Chapitre 11
Et cependant, les répétitions d’Antonycontinuaient au milieu de la distraction des deux acteurs principaux, des airs ironiques des chuchoteurs de seconds rôles, et de l’attention soutenue du garçon d’accessoires et du pompier de service.
Elles durèrent ainsi trois mois ; on avait pour les allonger le prétexte des émeutes.
Pendant ces trois mois, avec une persistance et une habileté dont elle était seule capable, mademoiselle Mars était parvenue à ramener le rôle d’Adèle aux proportions d’un rôle d’Alexandre Duval ou de Scribe, de la Fille d’honneurou de Valérie.
De son côté, Firmin jouait de son mieux le rôle d’Antony, comme il avait fait, deux ans auparavant, de celui de Monaldeschi, et il en rabattait toutes les aspérités.
Il en résulta que, le trimestre écoulé, Adèle et Antony étaient deux charmants amoureux du Gymnase, qui pouvaient parfaitement s’appeler M. Arthur et mademoiselle Céleste.
Et encore la pièce paraissait-elle bien hasardée.
Mais, me direz-vous, mon cher lecteur, comment se fait-il que, vous qui résistiez si robustement à vos artistes lors de la distribution, qui vous étiez posé si carrément comme un bloc de granit vis-à-vis de mademoiselle Mars, lorsqu’elle avait voulu donner le rôle de mademoiselle Louise Despréaux à madame Menjaud, et celui de Michelot à M. Armand, comment se fait-il que vous ayez cédé aux observations de mademoiselle Mars et de Firmin, au point de dénaturer votre oeuvre ?
Ah ! comment se fait-il !…
Comment se fait-il que la rouille ronge le fer, que la caresse des vagues use le rocher, que le regard de la lune dévore les monuments ?
Vous savez l’histoire de la goutte d’eau qui tombe toutes les secondes à la même place, et qui finit par creuser le marbre au bout de mille ans.
En somme, tel était devenu Antony,si bien que les artistes principaux paraissaient plus contents de leurs rôles, que les artistes secondaires riaient moins et chuchotaient moins, mais qu’en revanche Marquet n’entrouvrait plus avec sa tête la porte du fond, et que je ne voyais plus poindre la paillette d’or au casque du pompier.
Mes amis sortaient de la répétition, en disant :
— C’est une jolie pièce, un charmant ouvrage. Nous ne t’aurions jamais cru capable de travailler dans ce genre-là.
Ces éloges, je l’avoue, me blessaient profondément. Je soupirais et je répondais :
— Ni moi non plus, je ne me serais jamais cru capable de travailler dans ce genre-là.
Enfin, le jour de la représentation approcha, quelque chose que l’on fit pour le reculer.
L’affiche annonça :
Après-demain, samedi, première représentation d’Antony, drame en cinq actes, en prose.
Je m’étais arrêté comme s’arrête tout auteur devant l’affiche, et j’avais lu, avec ce serrement de coeur mêlé d’une certaine allégresse, l’annonce de ma prochaine représentation, lorsque j’entrai au théâtre pour faire ma dernière répétition.
Je trouvai à tout le monde un air étrange.
Il est vrai que j’étais de dix minutes en retard.
J’arrivai jusqu’à mademoiselle Mars.
— Vous savez, me dit-elle, que nous vous attendons depuis dix minutes ?
— C’est vrai, mademoiselle, répondis-je ; mais je me suis trouvé dans un embarras de voitures, et mon cocher a été obligé de faire un énorme détour.
— Oh ! du reste, cela ne fait rien.
— Vous êtes bien bonne.
— Je voulais vous dire que l’on vous a prévenu de ce qui arrive ?
— Non.
— On ne vous a pas prévenu ?
— Il arrive donc quelque chose ?
— On nous éclaire au gaz.
— Tant mieux.
— On nous fait un nouveau lustre.
— Recevez mon compliment.
— Oui, mais ce n’est pas cela.
— Qu’est-ce, alors, mademoiselle ?
— J’ai fait douze cents francs de dépenses pour votre pièce.
— Bravo !
— J’ai quatre toilettes différentes.
— Vous serez superbe.
— Et vous comprenez…
— Non, je ne comprends pas.
— Je désire qu’on les voie.
— C’est trop juste.
— Et puisque nous avons un lustre neuf…
— Dans combien de temps ?
— Dans trois mois.
— Eh bien ?
— Eh bien, nous jouerons Antonypour inaugurer le lustre neuf.
— Ah ! ah !
— Oui.
— C’est-à-dire dans trois mois ?
— Dans trois mois.
— Au mois de mai ?
— Au mois de mai, c’est un très bon mois.
— Un très beau mois, vous voulez dire ?
— Très bon aussi.
— Vous n’avez donc pas de congé au mois de mai, cette année ?
— Si fait.
