Chapitre 13
Il y a dans chaque théâtre bien organisé un homme avec lequel l’auteur est invité à se mettre en relations, du moment que le jour de la représentation approche. Cet homme, c’est l’entrepreneur de succès, autrement dit le chef de claque. Au Théâtre-Français, le chef de claque se nomme Vacher.
Je me mis donc en rapport avec Vacher. C’était la première fois au Théâtre-Français. Du temps de Henri III,la claque n’était point organisée comme aujourd’hui.
Cette institution, inventée par Néron et si fort en honneur à Rome, n’était point en grand honneur en 1828.
En 1828, j’avais pu disposer d’une partie du parterre en faveur de mes camarades des bureaux du duc d’Orléans.
En 1837, c’est-à-dire neuf ans après, – j’avais été neuf ans absent du Théâtre-Français, hors les courtes rentrées que j’ai indiquées, – en 1837, le parterre appartenait en entier au chef de claque. En termes de coulisses, il en répondait.
Je ne connais pas de plus terrible abus que celui que je signale ici. On donne le parterre au chef de claque, afin qu’il ne s’introduise pas de malveillants dans le parterre. Sur trois cents places, le chef de claque en vend deux cent cinquante, et, comme, en général, il les vend plus cher qu’au bureau, au lieu de malveillants, il y a des malveillants et demi.
On prend certains arrangements avec les chefs de claque. On leur donne, en général, cent francs de gratification ; ce qui, avec les billets vendus par eux, leur fait trois ou quatre cents francs de prime pour la première représentation. Puis on leur recommande telle ou telle actrice. La moindre recommandation ne coûte pas moins de cinquante francs.
On leur dit : « Vous rappellerez après tel acte madame une telle ou monsieur un tel. » Ils rappellent, et monsieur ou madame une telle dit :
— Voyez-vous, comme j’ai été rappelée !
Cela fait que monsieur un tel ou madame une telle n’interrompt pas le spectacle.
Je n’avais donc pas manqué de remplir devant Vacher cette petite formalité. Vacher m’avait promis son appui, – sans restriction. Vacher paraissait enchanté de Caligula.Je comptais donc sur Vacher.
La première représentation arriva. Ce fut une chose curieuse que la première représentation de Caligula..Après un prologue vif, animé, plein de curiosités, trop vif, trop animé, trop plein de curiosités, puisque évidemment il nuisit au reste de l’ouvrage, venait la pièce avec son allure simple, calme, antique.
Il faut d’abord vous dire, cher lecteur, vous qui peut-être n’étiez pas là, que le public habituel du Théâtre-Français, public qui n’a jamais vu manger ses héros et qui ne les a vus boire que pour s’empoisonner. Il faut d’abord vous dire que ce public avait été fort scandalisé de voir, au prologue, un Romain ivre, trébuchant et ayant la langue un peu pâteuse. Si ce Romain n’eût pas été joué d’une façon adorable par Menjaud, il eût été sifflé. Il ne fut pas sifflé. Mais je ne perdis pas pour attendre.
C’était en 1837, époque de la recrudescence des jésuites, époque à laquelle le Constitutionnelfaisait tous les matins un premier Paris contre les hommes noirs.
J’avais, au quatrième acte, une scène entre Stella, chrétienne, et Aquila, païen ; ils croient qu’ils vont marcher ensemble au supplice. La scène était peut-être la meilleure de l’ouvrage, :
À ce vers :
Je te baptise au nom de la Trinité sainte,
un monsieur bien mis cria d’une loge :
— Jésuite, va !
Ce fut l’avis du parterre, car deux autres sifflets saisirent l’occasion au vol et répondirent à l’apostrophe du monsieur bien mis.
Je n’avais rien à dire au monsieur bien mis ; il était dans une loge, il pouvait avoir payé cette loge, quoique je n’en croie rien ; en général, les gens qui payent tiennent à laisser finir la pièce afin d’en avoir pour leur argent. Je n’avais rien à dire au monsieur bien mis, mais j’avais à débattre cette affaire-là avec maître Vacher, à qui l’on avait donné tout le parterre et qui en répondait.
Je descendis et trouvai une espèce d’attroupement au contrôle.
Jadin, à qui je n’avais pu donner d’autre place qu’un billet de corridor, avait trouvé moyen de se glisser au parterre ; il était assis près d’un des siffleurs, et, comme il trouvait bon ce que le siffleur trouvait mauvais, il l’avait pris au collet et l’avait conduit au contrôle, d’où il voulait absolument le faire conduire au corps de garde comme troublant la tranquillité publique. L’homme se démenait comme un diable ; mais Jadin en avait pris son parti, il voulait que l’homme fût conduit en lieu sûr.
Les sergents de ville arrivèrent et voulurent contraindre l’homme à sortir avec eux. Alors, forcé dans ses derniers retranchements, celui-ci avoua qu’il appartenait à la troupe de M. Vacher.
J’arrivais sur ces entrefaites et j’entendis la déclaration.
— Oh ! oh ! fis-je, que veut dire cela ?
L’homme m’expliqua catégoriquement ce qu’il venait d’expliquer aux sergents de ville. J’adjurai deux personnes présentes de me rendre, au besoin, témoignage.
Pendant ce temps, Caligulaallait cahin-caha ; madame Paradol se faisait siffler, et, en se faisant siffler, elle faisait siffler l’ouvrage. La toile tomba sur un grand tumulte. Y avait-il succès ? y avait-il chute ? personne n’en savait rien ; moi, pas plus que les autres.
En attendant, j’écrivis au comité pour demander une explication. L’audience me fut accordée. Je me présentai à l’heure dite, j’exposai mes griefs ; le comité déclara que je me trompais. Je demandai la comparution de Vacher ; on obtempéra à ma demande. Vacher fut introduit.
— Monsieur Vacher, lui dis-je, on a, le soir de la première représentation de Caligula,arrêté un de vos hommes qui sifflait ?
— Vous croyez ? dit Vacher.
— Comment, je crois ! Je ne crois pas, morbleu ! j’en suis sûr.
Vacher secoua la tête en signe de dénégation.
— Vous voyez bien, s’écrièrent les membres du comité, Vacher dit que ce n’est pas vrai.
— Allez, Vacher, allez.
— Non pas. M. Vacher dit non ; mais je dis oui, moi. Et je veux prouver que je dis la vérité.
J’allai à la porte, j’introduisis mes témoins. Mes témoins déposèrent. Vacher courba la tête. Il se fit dans le comité un murmure improbateur. Vacher releva la tête.
— Mais enfin, messieurs, dit-il en se révoltant, il faudrait cependant s’entendre.
— Comment, s’entendre ?
— Sans doute. Suis-je au service de l’administration du Théâtre-Français ?
— Mais oui, il nous semble.
— Le comité est-il l’administration ?
— Parbleu !
— Dois-je obéir à MM. les membres du comité quand ils me donnent un ordre ?
— C’est incontestable.
— Eh bien, la moitié de vous, ceux qui jouent dans la pièce m’ont donné l’ordre d’applaudir ; l’autre moitié, ceux qui n’y jouent pas m’ont donné l’ordre de siffler, j’ai obéi à tout le monde.
Historique. Les gens vivent encore ; seulement, Caligulane vit plus !
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