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Chapitre 9

J’avais bien vu qu’il fallait me résigner.
D’ailleurs, M. Brault, poète dramatique dont la carrière avait dévié, et qui avait été préfet, après avoir perdu sa préfecture, avait fait une tragédie de Christineet était venu la lire au Théâtre-Français.

C’était une pièce complètement jetée dans le moule classique, et qui n’avait qu’un tort : c’était de venir vingt ans trop tard.

Mais ce qui serait un tort dans un autre théâtre est une recommandation au Théâtre-Français.

La pièce de M. Brault fut reçue en haine de ma pièce.

On voit que j’étais prédestiné ; j’avais déjà des haines avant d’avoir rien fait.

J’avais le droit pour moi, je pouvais chanter comme Roger :

Dans mon bon droit j’ai confiance.

Mais trois choses m’empêchaient de chanter ce beau vers.

La première, l’opéra des Huguenotsn’était pas fait ;

La seconde, je n’ai jamais chanté, même le vaudeville final de Figaro ;

La troisième, je n’ai jamais eu confiance dans mon bon droit.

Il en résulta – il est vrai que l’expérience de mon ami Garnier me guidait dans ce dédale –, il en résulta que je fis mon deuil de Christine.

Et j’eus bien raison.

Il y avait au Théâtre-Français une artiste nommée madame Valmonzey, qui n’a laissé aucun souvenir comme talent, mais qui a laissé quelques souvenirs comme beauté.

Le rôle avait été distribué à madame Valmonzey.

Madame Valmonzey était l’amie d’un homme de lettres nommé M. Évariste Dumoulin, lequel rendait compte du Théâtre-Français au Constitutionnel.

Le Constitutionnelm’a toujours été fatal.

L’influence de M. Évariste Dumoulin fit que la Christinede M. Brault fut mise en répétition.

Je pouvais me plaindre, faire un procès, le gagner même.

On me dépêcha le fils de M. Brault, charmant jeune homme qui, au nom de son père mourant, vint me prier de lui céder mon tour.

J’ai toujours un peu fait le grand seigneur, que je gagnasse quinze cents francs ou cent cinquante mille francs par an. Ma mère et moi attendions la représentation de Christinepour manger.

Je donnai à M. Brault mourant mon tour de Christine.Je crois, autant que je puis me le rappeler, qu’il eut la satisfaction de voir la représentation de sa pièce avant sa mort.

J’étais payé.

Mais ma pièce venait derrière une pièce de M. Fulchiron, reçue en 1806.

Elle reprenait son tour. C’était trop juste ; j’avais cédé le mien.

Il est vrai que Garnier me soufflait tout bas :

— Faites-en une autre ; donnez le rôle à mademoiselle Mars. Ne lui faites pas de vers de trente-six pieds au lieu de vers de douze. Ne la contrariez en rien, et votre pièce sera jouée.

— Mais, dis-je à mon protecteur, on fait les vers comme on peut, mon cher Garnier. J’ai envie de faire ma pièce en prose.

— Ce sera encore mieux.

— Je vais chercher un sujet.

— Vous n’en avez pas encore un dans la tête ?

— Ma foi, non.

— Cherchez.

— Je rentre pour cela.

Et je rentrai effectivement.

Mais, avant de me renfermer dans mon bureau, j’avais un confident auquel, par un reste de penchant pour la tragédie, j’aimais à raconter ce qui s’était passé.

Ce confident, c’était un bon ami à moi, nommé de la Ponce, lequel bon ami m’avait appris beaucoup d’italien et un peu d’allemand.

Je pris le premier prétexte venu et j’entrai aux bureaux de la comptabilité, situés au troisième étage.

Le mien était au second.

De la Ponce n’était point à son poste, mais sur son bureau était un volume d’Anquetil tout ouvert.

Je jetai machinalement les yeux sur le volume, et je lus à la page 95 les lignes suivantes :

« Quoique attaché au roi, et par état ennemi du duc de Guise, Saint-Mégrin n’en aimait pas moins la duchesse Catherine de Clèves, et l’on dit qu’il en était aimé. L’auteur de cette anecdote nous représente l’époux indifférent sur l’infidélité réelle ou prétendue de sa femme ; il résista aux instances que les parents lui faisaient de se venger, et ne punit l’indiscrétion ou le crime de la duchesse que par une plaisanterie.

