‹ Comment je devins auteur dramatiqueChapitre 15 sur 19 · Chapitre 14

Chapitre 14

En 1833 ou 1834, Brunswick entra un jour chez moi. Il sortait du théâtre de la Porte-Saint-Martin, et venait de lire un vaudeville en deux actes qui avait été refusé. Il était naturellement furieux comme un auteur refusé.

— Tenez, me dit-il en jetant son manuscrit sur mon bureau, lisez donc cela. Ils ont beau dire, il y a un sujet de pièce là-dedans.

Je lus le vaudeville. En effet, il y avait la situation d’une jeune fille qui découche pour aller voir son père prisonnier, et qui, ne pouvant pas avouer le lendemain où elle a été, est compromise.

— Seulement, la situation était prise au comique.

Brunswick vint me revoir au bout de quelques jours.

— Eh bien, me dit-il, avez-vous lu la chose ?

— Je l’ai lue.

— Qu’en dites-vous ?

— Qu’en effet, en la retournant, il y a quelque chose à faire de l’idée.

— Voulez-vous que nous en causions ?

— Non. Vous savez comment je travaille : quand une idée me plaît, je n’aime point à la répandre au-dehors ; je la renferme en moi, au contraire, et elle germe dans ma tête jusqu’à ce qu’elle frappe à la voûte du cerveau pour en sortir.

— Alors… ?

— Alors, mon cher Brunswick, je vous promets de m’occuper de la chose. Quand elle viendra, elle viendra. La pièce lue et reçue, je vous préviendrai, afin que vous vous fassiez inscrire chez le receveur dramatique pour un tiers.

— Mais je n’aurai rien fait !

— Vous aurez fait beaucoup, vous m’aurez apporté l’idée.

— L’idée, l’idée…

— C’est le gland du chêne. Demeurez donc parfaitement tranquille, je vous tiens comme ayant fait votre part.

— C’est bien.

Et Brunswick s’en alla.

Un an, deux ans, trois ans se passèrent.

De temps en temps, Brunswick venait.

— Eh bien, l’idée germe-t-elle ? demandait-il.

— Vous ne vous doutez pas, répondais-je, combien elle est difficile à mettre sur ses pieds, votre maudite pièce.

— Avouez que vous n’y pensez pas ?

— Si fait, j’y pense. Tenez, voyez plutôt.

Et je lui racontais où j’en étais ; je lui montrais des parties de l’ouvrage, qui se développait peu à peu, et il disait en s’en allant :

— Si vous vouliez vous mettre quinze jours à cela, voyez-vous, ce serait une pièce faite.

— Je ne travaille pas ainsi, mon cher Brunswick ; je ne fais pas de pièces, les pièces se font en moi. Comment ? Je n’en sais rien. Demandez à un prunier comment il fait des prunes, et à un pêcher comment il fait des pêches, vous verrez si l’un ou l’autre vous donne la solution du problème.

Et un an, deux ans se passèrent encore, et Brunswick venait toujours. Un soir qu’il sortait de chez moi sans emporter autre chose que ma réponse ordinaire, il rencontra mon éditeur de pièces de théâtre. Cet éditeur était un de mes bons amis, nommé Charlieu.

— Dites donc, Charlieu, lui dit Brunswick en s’en allant, j’ai un tiers dans une pièce que Dumas fait ; voulez-vous m’acheter ce tiers-là cent écus ?

— La fera-t-il, la pièce ?

— Dame ! il me l’a promis ; seulement, voilà tantôt quatre à cinq ans que la promesse m’a été faite.

— Eh bien, venez me voir demain, il est probable que nous ferons affaire.

— Alors, à demain.

— À demain.

Ils se séparèrent. Charlieu entra chez moi ; nous parlâmes de nos affaires.

— À propos, fit-il, quand nous eûmes fini, vous avez une pièce avec Brunswick ?

— Oui.

— La ferez-vous ?

— Sans doute.

— Quand ?

— Un jour ou l’autre.

— Dans un mois, six mois, un an ?

— Il m’est impossible de vous fixer un terme ; mais ce que je puis vous dire, c’est que je la ferai.

— C’est tout ce que je voulais savoir.

Le lendemain, mon domestique m’annonça Charlieu.

— Qu’il entre ! qu’il entre ! m’écriai-je.

J’étais tout joyeux, je venais de trouver la seule chose qui me manquât encore dans Mademoiselle de Belle-Isle, –la scène du sequin.

— Tenez, me dit Charlieu en entrant et en me remettant un bout de papier, vous me devez cent écus.

— Cent écus ! il est probable que je vous dois plus que cela.

— Vous me devez cent écus de plus, alors.

— Comment cela ?

— Lisez.

J’ouvris le papier et je lus.

Reçu de M. Charlieu la somme de trois cents francs pour la vente à forfait du tiers que j’ai dans la pièce que Dumas doit faire et probablement ne fera jamais.

