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Chapitre 10

Vous connaissez, cher lecteur, les habitudes du lièvre, qui revient toujours à son lancer, de sorte que le chasseur n’a qu’à l’y attendre, il est toujours sûr de le tuer, ou du moins d’avoir la chance de tirer dessus.

Le Théâtre-Français, c’était mon lancer, et l’on avait beau y tirer sur moi, j’y revenais toujours.

Sur ces entrefaites, cédant à une espèce de malaise sourd qui était dans l’air et qui précède d’habitude les grandes crises politiques, j’avais fait Antony.

Dans quelles conditions personnelles avais-je fait cet ouvrage ? C’est ce que l’on pourra voir dans mes Mémoires.

En somme, une fois fait, j’écrivis au Théâtre-Français que j’avais commis un nouveau drame, et que je désirais une lecture.

Henri IIIavait eu un succès immense ; mademoiselle Mars, personnellement, y avait été fort applaudie. Je devais donc penser qu’ayant fait entrer trois cent mille francs dans la caisse de MM. les comédiens du roi, ma venue serait un triomphe.

Excusez-moi, cher lecteur, je n’avais que vingt-six ans.

J’arrivai donc au jour dit avec mon manuscrit, plein de confiance dans mon génie et convaincu que j’avais fait un chef-d’oeuvre.

Êtes-vous nageur ? avez-vous parfois plongé profondément dans une rivière et senti, à mesure que vous vous enfonciez, les couches d’eau se refroidir ?

Eh bien, voilà l’effet que me fit la lecture d’Antony.

Je fus reçu à la considération du succès d’Henri III,et surtout à celle-ci, que, la pièce ne nécessitant aucune dépense, le théâtre rentrerait facilement dans ses frais.

Les deux rôles principaux furent distribués à mademoiselle Mars et à Firmin, qui parurent médiocrement flattés du cadeau.

Le second rôle de femme, celui de la vicomtesse, fut distribué à une charmante femme, qui était alors au Théâtre-Français, et que l’on appelait Rose Dupuis.

C’est la mère de notre excellent artiste Dupuis, du Gymnase.

Menjaud jouait ou devait jouer le poète.

J’ai dit que la pièce avait été reçue en considération de deux choses, j’eusse dû dire en considération de trois choses, et ajouter même que la troisième était la principale.

On s’était dit tout bas :

— Recevons, qu’importe ! la censure ne laissera jamais paraître une pareille énormité.

Mais MM. les comédiens français avaient compté sans la révolution de Juillet.

Arrivèrent ces trois jours qui, en renversant pas mal d’autres choses, renversèrent sans s’en apercevoir la censure.

Nous disons sans s’en apercevoir, parce qu’en effet, dès qu’on s’aperçut que la censure n’était plus là, on la rétablit.

Mais enfin, l’hydre engourdie resta deux ou trois ans cachée dans son antre du ministère de l’intérieur, de sorte que, pendant ce temps-là, Antony, Richard Darlington, la Tour de Nesle, Marion Delorme, Angèle, Lucrèce Borgia, Marie Tudor,firent leur apparition.

Il est probable que, sans cet interrègne, ces sept règnes, qui produisirent de si grands ravages dans la société, seraient encore inédits.

Mais enfin la révolution de Juillet abolit la censure ; de sorte que le Théâtre-Français, qui se croyait bel et bien garanti contre moi, me vit apparaître un jour au seuil du comité et entendit retentir ces formidables paroles :

— Et Antony ?

J’avais pour Antonyun tour de faveur que l’on m’avait imprudemment accordé, toujours dans l’espérance de la censure, et voilà qu’il fallait faire droit à mon tour de faveur.

Il est vrai qu’on avait, comme on dit en termes de théâtre, la ressource de me dégoûter.

Il faut rendre justice à MM. les comédiens de la rue de Richelieu, ils firent tout ce qu’ils purent pour cela.

Pendant que les grandsrépétaient, les autres écoutaient, et, quoiqu’il n’y ait pas dans Antonyle plus petit mot pour rire, c’était une hilarité dont la contagion s’étendait à tout le monde, excepté à un brave homme que, de suisse, on avait fait garçon d’accessoires, et que l’on nommait Marquet.

