a du malheur. Après l’incendie de l’Opéra, voici un nouveau désastre qui s’abat sur le quartier. On vient d’ouvrir chez Durand-Ruel une exposition qu’on dit être de peinture. Le passant inoffensif, attiré par les drapeaux qui décorent la façade, entre, et à ses yeux épouvantés s’offre un spectacle cruel: cinq ou six aliénés, dont une femme, un groupe de malheureux atteints de la folie de l’ambition, s’y sont donné rendez-vous pour exposer leurs œuvres... Ils prennent des toiles, de la couleur et des brosses, jettent au hasard quelques tons et signent le tout. C’est ainsi qu’à Ville-Évrard, des esprits égarés ramassent des cailloux sur leur chemin et se figurent qu’ils ont trouvé des diamants.»

Après avoir expliqué qu’il ne faut parler «ni de dessin, ni de couleur» à Degas, le même Albert Wolff continue: «Et c’est cet amas de choses grossières qu’on expose en public, sans songer aux conséquences fatales qu’elles peuvent entraîner. Hier, on a arrêté rue Le Peletier un pauvre homme qui, en sortant de cette exposition, mordait les passants... Les membres de ce cénacle, sachant fort bien que l’absence complète de toute éducation artistique leur défend à jamais de franchir le fossé profond qui sépare une tentative d’une œuvre d’art, etc., etc...»

Je regrette d’être obligé de mentionner le nom de M. Huysmans (1880) dans cette fâcheuse série. Il renvoie Monet et ses amis au docteur Charcot, «auteur d’expériences sur la perception des couleurs chez les hystériques de la Salpétrière et les malades du système nerveux.» Monet avait déjà, à cette époque, peint quelques-unes de ses fortes toiles. M. Huysmans s’est suffisamment répondu à lui-même, en prenant part à la souscription pour donner l’Olympia au Louvre.

Enfin, voici le jugement de M. Roger Ballu, inspecteur des Beaux-Arts (1877). «MM. Claude Monet et Cézanne, heureux de se produire, ont exposé, le premier trente toiles, le second quatorze. Il faut les avoir vues pour s’imaginer ce qu’elles sont. Elles provoquent le rire et sont lamentables. Elles dénotent la plus profonde ignorance du dessin, de la composition, du coloris. Quand les enfants s’amusent avec du papier et des couleurs, ils font mieux.»

Après ces débordements d’extravagances, quelques défenseurs, toutefois, se mirent en ligne. Mais il fallut du temps pour en faire une troupe avec laquelle les «Philistins» de l’imagerie courante fussent tenus de compter. Dès 1876, avec des précautions de langage, Castagnary prenait nettement position. «J’ai vu poindre l’aube de ce retour à la simplicité franche, écrit-il dans le Siècle, mais je ne croyais pas que ces progrès fussent si rapides. Ils sont flagrants. Ils éclatent, cette année. La jeunesse y est lancée tout entière, et sans s’en rendre compte, la foule donne raison aux novateurs. Ce sont les tableaux exécutés sur nature, avec l’unique préoccupation de rendre justice, qui attirent... Eh bien, les impressionnistes ont eu une part dans ce mouvement... Pour ces peintres, le plein air est une délectation, la recherche de tons clairs et l’éloignement du bitume un véritable acte de foi.»

Burty, non moins bien qualifié, rédigeait en excellents termes le catalogue de l’exposition de 1875, non sans faire «des réserves sur les rudesses de la touche, le sommaire des dessins, le précieux de certaines indications». Car on ne pouvait pas, ou plutôt on n’osait pas défendre «les impressionnistes» sans des rectrictions destinées à ménager le public.

Tout cela pour conduire cette belle jeunesse à des assauts de difficultés financières trop lamentablement constatées par la lettre suivante (1875) d’Édouard Manet à Théodore Duret:

«Mon cher Duret,

«Je suis allé voir Monet hier. Je l’ai trouvé navré et tout à fait à la côte. Il m’a demandé de lui trouver quelqu’un qui lui prendrait au choix dix à vingt tableaux, à raison de cent francs. Voulez-vous que nous fassions l’affaire à nous deux, soit cinq cents francs pour chacun?

«Bien entendu, chacun, et lui le premier, ignoreront que c’est nous qui faisons l’affaire. J’avais pensé à un marchand ou à un amateur quelconque, mais j’entrevois la possibilité d’un refus.