— À la fin de juin, alors ?
— Non, le 1er juin.
— Alors, si nous arrivons le 20 mai, par exemple, j’aurai trois représentations.
Mademoiselle Mars compta :
— Quatre : le mois de mai a trente et un jours.
— C’est joli, quatre représentations.
— Je vous reprendrai à mon retour.
— Oui ?
— Parole d’honneur !
— Merci ; c’est très gracieux de votre part.
Je lui tournai le dos, en haussant les épaules, et me trouvai face à face avec Firmin.
— Tu as entendu ? lui dis-je.
— Parfaitement.
— Quand je te disais qu’elle ne le jouerait pas, ton rôle.
— Mais, enfin, pourquoi ne le jouerait-elle pas ?
— C’est un rôle de madame Dorval.
— À cela, j’y ai souvent pensé.
— Mais, du reste, ce n’est pas un mal, vois-tu, que la pièce soit remise !
— Pourquoi ?
— Parce que tu auras le temps d’y faire des corrections.
— Bénédiction ! je n’en ai déjà que trop fait.
— Ne t’en plains pas, la pièce y a joliment gagné.
— Oui ! joliment,comme tu dis.
Firmin était lancé.
— Écoute, me dit-il, puisque nous en sommes là-dessus, je vais te dire mon avis sur la pièce.
— Ah ! je le sais, va. Tu l’as jouée par complaisance.
— Tu comprends bien. Jene pouvais pas dire à l’homme qui m’a fait le rôle de Saint-Mégrin : « Jene veux pas jouer Antony. »
— Tu aurais mieux fait de me le dire.
— Non, on ne dit pas ces choses-là.
— Voyons, que dit-on ?
— Tu veux mon opinion bien franche ?
— Parbleu !
— Eh bien, ton Antony, vois-tu, c’est un fou.
— Je le sais bien.
— Un monomane.
— C’est sa seule excuse. Quand on le jugera devant la cour d’assises, son avocat n’aura que cette chance-là de le sauver.
— Ah ! oui ; mais, pour moi, vois-tu…
— Non, je ne vois pas.
— Eh bien, cela jette de la monotonie dans mon rôle ; je rabâche toujours la même chose.
— C’est avec intention que je l’ai fait ainsi.
— Avec intention, avec intention… C’est comme la pièce…
— Bon ! la pièce ?
— Oui, l’ensemble, le plan de la pièce.
— J’entends bien.
— Ce n’est pas fait comme tu fais ordinairement ; ce n’est pas fait comme Henri III,comme Christine.
– Ah ! pauvre Christine !Ne parlons pas d’elle ici.
— Et à ta place…
— Eh bien, à ma place ?
— Puisqu’on te donne un peu de loisir…
— Puisqu’on me donne un peu de loisir ?
— Tu vas sauter aux frises.
— Oh ! non ! sois tranquille ; depuis que je suis au Théâtre-Français, j’en ai tant entendu…
— Eh bien, je porterais ma pièce à Scribe.
Je reçus le coup en pleine poitrine sans broncher.
J’étais, on le voit, comme ces Écossais de Waterloo, qu’il fallait non seulement tuer, mais pousser pour qu’ils tombassent.
Cependant, la parole me revint.
— Ce conseil de porter la pièce à quelqu’un est bon.
– Oh ! tu vois ! dit Firmin tout joyeux.
– Oui ; seulement, je ne la porterai pas à Scribe.
— À qui la porteras-tu ?
— À Crosnier. En effet, je commence à être de ton avis. Je crois que le rôle d’Adèle est une Dorval, et j’ajouterai que le rôle d’Antony est un…
— Un ?…
— Un Bocage.
Firmin poussa un éclat de rire homérique.
Pendant qu’il riait, j’allai au souffleur, resté dans son trou.
— Mon cher Garnier, lui dis-je, faites-moi le plaisir de me prêter mon manuscrit.
— Le voilà, dit Garnier, qui n’y entendait pas malice.
— Merci, Garnier.
Je le roulai et le mis sous mon bras.
— Adieu, Firmin !
— Adieu, mademoiselle Mars !
Puis, donnant une poignée de main à Marquet :
— Adieu, mon cher Marquet ! si cela peut vous être agréable, sachez une chose.
— Laquelle ?
— C’est que vous êtes le seul que je regrette ici.
— Vous vous en allez donc, monsieur Dumas ?
— Oui, Marquet, je m’en vais.
— Eh bien, je puis dire que c’est bien malheureux pour la Comédie-Française.
— Merci, Marquet !
Cinq secondes après, j’étais dans la rue ; dix minutes après, chez Dorval.
Le lendemain, la pièce fut lue à Dorval et à Bocage.
Six semaines après, elle fut jouée au théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Voir, pour les détails, les Mémoiresde l’auteur d’Antony.
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