Consignons son nom ici, afin que la postérité soit de moitié dans la reconnaissance que je lui dois.

Puis prenons garde d’oublier un détail qui a eu une grande influence sur l’intérieur des coulisses de la Comédie-Française.

La révolution qui avait emporté la branche aînée et la censure avait renvoyé en même temps les Suisses dans l’antique Helvétie, – comme disent encore de nos jours les poètes de l’Académie.

C’était justice au point de vue révolutionnaire ; les Suisses avaient tiré sur le peuple.

Nous avons dit que Marquet était suisse au Théâtre-Français ; – mais, entendons-nous bien : – suisse comme celui des Plaideurs,de Racine, excepté qu’au lieu de le faire venir d’Amiens, on l’avait fait venir de Pontoise.

Marquet, comme de raison, n’avait tiré sur personne, et l’on n’avait aucun motif de renvoyer Marquet dans l’antique Pontoise.

Je sais bien qu’après les révolutions, il n’y a pas besoin de motifs pour renvoyer les gens. – Enfin, on n’avait pas renvoyé Marquet.

Seulement, de suisse, on l’avait fait garçon d’accessoires.

Ceci amena un grand changement dans l’étiquette du Théâtre-Français.

Du temps que la branche aînée régnait et que Marquet était suisse, il était défendu d’avoir le chapeau sur la tête dans les coulisses du Théâtre-Français.

Aussitôt que l’on oubliait cette défense et que l’on se couvrait, Marquet, avec son majestueux costume de suisse et avec sa politesse parfaite, venait vous dire :

— Monsieur, vous êtes dans un théâtre royal ; ayez la bonté de tenir votre chapeau à la main.

Et l’on ôtait son chapeau, et l’on parlait le chapeau à la main aux actrices, auxquelles il y a deux raisons, à mon avis, de parler le chapeau à la main : la première, parce que ce sont des femmes toujours ; la seconde, parce que ce sont des femmes de talent quelquefois.

Aujourd’hui, on parle aux femmes du Théâtre-Français le chapeau sur l’oreille et les mains dans les poches.

Si l’on n’avait pas peur du feu, et si les pompiers n’étaient pas là, on leur parlerait le cigare à la bouche.

Donc, du temps de Christineet d’Henri III,Marquet était suisse ; du temps d’Antony,il était garçon d’accessoires.

Mais, quoiqu’il fût descendu d’un cran et qu’il n’eût plus sa hallebarde, Marquet n’en était pas plus fier.

Il en résultait que Marquet était resté mon ami ; et je dois ajouter à sa louange que, dans tous les hauts et les bas que j’ai eus avec MM. les comédiens français, il est constamment resté le même pour moi.

Eh bien, dans tous les passages dramatiques, j’étais sûr de voir deux choses en dehors de ce que je devais y voir :

La tête de Marquet entrouvrant la porte du fond, et le casque du pompier passant par le manteau d’Arlequin.

Jeunes auteurs qui vous livrez au théâtre, n’oubliez pas les quelques lignes qui vont suivre, et qui ont rapport à ce casque de pompier.

Le casque du pompier, voyez-vous, c’est le symbole du succès de larmes.

Le casque du pompier, c’est l’équivalent du capucin-baromètre.

Si le temps doit être beau, le capucin sort et se montre.

Si le temps doit être nébuleux, le capucin reste chez lui.

Le pompier qui sort de la coulisse, comprenez-vous, c’est l’intérêt populaire.

Si vous intéressez le pompier au point que, oubliant son devoir, il sorte de la coulisse et en arrive à se mêler aux comparses, votre affaire est claire : vous avez un succès.

Plus il sort, plus le succès sera grand.

Voilà pourquoi je vous disais que le casque du pompier, c’était le symbole du succès de larmes.

Or, dans toutes les situations dramatiques d’Antony,je voyais la tête de Marquet qui entrebâillait la porte du fond et le casque du pompier qui sortait de la coulisse.

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