» Il entra un jour de grand matin dans sa chambre tenant une potion d’une main et un poignard de l’autre. Après un réveil brusque, suivi de quelques reproches :

» – Déterminez-vous, lui dit-il d’un ton de fureur, à mourir par le poignard ou par le poison.

» En vain demande-t-elle grâce, il la force de choisir. Elle avale le breuvage et se met à genoux, se recommandant à Dieu et n’attendant plus que la mort. Une heure se passe dans ces alarmes. Le duc alors rentre avec un visage serein et lui apprend que ce qu’elle a pris pour du poison est un excellent consommé. Sans doute, la leçon la rendit plus circonspecte par la suite. »

Je ne sais pourquoi l’anecdote, comme l’appelle M. Anquetil, me frappa. J’empruntai le volume et j’eus recours à la Biographie,article Saint-Mégrin.

La Biographieme renvoya aux Mémoires de l’Estoile.

J’ignorais complètement ce que c’était que les Mémoires de l’Estoile.

Un vieux savant de mes amis non seulement me renseigna, mais encore me prêta le livre.

Je rentrai. Je cherchai, et, tome premier, page 35, je trouvai le paragraphe suivant :

« Saint-Mégrin, jeune gentilhomme bourdelois, beau, riche et de bonne part, l’un des mignons fraisés du roi, sortant à onze heures du soir du Louvre, où le roi étoit, en la même rue du Louvre, vers la rue Saint-Honoré, fut chargé de coups de pistolet, d’épée et de coutelas par vingt ou trente hommes inconnus, qui le laissèrent sur le pavé pour mort, comme aussi mourut-il le jour ensuivant, et fut merveille comment il put tant vivre, étant atteint de trente-quatre ou trente-cinq coups mortels. Le roi fit porter son corps mort au logis de Boisy, près la Bastille, où étoit mort Quélus, son compagnon, et enterré à Saint-Paul avec même pompe et solennité qu’avoient été auparavant inhumés, dans ladite église, Quélus et Maugiron, ses compagnons.

» Et de cet assassinat ne fut fait aucune instance, Sa Majesté étant bien avertie que le duc de Guise l’avoit fait faire pour le bruit qu’avoit ce mignon d’entretenir sa femme, et que celui qui avoit fait le coup portoit la barbe et la contenance du duc de Mayenne, son frère.

» Les nouvelles venues au roi de Navarre, il dit :

» – Je sais bon gré au duc de Guise, mon cousin, de n’avoir pu souffrir qu’un mignon de couchette comme Saint-Mégrin le fit cocu ; c’est ainsi qu’il faudroit accoutrer tous les autres petits galants de cour qui se mêlent d’approcher les princesses pour les mugueter et leur faire l’amour. »

— Diable ! me dis-je après avoir lu ce paragraphe, il me semble que, si le duc de Guise a plaisanté avec la maîtresse, il n’a pas plaisanté avec l’amant.

Puis, comme les Mémoires de l’Estoile,dans leur style naïf et coloré à la fois, m’inspiraient une grande curiosité, je continuai de lire.

Quelques pages plus loin, je trouvai l’anecdotesuivante :

« Le mercredi 19 août, Bussy d’Amboise, premier gentilhomme de M. le Duc, gouverneur d’Anjou, abbé de Bourgueil, qui faisoit tant le grand et le hautain à cause de la faveur de son maître et qui avoit tant fait de maux et pilleries ès pays d’Anjou et du Mayne, fut tué par le seigneur de Monsoreau, ensemble avec lui le lieutenant criminel de Saumur, en une maison dudit seigneur de Monsoreau, où la nuit ledit lieutenant, qui étoit son messager d’amour, l’avoit conduit pour coucher cette nuit-là avec la femme dudit Monsoreau, à laquelle Bussy, dès longtemps, faisoit l’amour, et auquel ladite dame avoit donné exprès cette fausse assignation pour le faire surprendre par Monsoreau, son mari ; à laquelle comparaissant vers le minuit, fut aussitôt investi et assailli par dix ou douze qui accompagnoient le seigneur de Monsoreau, lesquels de furie se ruèrent sur lui pour le massacrer. Ce gentilhomme, se voyant si pauvrement trahi et qu’il étoit seul (comme on ne s’accompagne guère pour de telles expéditions), ne laissa pourtant pas de se défendre jusqu’au bout, montrant que la peur, comme il disoit souvent, jamais n’avoit trouvé place en son coeur, car, tant qu’il lui demeura un morceau d’épée dans la main, il combattit toujours et jusques à la poignée, et après s’aida des tables, bancs, chaises et escabelles, avec lesquels il en blessa trois ou quatre de ses ennemis. Jusqu’à ce qu’étant vaincu par la multitude, et dénué de toute arme et instrument pour se défendre, fut assommé près d’une fenêtre par laquelle il se cuidoit sauver. Telle fut la fin du capitaine Bussy. »

Par quel mécanisme de l’intelligence la mort de Bussy se souda-t-elle à celle de Saint-Mégrin ? Ce me serait impossible à dire.