«Il faut malheureusement s’y connaître, comme nous, pour faire, malgré la répugnance qu’on pourrait avoir, une excellente affaire, et en même temps rendre service à un homme de talent. Répondez-moi le plus tôt possible, ou assignez-moi un rendez-vous.

«Amitiés.

«E. MANET.»

Cette lettre, si honorable pour tout le monde, n’a pas besoin de commentaires. Il ne manqua pas, d’ailleurs, d’autres témoignages d’amitié qui, aux heures de doute, dans le succès même, ne lui furent pas moins précieux. Témoin la lettre suivante d’Octave Mirbeau qu’il faudrait dater probablement de 1885 à 1890:

«Voyons, voyons, raisonnez-vous un peu. Vous êtes perdu parce que la neige a fondu au lieu de rester sur la terre, comme vous l’eussiez désiré. C’est de l’enfantillage. Il n’y a qu’une chose qui doit vous préoccuper. C’est votre art. Êtes-vous en progrès, ou bien êtes-vous en décadence? Voilà les deux seules questions qui doivent se poser à vous. Eh bien, mon ami, je vous le dis et croyez-moi. Depuis trois ans, vous avez fait des pas de géant. Vous avez découvert des choses nouvelles. Votre art s’est élargi; il a embrassé ce qui est possible. Vous êtes, de ce temps, le seul artiste qui ayez doté la peinture de quelque chose qu’elle n’avait pas. Et votre vision s’élargit encore. Vous êtes en pleine puissance de vous-même. Le plus fort, et le plus subtil aussi; celui qui laissera après soi le plus d’influence. Et vous dites que vous êtes f...? Quand vous-même vous me disiez l’autre jour, à propos de votre figure au soleil: «C’était quelque chose que je n’avais pas fait encore; un frisson que ma peinture n’avait pas encore donné.» Et maintenant, vous êtes f.... Vous bafouillez, mon bon Monet, et c’est triste qu’un homme de votre temps, rare, de votre talent, unique, en soit à radoter sur ces stupidités. Et ce n’est pas mon avis seul. C’est l’opinion de tous ceux qui vous suivent, et qui vous aiment. A chaque campagne, dit-on, ce diable de Monet nous donne encore autre chose. Il y a encore plus de profondeur, plus de pénétration, plus d’exécution. Et c’est la vérité pure. La vérité aussi, c’est que vous éprouvez, sans vous en douter, peut-être, un malaise purement physique et purement critique. Cela a des répercussions sur le moral, comme la plupart des affections. Il s’agit de faire disparaître ce malaise et le reste s’évanouira. Tous les hommes de votre âge ont passé et passeront par là.»

Édouard Manet, pour avoir succombé trop tôt, est mort pauvre, et Monet, vieillissant, s’enrichit. Quand il offrait 500 francs pour venir en aide à son ami, Manet apportait probablement tout ce qu’il avait de disponible. Plus tard, quand Monet vendit enfin ses tableaux, il prodigua l’aide de toutes parts autour de lui. Les deux cœurs étaient dignes l’un de l’autre.

--Et la revanche? demandait-on plus tard à Durand-Ruel.

Et celui-ci de répondre:

--Elle est complète. Un tableau que je me souviens d’avoir retiré à 110 francs, fit plus tard 70 000 francs en vente publique. Un autre, acheté 50 francs, revendu je ne sais combien de fois--tous les amateurs successifs y perdaient leur esprit--est monté à plus de 100 000 francs, ces derniers temps.

La revanche, en effet, me paraît notable, mais j’avoue qu’elle ne me suffirait pas plus qu’à Monet lui-même, si cette hausse de valeur monétaire ne correspondait pas à une appréciation sincèrement enthousiaste de l’œuvre accomplie. Je n’oublie pas que le public peut se tromper, même le public dit «éclairé», qui nous impose, dans la grande salle du Louvre, l’Apothéose d’Homère, la Jeanne d’Arc et la Sultane, à côté du Portrait de Monet par lui-même, de l’Olympia, de l’Enterrement d’Ornans, et de tant d’autres chefs-d’œuvre. Mais on peut attendre de ce même public qu’il accomplisse l’évolution inévitable, quand le naturel développement de sa vision l’entraînera vers des états de sensibilité qui lui permettront de s’assimiler d’une façon de plus en plus approchée les spectacles du monde changeant. Le monde est gouverné par des lois, non, comme on l’a cru trop longtemps, par des fantaisies, et la loi suprême étant d’une évolution continue vers des harmonies successives, tout ce qui concorde avec cet état de choses peut être provisoirement tenu pour acquis.

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