Chapitre 12
Un jour, Anicet Bourgeois entra chez moi.
— Mon cher ami, me dit-il, je viens vous proposer une grande affaire pour le Cirque.
— Laquelle ?
— Je quitte Franconi.
— Adolphe ?
— Adolphe. Il a un cheval merveilleux auquel, avec un morceau de sucre, il fait faire tout ce qu’il veut.
— Eh bien ?
— Eh bien, j’ai eu une idée ; je lui en ai parlé, et il l’approuve.
— Voyons l’idée.
— C’est de faire une grande pièce de Caliguladans laquelle le cheval jouera le principal rôle.
— Le cheval Incitatus ?
— Oui, enfin, le cheval que Caligula nomme premier consul.
— En effet, cher ami, il y a une idée.
— Voulez-vous que nous fassions la pièce ensemble ?
— Volontiers.
— Quand nous y mettrons-nous ?
— Diable ! cher ami, comme vous y allez ! il faut que j’étudie toute cette époque-là.
— Combien de jours demandez-vous ?
— Quinze jours ; est-ce trop ?
— Quinze jours, soit.
— Alors, dans quinze jours…
— Vous me renvoyez ?
— Je n’ai pas de temps à perdre ; étudiez de votre côté, j’étudierai du mien ; ce que l’un ne saura point, l’autre le saura.
Au bout de dix jours, je vis reparaître Anicet.
— Eh ! lui dis-je, nous n’y sommes pas, cher ami !
— Oui, me dit-il, notre pièce est flambée, et je venais vous en prévenir.
— Comment cela ?
— Incitatus a reçu d’un de ses camarades un coup de pied qui lui a cassé la cuisse ; il a fallu l’abattre.
— Ah diable !
— Ainsi, mon cher ami, votre travail est perdu.
— Non pas ; cette étude de l’histoire romaine m’a profondément intéressé. Je ferai mon drame sans cheval.
— Voulez-vous que nous le fassions ensemble ?
— Merci ; je veux le faire en vers.
— Alors, n’en parlons plus.
— Si fait, parlons-en. Comme l’idée m’a été apportée par vous, il est juste que vous y participiez.
— Vous arrangerez cela comme vous l’entendrez.
— Vous vous en rapportez à moi ?
— Oui.
— Alors, vous l’avez dit ; n’en parlons plus.
Nous nous serrâmes la main et tout fut dit. – Je me mis au travail.
Il y avait camp à Compiègne.
M. le duc d’Orléans m’avait invité à venir à Compiègne pour tout le temps qu’il y passerait lui-même.
Je le remerciai et lui dis quelle était l’oeuvre que j’avais à faire. Je serais au château un hôte gênant et gêné.
Il insista.
Je le priai de me laisser ma liberté, tout en lui promettant d’aller à Compiègne.
J’y allai, en effet, et m’informai s’il n’y avait pas, dans les alentours, quelque retrait bien discret où je pusse faire tranquillement mon oeuvre.
J’attachais une grande importance à Caligula.
On m’indiqua une maison de garde à Saint-Corneille.
C’était un bon saint pour la neuvaine que j’exécutais.
Je me rendis à Saint-Corneille. Je traitai avec la femme du garde qui occupait la maison, perdue dans un site aussi désert que je pouvais le désirer. Elle me céda deux chambres et se chargea de ma nourriture, le tout moyennant trois cents francs par mois.
Il ne faut pas se livrer à une trop grande dépense quand on ne peut compter pour la payer que sur une tragédie.
Le lendemain de mon installation, je me mis à l’oeuvre.
Au bout de trente-six jours, ma tragédie était faite.
Le Théâtre-Français avait eu vent de la chose.
J’avais eu dans l’intervalle un petit bout de relation avec lui.
Ne l’oublions pas.
M. Thiers, étant ministre, m’avait fait prier de passer au ministère.
Je m’étais rendu à l’invitation de M. Thiers.
Il m’avait demandé pourquoi je travaillais pour des théâtres de boulevard,au lieu de travailler pour le Théâtre-Français.
Je lui avais répondu que le genre de littérature que je faisais était mieux joué au boulevard qu’au Théâtre-Français.
Il m’avait fait valoir les avantages pécuniaires qu’il y avait à travailler pour le Théâtre-Français.
