VIII
LES NYMPHÉAS DU JARDIN D’EAU
Pour dire tout d’abord ce que j’ai sur le cœur, les _Nymphéas_ des Tuileries sont encore ignorés du grand public parisien. Je n’ai pas la simplicité d’en marquer ma surprise. La foule cherche d’abord ce qui est à sa portée. Il a fallu beaucoup de temps pour l’amener aux chefs-d’œuvre des musées, et aujourd’hui encore, si vous donnez l’ordre au chauffeur de taxi de vous conduire «au Louvre», il ne manquera pas de vous mener aux grands magasins de ce nom. Il faut bien reconnaître que le musée de l’Orangerie n’est pas fait pour l’œil du vulgaire. Mais je ne vois pas pourquoi l’œil de tel Crésus de pacotille s’est accoutumé tant bien que mal à la peinture des grandes enchères, tandis qu’un simple Français serait nécessairement rebelle aux sollicitations de Monet.
La vérité est qu’il s’est institué tout doucement une conspiration passive du silence, inconsciemment favorisée de l’insouciance administrative. Au pan coupé de la terrasse des Tuileries, une petite planche grise, un peu plus grande que le fond de mon chapeau, fait mine d’apprendre au public qu’il y a quelque chose là. A quelques pas plus loin, le mois dernier, un gigantesque panonceau annonçait superbement une assemblée de chiens. Le public n’hésitait pas. Est-ce donc rendre justice à une exposition d’art, telle qu’il n’y en a pas et qu’il n’y en aura pas de longtemps dans le monde civilisé?
La direction des Beaux-Arts, et l’excellent architecte, M. Camille Lefèvre, nous ont donné un chef-d’œuvre d’aménagement digne de l’œuvre et du pays qui s’en honore. Il ne faut plus que faire savoir au public routinier qu’il peut trouver là ample matière à s’émerveiller. Mes promenades m’ont fait connaître que les visiteurs, une fois venus, n’hésitent pas à revenir. A nos Parisiens d’apprendre qu’ils trouveront au cœur de Paris mieux que la solution d’un simple problème de peinture, puisqu’il y a le monde lui-même à regarder, à analyser, à comprendre. Il faudrait, à cet effet, un guide à l’usage du public. On me dit qu’il est en préparation.
Mais nous avons franchi le seuil, et dès les premiers pas, c’est un enchantement. Comment procéder? Dans quel ordre aborder ces murailles qui sont des portiques de féeries?
Et d’abord, le spectacle? Un champ d’eau, chargé de fleurs et de feuillages dans tous les brassements de la flambée solaire, avec les répercussions mutuelles de l’écran céleste et du miroir aquatique pour des diffusions de sensibilités ténues par lesquelles il semble que l’homme accède toujours plus près de l’objectivité. Toutes les énergies de radiation du ciel et de la terre sont ainsi appelées à comparaître simultanément devant nous pour l’indicible stupéfaction d’un spectacle où se confondent les joies du rêve et la fraîcheur de la sensation primitive. Une aspiration d’Infini soutenue des plus subtiles sensations de réalité tangible, et fusant, de reflets en reflets, jusqu’aux suprêmes nuances de l’imperceptible: voilà le sujet des panneaux.
Il y faut le miracle d’une rétine appropriée par l’évolution--à condition qu’il se trouve un peintre pour les compositions de lumière et les passages de tons. Qu’importent les hardiesses d’une brosse trépidante, mais ferme en ses desseins, quand le peintre nous découvre, comme par l’éclairage de l’ultra-microscope, des profondeurs élémentaires que, sans lui, nous n’aurions pas connues! Ne sommes-nous pas là bien près d’une interprétation représentative des _mouvements browniens_? Toute la distance de la science à l’art, c’est entendu. Mais, en même temps, toute l’unité des phénomènes cosmiques, dont le peintre, au lieu de la vision directe, nous offre une interprétation couronnée d’une envahissante émotion de beauté, où la pure connaissance n’arrive qu’après de longs tâtonnements d’observation.
Lorsque les _Nymphéas_ du _Jardin d’eau_ nous emportent de la plaine liquide aux nuages voyageurs de l’espace infini, nous quittons la terre, et son ciel même, pour jouir pleinement de l’harmonie suprême des choses, bien au delà de notre petit monde planétaire, dans le plein vol de nos émotivités. L’homme de science nous a montré l’éternel mouvement élémentaire, nous a mis en état de l’assimiler, de l’agir, de le vivre dans la Nature, en nous laissant le soin de l’achever d’art s’il se trouve un pinceau pour l’évocation de nos émotivités. Nous n’avons pas de choix à faire entre le savant et l’artiste. Il ne nous faut pas moins que tous les deux, pour être nous-mêmes complètement.
