Chapitre 8
Le lendemain, mademoiselle Mars vint à la répétition. Comme la veille, elle voulut passer les vers ; comme la veille, Garnier les lui souffla.
— Inutile, répéta comme la veille mademoiselle Mars ; l’auteur coupera ces vers.
— Je crois que vous vous trompez, mademoiselle Mars ; il ne les coupera point.
— Comment, il ne les coupera point ?
— Non.
— Vous en êtes sûr, Garnier ?
— J’en réponds.
— Bien ; alors, continuons.
Et mademoiselle Mars continua sans faire d’autre observation, mais en passant les vers.
Le soir, j’allai au Théâtre-Français.
— Y a-t-il répétition demain ? demandai-je au secrétaire.
— Certainement qu’il y a répétition. Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Pour rien. Je voulais savoir.
— Oui, oui, oui, fit-il, il y a répétition.
Et il se remit à sa copie.
— Le lendemain, j’arrivai à heure fixe.
— Eh bien, dis-je à Garnier, il y a répétition.
Il ne me répondit pas et se mit à fredonner le vaudeville du Mariage de Figaro :
Jean Jeannot, jaloux risible...
— Vous n’entendez pas, lui dis-je, il y a répétition.
Il continua :
Veut avoir femme et repos...
– Non, c’est que vous avez dit qu’il n’y aurait pas de répétition.
Il achète un chien terrible...
– Et il y a répétition.
Et le lâche en son enclos...
– Allons, messieurs, en scène ! cria le garçon de théâtre.
— Allons, messieurs, en scène, répétai-je.
— Et mademoiselle Mars ? dit une voix.
Garnier s’entêtait :
La nuit quel vacarme horrible...
– Mademoiselle Mars n’est pas de la première scène, dis-je, elle arrivera avant la seconde.
Le chien court, tout est mordu...
— Allons, allons, Garnier, à votre trou.
Hors l’amant, qui l’a vendu !
acheva Garnier en se glissant dans son trou.
La scène commença, eut son cours et s’acheva.
Puis il se fit un silence.
— Eh bien ? demandai-je.
— Mademoiselle Mars n’est pas arrivée.
— Attendons un instant.
— Une lettre de mademoiselle Mars, dit un second garçon de théâtre.
— Pour qui ?
— Pour le directeur.
— Il n’est pas là.
— Où est-il ?
— Dans son cabinet.
Le garçon de théâtre disparut.
Cinq minutes après, le directeur entra en scène.
— Monsieur Dumas, me dit-il, mademoiselle Mars vous fait ses excuses. Elle est un peu indisposée, et demande que l’on répète sans elle, ou qu’on mette la répétition à demain.
— Que l’on répète sans elle ? m’écriai-je. Impossible ! Elle a le principal rôle.
— Alors, dit le directeur, remettons la répétition à demain.
— Oui, à demain, répondis-je, cela vaut mieux.
Puis, me retournant vers Garnier :
— À demain, Garnier ; vous entendez, lui dis-je.
— Oui, j’entends.
Et, avec un signe de tête d’une inimitable expression, il fredonna :
À demain,
Demain, demain, demain,
Demain, de bon matin,
Remettons la partie.
À demain,
Demain, demain, demain,
De votre tragédie
Nous verrons la fin !
Le lendemain, l’indisposition de mademoiselle Mars continuant, il n’y eut pas de répétition, ni le surlendemain, ni les jours suivants, ni jamais !
De sorte que Christinefut jouée à l’Odéon par mademoiselle Georges, au lieu d’être jouée au Théâtre-Français par mademoiselle Mars.
Il en résulta que Ligier, qui était sorti du Théâtre-Français parce qu’il ne jouait pas Sentinelli, joua Sentinelli à l’Odéon.
Ô grand prophète Garnier ! toi qui avais du moins l’avantage sur tes prédécesseurs Ezéchiel, Daniel, Jérémie, Habacuc et saint Jean, d’être clair comme l’eau de roche, que tu avais bien raison de dire que tu connaissais mademoiselle Mars comme sa couturière !
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