Ce que je sais, c’est qu’avec ces deux fragments des Mémoires de l’Estoileet une scène de l’Abbéde Walter Scott, où Murrey veut faire signer à Marie Stuart son abdication, je fis en deux mois mon drame de Henri III.

La création du petit page m’appartenait entièrement, de même que le développement des caractères de Saint-Mégrin et de la duchesse de Guise.

Plus, toute l’intrigue de la pièce.

Je lus Henri IIIchez Nestor Roqueplan.

La lecture eut le plus grand succès.

Firmin était présent, les applaudissements lui firent un grand effet.

Il organisa une lecture chez lui à laquelle devaient assister Taylor et Béranger.

De plus, Michelot, Samson, mademoiselle Mars, mademoiselle Leverd.

Cette deuxième lecture ne fit que confirmer le succès de la première.

On décida, séance tenante, que, le lendemain, jour de comité, les artistes présents demanderaient une lecture extraordinaire, et qu’en s’appuyant du premier tour de faveur qui m’avait été accordé pour Christineet que j’avais cédé à M. Brault, on en demanderait pour moi un second.

Le même soir, Firmin me prit à part.

— Écoutez, me dit-il ; je vous demande une grâce.

— Laquelle ?

— C’est de me donner le rôle du petit page.

— Pour vous ?

– Non, pour cette belle enfant-là.

Et il me montra Louise Despréaux, qui devint plus tard madame Allan.

— Je crois bien !

— C’est mon élève et je vous réponds d’elle.

— C est convenu.

— Votre parole d honneur !

— Parole d’honneur.

Il appela la jeune fille.

— Louise ?

Louise, qui se doutait probablement de ce qui nous occupait, accourut.

— Tu l’as, dit Firmin.

— Oh ! que je suis contente ! s’écria-t-elle en sautant de joie.

— Embrasse-le.

— Volontiers.

Et, dans sa joie, elle me jeta les deux bras au cou.

— Mais, sérieusement, là, dit-elle, quelque chose que fasse mademoiselle Mars pour me le retirer ?

— Mademoiselle Mars ? Pourquoi mademoiselle Mars ferait-elle quelque chose pour vous retirer un rôle ?

— Quelque chose que fasse mademoiselle Mars pour me l’ôter ? répéta Louise.

Je regardai Firmin.

— Elle sait parfaitement ce qu’elle dit, ajouta Firmin.

Je fis un mouvement qui signifiait : « Puisqu’elle sait ce qu’elle dit, je n’ai pas besoin de le savoir, moi. »

— Quelque chose que fasse mademoiselle Mars pour vous l’ôter, répétai-je.

Et je fus embrassé une seconde fois.

Le lendemain, je recevais ma lettre d’avis.

Henri IIIfut lu le 1er septembre 1828 et reçu par acclamation.

Après la lecture, on m’appela dans le cabinet du directeur.

J’y trouvai mademoiselle Mars. Elle aborda la question avec cette sorte de brutalité qui lui était habituelle.

— Ah ! c’est vous, dit-elle. Il s’agit ici de ne point faire les mêmes bêtises que pour Christine.

– Quelles bêtises, madame ? lui répondis-je.

— Dans la distribution.

— Ah ! c’est vrai ; j’avais eu l’honneur de vous distribuer le rôle de Christine et vous ne l’avez pas joué.

— C’est possible : il y a bien des choses à dire là-dessus ; mais je vous promets que je jouerai celui de la duchesse de Guise.

— Alors, vous vous le distribuez ?

— Mais sans doute. Ne m’était-il pas destiné ?

— Si fait, madame.

— Eh bien, alors ?

— Aussi je vous remercie bien sincèrement.

— Maintenant, le duc de Guise… À qui donnez-vous le duc de Guise ?