A la surface des eaux, les _Nymphéas_, portés par les puissantes palettes de leur feuillage, attendent immobiles l’accomplissement des destinées. Sujet digne des méditations. Comme il n’y a ni cadre, ni commencement, ni fin, nous n’avons qu’à prendre le spectacle au moment où il se présente pour en retrouver le développement de tableau en tableau.
Sachons d’abord que l’ordre des tableaux fut indiqué, voulu par Monet lui-même. Quelle pensée l’a guidé, voilà ce qu’il ne m’a pas dit. Je vais donc tout simplement suivre, depuis l’entrée, le cours naturel de l’inspection du visiteur. Je ne serais pas surpris que l’idée, toute simple, de Monet eût été de faire progressivement un ordre d’éducation pour l’œil soudainement jeté dans un débordement de lumières directes et réfléchies.
Ce _Jardin d’eau_ que nous venons chercher, s’offre précisément dans le panneau que Monet a mis en vue, pour le premier coup d’œil du visiteur. C’est le _tableau témoin_, l’exposé purement classique du sujet où aucun effort n’est demandé du regardant, qui ne soit d’une rétine moyenne, à l’accoutumance des musées. Pas de limites, pas de ciel, pas de nuages. Des rencontres paisibles de lumières directes avec un minimum de reflets. Une eau limpide et lourde dans l’éclairage classique (toujours cinq heures du soir), où une Providence aimable a semé la plus savante distribution de corbeilles aux grandes feuilles heureuses de sertir de belles fleurs vives qui sont de douces flammes de blanc et de rose. Monet y a su répandre une paix de clartés moyennes qui enveloppe, comme une offrande à destination d’en haut, cette riche floraison d’ici-bas. Il n’est pas de spectacle plus facile à comprendre. Et la poésie en est si simple, et si claire, quoique si haute, que toutes les cultures moyennes s’y laissent bientôt gagner.
_Tableau témoin_, ai-je dit. Vision moyenne de la lumière des musées, à laquelle nous rapportons nécessairement toutes autres sensations d’optique, parce que celle-ci est de notre accoutumance.
Mais le ciel s’obscurcit. Deux lourdes masses d’ombres--l’une de clair-obscur encore--envahissent la scène pour se rejoindre peut-être tout à l’heure et déchaîner la tempête. Cependant, l’astre, maître encore, jette à l’inquiétude des eaux, dans une trouée d’azur, d’épais flocons de nuées où triomphe je ne sais quel éclair de combat, tandis que, palpitant, sous la menace des choses, le _Nymphéa_ blessé nous fait pressentir les désastres de la catastrophe prochaine.
Pourtant ce ne sont là, encore, que des contrastes d’oppositions inévitables. Après les suggestions de la tempête, nous découvrons aux toiles qui vont suivre les splendeurs des fêtes de la lumière en des magnificences de brasiers solaires. Il en est jusqu’à quatre d’un même thème d’éblouissement dans des compositions variées de symphonies lumineuses. Des alignements de _Nymphéas_ dans les clartés tranquilles des banderoles du saule ami, qui laisse passer toutes les flèches de feu dont l’ardeur va se répandre, entre le ciel et l’eau, en des reflets et des reflets de reflets, pour l’indicible extase de notre humanité éblouie. L’image de la nuée se trouvant cerner les _Nymphéas_, fleurs et feuillages paraissent portés dans l’espace par l’irrésistible poussée des eaux frémissant du ressac où toutes les fluidités confondues de la terre et du ciel, réagissent aux appels de la floraison dans l’ivresse des suprêmes voluptés de la vie.
Ainsi l’art réalise à nos yeux le frémissement heureux de la pelouse liquide, de la voûte bleue, du nuage, de la fleur qui ont quelque chose à nous dire, mais ne nous le diraient pas sans Monet. Aspects éthérés du drame éternel que se joue le monde à lui-même, avec l’homme pour partenaire et spectateur.
Je suis allé parfois m’asseoir sur le banc d’où Monet a vu tant de choses dans les reflets du son _Jardin d’eau_. Mon œil inexpérimenté a eu besoin de persévérance pour suivre de loin la brosse du Maître jusqu’aux extrémités de ses révélations. A l’inverse du singe de la fable, il a profusément jeté des torrents de lumière sur l’écran de sa lanterne magique. Presque trop, dirait-on, si l’on pouvait se plaindre d’un excès de vibrations lumineuses sous les transparences des nappes de voies lactées qui nous tentent des éblouissements de l’Infini.