Sur quoi, je lui avais prouvé, la plume à la main, que le Théâtre-Français était le théâtre où l’on gagnait le moins d’argent.
Et, comme M. Thiers est un homme d’une intelligence parfaite, il avait compris tout d’abord ce que je vais vous faire comprendre, à vous.
Le Théâtre-Français, dans ses grands succès, peut faire, pendant trente ou quarante représentations, une moyenne de quatre mille francs.
Cotons, au plus haut, quarante représentations à quatre mille francs, cent soixante mille francs.
Le Théâtre-Français paye neuf pour cent de la recette.
Mais le Théâtre-Français fait presque toujours, sur les neuf pour cent, un petit bénéfice.
Il joue une pièce d’auteur mort, en un ou deux actes ; l’auteur vivant n’a plus que sept.
Sept du cent sur quatre mille francs donnent deux cent quatre-vingts francs.
Sept du cent sur cent soixante mille francs donnent onze mille deux cents francs.
Donc, une pièce au Théâtre-Français, au bout de quarante représentations, c’est-à-dire au bout de trois mois et dix-huit jours a donné onze mille francs de bénéfice.
— Pourquoi trois mois et dix-huit jours ? demanderez-vous.
C’est bien simple, les autres théâtres jouent tous les jours la pièce nouvelle, dimanche compris.
Le Théâtre-Français là joue tous les deux jours et ne la joue pas le dimanche.
Il en résulte que les autres théâtres donnent à l’auteur trente représentations par mois.
Tandis que le Théâtre-Français n’en donne que douze.
Or, une pièce vieillit non point par le nombre de représentations qu’elle a, mais par sa date sur l’affiche.
Il en résulte qu’au bout de trois mois et dix-huit jours, quand une pièce a eu quarante représentations, elle est aussi vieille que si, à un autre théâtre, jouée tous les jours, elle avait eu cent huit représentations.
Maintenant, aux théâtres des boulevards, l’auteur a dix du cent. Mettons que les cent dix représentations aient fait une moyenne de deux mille francs.
C’est juste moitié moins que la moyenne du Théâtre-Français. Le théâtre aura fait deux cent seize mille francs qui, à dix du cent, font vingt et un mille six cents francs. Dix mille quatre cents francs de plus qu’au Théâtre-Français, c’est-à-dire près du double.
Je disais donc que M. Thiers, qui était un homme de chiffres, avait compris cela tout de suite. Seulement, il avait compris aussi que, nous autres gens de lettres, ce n’est point avec des chiffres qu’on nous a, mais avec des concessions à notre amour-propre, des flatteries à notre orgueil.
En conséquence, il m’avait dit :
— Quels acteurs voulez-vous qu’on engage ? Quelle pièce de vous désirez-vous qu’on reprenne ?
J’avais répondu :
— Je veux qu’on engage madame Dorval ; je veux qu’on reprenne Antony.
Je savais que c’était la chose qui serait le plus désagréable à mademoiselle Mars, que cet engagement de madame Dorval. Eh ! ma foi ! elle m’avait tant fait souffrir, que je n’étais pas fâché de lui rendre un peu la monnaie de cette pièce de bronze qu’on appelle la douleur.
M. Thiers me tint parole : je traitai pour deux pièces nouvelles, une tragédie et une comédie, à la condition qu’Antonyserait repris et que madame Dorval jouerait le rôle d’Adèle. On remit Antonyen répétition.
Cette fois, la fine fleur de la Comédie-Française avait des rôles dans la pièce ; on eût dit que messieurs les comédiens ordinaires devinaient ce qui allait arriver.
L’affiche porta de nouveau : « Incessamment, Antony. »Puis : « Samedi prochain, Antony. » Puis : « Aujourd’hui, première représentation de la reprise d’Antony. »
Cette fois, malgré mes doutes à l’endroit de la Comédie-Française, j’avais la presque conviction qu’Antonyserait joué. – À deux heures de l’après-midi, Jouslin de Lasalle m’arriva tout effaré : il tenait à la main une lettre signée Thiers, écrite sur du papier de la Chambre des députés. Elle contenait cette courte dépêche :
Il est défendu à la Comédie-Française de jouerAntony.
Thiers.
— Eh bien, après ? demandai-je à Jouslin de Lasalle.
— Eh bien, vous voyez !
— Comment donc cela s’est-il passé ?