— À Ligier.

— Il n’est plus ici.

— Où est-il ?

— À l’Odéon. En son absence, vous n’avez que Michelot qui puisse vous jouer cela.

— Pardon, madame, Michelot est comme Perrier, il ne joue que de la comédie.

— Il jouera très bien le duc de Guise.

— Madame, il ne le jouera ni bien ni mal.

— Pourquoi cela ?

— Mais pour une raison toute simple : c’est qu’il ne le jouera pas.

— Et que jouera-t-il ?

— Il jouera Henri III.

— Henri III, le gros Michelot ?

— Henri III, oui, madame.

— Allons donc ! C’est à Armand que convient le rôle d’Henri.

— Il lui convient peut-être, madame ; mais c’est Michelot qui le jouera.

— Mais qu’avez-vous donc contre Armand ?

— Moi, madame ? Absolument rien. Je n’ai pas l’honneur de le connaître…

— Eh bien, alors ?

— Vous ne me laissez pas achever. Je n’ai pas l’honneur de le connaître autrement que de réputation.

— Vous croyez à ces calomnies, vous !

— À quelles calomnies ?

— Vous savez bien ce que je veux dire.

— Non, madame, je n’y crois pas ; mais j’ai peur que d’autres n’y croient.

— Je vous préviens que j’en ai déjà parlé à Armand.

— Vous avez eu tort, madame.

— Je me suis engagée.

— Vous vous dégagerez.

— Oh ! mais vous êtes étrange, savez-vous ?

— Non, madame ; seulement, j’ai résolu qu’Henri IIIserait joué.

— Ah !… Eh bien, maintenant, voyons ! Catherine ; à qui faites-vous jouer Catherine ? À madame Paradol ?

— À mademoiselle Leverd.

— Leverd ? Elle n’acceptera pas le rôle.

— Elle l’a accepté.

— Elle ne le jouera pas.

— Je le ferai apprendre en double.

— Bon. Reste le page.

— Reste le page.

— Je joue trois scènes avec lui. Je vous préviens que je désire pour ce rôle quelqu’un qui me convienne.

— Je tâcherai, madame.

— Nous avons madame Menjaud, qui le jouera à ravir.

— Madame Menjaud a beaucoup de talent, mais il lui manque le physique du rôle.

— Oh ! c’est trop fort ! Et sans doute ce rôle-là est distribué aussi ?

— Oui, madame, il est distribué.

— Et à qui ? Est-ce une indiscrétion ?

— À mademoiselle Louise Despréaux.

— À mademoiselle Louise Despréaux ?

— Oui, madame.

— Choisir mademoiselle Louise Despréaux pour un page !

— Pourquoi pas ?

— Mais parce que…

— N’est-elle pas jolie ?

— Si fait, mon Dieu ! Mais il ne s’agit pas seulement d’être jolie.

— N’a-t-elle pas du talent ?

— On dit qu’elle en aura.

— Eh ! madame, un rôle peut aider ce talent à venir.

— Mais faire jouer un page à cette petite fille !

— J’attends encore que vous me donniez une bonne raison pour qu’elle ne le joue pas.

— Eh bien, dit mademoiselle Mars, vous la verrez en pantalon collant.

— Bon ! que verrai-je ?

— Vous verrez qu’elle est horriblement cagneuse.

— Le fait est, madame, que c’est un cas rédhibitoire.

— Tandis que madame Menjaud…

— N’est pas cagneuse… Je le sais ; mais elle a d’autres défauts, que mademoiselle Despréaux n’a pas.

— Allons ! je vois que vous tenez absolument à mademoiselle Despréaux.

— Oui, madame.

— Soit. Au fait, que m’importe, à moi ? Que l’ouvrage aille comme il pourra ! Je n’ai pas le rôle de la pièce. Du reste, je vois bien d’où vient l’entêtement.

— D’où vient-il ?

— Il ne vient pas de vous.

— C’est possible.

— Il vient de Firmin.

— Vous m’avez dit un jour, madame, que vous étiez saint Jean Bouche-d’or… Moi, je suis son frère.

— Il veut pousser son élève.

— C’est d’un bon professeur.

— Vous mériteriez que je vous laissasse votre rôle.

— Madame Dorval le jouerait.

— Madame Dor… ! madame Dorval ! Qu’est-ce que c’est que cela ?

— C’est une femme d’un grand talent, madame.