A son plan, quel qu’il soit, le _Nymphéa_ n’est là que pour témoin de l’univers dans l’ambiance des envolées de couleurs dont l’aile nous emporte au delà des essors de l’imagination. Aussi, pour tout achever, voici qu’en des retraites de feuillages, l’ardeur apaisée d’une eau de mare dormante se découvre pour aiguiser le
[Illustration: Claude MONET.--Les Nymphéas, paysage d’eau (1905)]
contraste du _Jardin d’eau_ incendié, par des tempêtes de lumières, du ciel éblouissant à la terre embrasée et de la terre embrasée au ciel éblouissant.
Pour la vie ou la mort, dans la lutte qui s’engage entre le soleil et la fleur, la sensibilité de la végétation sera vaincue par la puissance irrésistible du flamboiement universel. Sous la protection des saules, les bouquets de _Nymphéas_ maintiennent, pour un temps, l’éclat des floraisons triomphantes. Mais le fin duvet des nuages, transpercé de tous les feux de l’atmosphère, enveloppe feuilles et fleurs de son image réfléchie pour les emporter victorieusement, comme butin suprême, au plus haut de l’air incendié, cependant que des taches de végétations obscures, au travers des symphonies de buées mauves, bleues, teintées de rose, disent le combat de la douce terre d’un jour et de l’éternel brasier.
Et l’action au travers de ce champ de bataille c’est la vie elle-même, lumineusement transposée, la concurrence élémentaire pour des instantanés successifs de passagères dominations. Là se déroule le drame des _Nymphéas_ sur la scène du monde infini, conscient par l’homme dont les alternatives de maîtrise et de soumission font l’argument du livret éternel. Dans l’océan de l’étendue et de la durée où se ruent tous les torrents de lumière à l’assaut des rétines humaines, des tempêtes d’arcs-en-ciel se heurtent, se pénètrent, se brisent en poudres d’étincelles, pour s’adoucir, se fondre, se disperser et se rejoindre en avivant l’universel tumulte où s’exaltent nos émotivités. Cet indicible ouragan, où par la magie du peintre, notre œil éperdu reçoit le choc de l’univers, c’est le problème du monde inexprimable qui se révèle à notre sensibilité. Ceux-là même qui ne l’ont pas compris sont en voie de le comprendre. Il en sera pris acte par la suite des temps.
Ce n’est pas tout. Nouveau spectacle. Le suprême élan du triomphe solaire nous jette à l’émoi de sensations indicibles dans les transparences irisées d’une molle clarté sans tonalité décisive, où le ciel et la terre, parmi des dispersions de fleurs et de nuées heureuses, se tiennent mollement embrassés. C’est le chef-d’œuvre fragile, mais irrésistible de la pleine extase du monde aux rencontres des sensations exacerbées. Suprême achèvement d’une vision d’art où Monet a laissé, en souriant, s’attacher la voluptueuse langueur de son dernier coup de pinceau. Et puisque nous avons récemment appris que les ondes cosmiques ont une voix, nous pouvons maintenant concevoir les concerts de l’ouïe et de la vue conjugués en des accords d’universelle symphonie[D].
Retournez-vous, cependant, et voici les sombres spectacles de la nuit bleuâtre où des végétations fantomatiques succèdent aux triomphantes floraisons de l’apothéose. Enfin, à la sortie, pour apparition suprême, les spectres de _Nymphéas_ déchus sous les flambées du soleil couchant, à travers des débris de roseaux, nous annoncent de tant de cycles enchaînés le provisoire achèvement.
Ainsi Monet nous apporte, dans sa plénitude, la nouveauté d’une vision des choses qui fait appel aux naturelles évolutions de notre organisme visuel pour saisir l’adaptation du peintre aux énergies des sensibilités universelles. Une succession de passages subtils nous conduit de l’image directe à l’image réfléchie et surréfléchie, par des diffusions de lumières transposées dont les valeurs s’engagent et se dégagent en totale harmonie. Un incomparable champ d’échanges lumineux entre le ciel et la terre, couronnés d’une émotion du monde qui nous exalte au plus haut de l’infinie communion des choses, dans le suprême achèvement de nos sensibilités.
Que ne puis-je entendre encore l’accent doucement autoritaire de cette voix amie, devant les démonstrations de la nature dans son _Jardin d’eau_: «Tandis que vous cherchez philosophiquement le monde en soi, disait-il avec son bon sourire, j’exerce simplement mon effort sur un maximum d’apparences, en étroites corrélations avec les réalités inconnues. Quand on est dans le plan des apparences concordantes, on ne peut pas être bien loin de la réalité, ou tout au moins de ce que nous en pouvons connaître. Je n’ai fait que regarder ce que m’a montré l’univers, pour en rendre témoignage par mon pinceau. N’est-ce donc rien? Votre faute est de vouloir réduire le monde à votre mesure, tandis que, croissant votre connaissance des choses, accrue se trouvera votre connaissance de vous-mêmes. Votre main dans la mienne, et aidons-nous les uns les autres à toujours mieux regarder.»