— Dame ! ce matin, il y avait, dans le Constitutionnel,un article qui dénonçait Antonyà M. Thiers.
— Oui, comme ayant tué Adèle. Mais M. Thiers savait déjà cela.
— Ce n’est pas le tout.
— Je m’en doute bien.
— Il paraît que vingt députés ont été dire à M. Thiers qu’ils ne voteraient pas la subvention de la Comédie-Française, si l’on y jouait Antony.
– Ceci est plus grave, et c’est de là que part le coup. Heureusement que j’ai traité directement avec le ministre, et que j’ai gardé ses lettres.
— Eh bien, que ferez-vous ?
— Pardieu ! la belle demande ! Je ferai un procès.
— Au ministre ?
— Pourquoi pas ?
— À quel tribunal ?
— Au tribunal de commerce.
— Le tribunal de commerce se déclarera incompétent.
— Nous le verrons bien.
Je fis mon procès : le tribunal se déclara compétent. M. Thiers fut condamné à dix mille francs de dommages-intérêts. Le Théâtre-Français paya les dix mille francs. Voilà le petit bout de relation qui avait eu lieu entre moi et le Théâtre-Français.
Le Théâtre-Français, sachant que je faisais une tragédie, me dépêcha Perrier. Perrier était un bon garçon, avec lequel j’avais eu des relations du temps de Christine.Il venait me demander mes conditions pour donner Caligulaau Théâtre-Français.
Cinq mille francs de prime et l’engagement d’une actrice à laquelle je portais de l’intérêt.
Il retourna à Paris chargé de cet ultimatum. Trois jours après, il était de retour avec le traité signé par le comité d’administration. J’apposai ma signature à la suite de celle de ces messieurs, et je pris jour pour la lecture.
Je revins à Paris la veille du jour convenu. Je lus avec un assez grand succès, et ma pièce fut mise en répétition.
Dès le premier jour, j’eus un accroc.
— Que cherchez-vous, monsieur Dumas ? me demanda le machiniste voyant que je regardais de tous les côtés.
— Je cherche par où entreront les chevaux.
— Comment, les chevaux ?
— Oui, les chevaux.
— Quels chevaux ?
— Ceux qui traînent le char de Caligula.
Le machiniste pirouetta sur ses talons et me laissa continuer mes recherches. Cinq minutes après, le directeur arriva.
— Que parlez-vous donc de chevaux ? demanda-t-il.
— Je l’ai déjà dit au machiniste ; je parle des chevaux qui traînent le char de Caligula.
— La Comédie-Française n’a jamais entendu que le char serait traîné par des chevaux.
— Et par quoi a-t-elle entendu que le char fût traîné ? par des ânes ?
— Oh ! ne demandez pas cela, voyez-vous ; vous n’obtiendrez jamais cela de la Comédie-Française.
— Comment, je ne l’obtiendrai pas ?
— Non.
– Mais c’est indispensable à ma mise en scène.
– La Comédie-Française n’est pas un théâtre de mise en scène.
— C’est son tort.
— Le Théâtre-Français est institué pour jouer les maîtres, et les maîtres n’avaient pas besoin de chevaux dans leurs tragédies.
— Oui, mais les maîtres des maîtres en avaient besoin.
— Qu’est-ce que vous entendez par les maîtres des maîtres ?
— Dame ! Eschyle, Sophocle, Euripide.
— Jamais, voyez-vous, jamais ! Vous ferez ce que vous voudrez, vous direz ce que vous voudrez, jamais des chevaux ne mettront le pied sur la scène de la Comédie-Française.
— Nous aurons un procès, monsieur Vedel, et la Comédie-Française, vous le savez, n’est pas très heureuse dans ses procès avec moi.
— Nous aurons un procès. Des chevaux sur la scène Française ! mais, si un pareil scandale se produisait, il n’y a pas un sociétaire qui ne donnât sa démission.
— Prenez garde, vous allez redoubler mon entêtement.
— Au reste, je porterai votre demande au comité.
— Portez-la-lui.
Le samedi suivant, la demande fut portée au comité qui déclara, à l’unanimité, que j’étais non recevable dans ma demande de faire traîner mon char par des chevaux. On m’offrait des femmes. J’inventai le chant des Heures, et le char de Caligula fut traîné par des femmes : ce qui était bien autrement moral.
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