— Qui joue les Deux Forçatsà la Porte-Saint-Martin. Ah ! mon Dieu !

— La pièce est mauvaise, mais l’actrice est bonne.

— Pourquoi n’avez-vous point été lui porter votre pièce tout de suite, à madame Dorval ?

— Parce que j’avais pris une espèce d’engagement avec le Théâtre-Français.

— Alors, vous ne tenez pas à être joué par nous ?

— J’y tiens, au contraire, madame, puisque je reviens à la Comédie-Française après la façon dont on s’y est conduit envers moi.

— Mais ne dirait-on pas qu’on vous a mis à la porte !

— À peu près.

— Vous êtes un grand enfant. Allons ! calmez-vous ; votre place est ici, il faut y rester. Seulement, vous réfléchirez, n’est-ce pas ?

— À quoi, madame ?

— À votre distribution.

— Je ne réfléchis jamais à ce qui est fait.

— Ainsi, c’est fait ?

— C’est fait.

— Vous ne changerez pas de sentiment ?

— Il est possible que je change de sentiment, mais je ne changerai pas de distribution.

— Eh bien, allons ! vous êtes le premier que je voie si entêté que cela.

Je saluai.

— Seulement, mon cher, demandez à voir les jambes de votre page.

— Quoique ce soit fort indiscret, madame, je vous promets de le demander.

Je saluai une seconde fois, et je sortis du bureau, laissant mademoiselle Mars stupéfaite.

C’était la première fois qu’un auteur lui tenait tête.

Cependant, je dois le dire, les jambes de mon page me trottaient par l’esprit ; je courus chez Firmin.

— Vous savez ce qui se passe ? lui dis-je.

— Non !

— Je viens d’avoir une scène avec mademoiselle Mars.

— Ah ! vous pouvez être tranquille ; ce ne sera pas la dernière.

— Diable ! vous ne me présagez pas là un avenir couleur de rose.

— Et à quel propos ?

— À propos de la distribution.

— Contez-moi cela.

— Elle voulait le rôle de Henri III.

— Pour son barbouilleur M. Armand, n’est-ce pas ?

— Justement. Elle voulait le rôle du duc de Guise pour Michelot.

— Elle eût été sûre qu’il n’aurait pas été trop dramatique.

— Enfin elle voulait le rôle du page pour…

— Pour madame Menjaud ?

— Pour madame Menjaud.

— Elle aurait été sûre qu’elle n’eût pas été trop jeune et trop jolie. Tenez, on dit que Mazarin, mourant, dit à Louis XIV : « Je vous ai rétabli sur le trône, j’ai fait la paix dans le royaume, je vous ai marié à l’infante d’Espagne, je vous laisse tous mes biens par mon testament ; eh bien, sire, je vais vous donner un conseil plus précieux que tout cela : ne prenez jamais de premier ministre. »

— Ce qui veut dire ?

— Ne consultez jamais un comédien sur votre distribution.

— Pas même vous ?

— Pas même moi. Je ne vaux pas mieux qu’un autre ; chacun de nous a ses intérêts, voyez-vous. Ainsi, mademoiselle Mars, qui a ses petits soixante ans, ne veut pas de la blonde et fraîche figure de Louise auprès d’elle. Elle aimerait mieux madame Menjaud.

— Mais, dites-moi donc, elle dit que Louise…

— Que dit-elle ?

— Elle dit que Louise a les genoux cagneux.

— Écoutez, mon cher, je ne connais pas les genoux de Louise, mais Louise mettra un maillot, et vous verrez ses genoux.

— Je ne vous cache pas que cela me fera plaisir.

— Je crois bien !

Trois jours après, je dînais chez Firmin, et, au dessert, Louise Despréaux entrait en page.

Louise Despréaux joua le rôle d’Arthur aux grands applaudissements du public.

Mais, avant d’en arriver là, bon Dieu ! que de rages, que de désespoirs, que de grincements de dents !

Oh ! le Théâtre-Français, c’est un cercle de l’enfer oublié par Dante, où Dieu met les auteurs tragiques qui ont cette singulière idée de gagner la moitié moins d’argent qu’ailleurs, d’avoir vingt-cinq représentations au lieu d’en avoir cent, et d’être décorés sur leurs vieux jours de la croix de la Légion d’honneur, non pas pour les succès obtenus, mais pour les souffrances éprouvées.

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