5 février 1839.

Brunswick.

— Eh bien ? demandai-je.

— Eh bien, j’ai racheté ce tiers-là pour vous ; c’est cent écus que vous me devez, voilà tout.

— Gardez-le, cher ami, puisque vous l’avez acheté.

— Bon ! est-ce que je fais de ces affaires-là ?

— Vous avez tort de ne pas en faire.

— Vous me donnerez deux billets pour la première, et nous serons quittes.

— Laissez-moi vous écrire un petit mot sur ce bout de papier ; vous l’ouvrirez le lendemain de la première représentation.

J’écrivis :

Bon pour la somme de trois mille francs, que je prie M. Dulong, mon receveur dramatique, de payer à M. Charlieu sur les droits d’auteur deMademoiselle de Belle-Isle.

Paris, ce5 février 1839 ;

Alex. Dumas.

Je pliai et cachetai la lettre et la remis à Charlieu, qui l’emporta sans savoir ce qu’il emportait.

Cette maudite scène du sequin était celle qui arrêtait la pièce depuis si longtemps ; je ne voulais pas commencer par une scène banale, et j’étais resté cinq ou six ans à attendre celle qui venait de me passer par l’esprit.

Quinze jours après, la pièce était faite, scène par scène, dans ma tête, et les mots les plus saillants étaient trouvés. Quand ma pièce en est là, j’ai l’habitude de l’écrire en cinq ou six jours.

Depuis un an, on me faisait de grandes avances au Théâtre-Français. De Mornay, mon ami depuis vingt ans, m’avait raccommodé avec mademoiselle Mars, qui vieillissait et dont les auteurs commençaient à s’écarter. Enfin, j’étais décidé à courir les risques d’un nouveau naufrage contre les écueils de la rue de Richelieu. Je choisis un samedi, jour de comité, pour aller au théâtre. On poussa de grands cris en m’apercevant : il y avait deux ans qu’on ne m’avait vu. Ce fut bien pis quand j’eus annoncé à Vedel – Vedel était directeur à cette époque – que je venais demander lecture. Il me poussa tout vif dans la salle du comité.

Je n’y étais pas entré depuis mon explication avec Vacher.

— Messieurs, bonne nouvelle ! dit-il ; voilà Dumas qui nous apporte une pièce.

— Comédie ou tragédie ? demandèrent trois ou quatre voix.

— Merci ! j’en ai assez, des tragédies ! Une comédie.

— Ah ! bravo ! vous faites la comédie à merveille.

— Est-ce parce que j’ai toujours fait du drame ou de la tragédie que vous me dites cela ?

— Non ; mais parce qu’il y a de la comédie dans tout ce que vous faites. Ah ! le prologue de Caligula !

– Connu. C’est lui qui a fait tomber la tragédie.

— Mais qu’est-ce que la Tour de Nesle ?Une comédie.

— Pourquoi pas un vaudeville ?

— Donc, vous apportez une comédie ?

– Oui.

— Et elle est faite ?

— Ce qu’il y a de plus fait.

— Oui ; mais nous, nous entendons écrite.

– Écrite ? Non. Il n’y a pas un mot d’écrit.

— Eh bien, mais, alors, vous ne venez pas demander lecture ?

— Si fait.

— Pour quand ?

— Pour samedi prochain.

— Pour samedi prochain ! Et pas un mot de votre comédie n’est écrit ?

— Pas un.

— Vous ne serez pas prêt pour samedi, alors.

— Pourquoi cela ?

— Vous n’aurez pas le temps.

— C’est mon affaire.

— Quel bon blagueur vous êtes ?

— Pourquoi cela ?

— Vous nous dites que votre comédie est faite, quand il n’y a pas un mot d’écrit.

— Pour moi, la pièce est faite quand elle est composée.

— Et elle est composée ?

— Entièrement.

On se mit à rire de nouveau.

— Tenez, dis-je, voulez-vous une chose ?

— Laquelle ?

— Les membres du comité d’administration sont les mêmes que les membres du comité de lecture ?

— À peu près.

– Voulez-vous que je vous la lise aujourd’hui ?

— Sans manuscrit ?

— Oui.

— Ah ! ce serait curieux.

— À une condition, cependant : la chose me comptera pour une lecture, et l’on votera tout de suite.

— Pour la rareté du fait, messieurs…, dit Vedel.

— Cela va.

— Est-ce dit ? demandai-je.

— C’est dit.

— Messieurs, en séance !

— Voulez-vous un verre d’eau ?

— Pardieu !

Je me mis le dos à la cheminée ; on fit cercle autour de moi, et je commençai à raconter Mademoiselle de Belle-Isle.J’étais en verve ; je racontai à merveille. Après chaque acte, j’étais salué d’une salve d’applaudissements. Après le cinquième, il y eut deux salves.

— Eh bien, messieurs, dit Vedel, votons-nous ?

— Sans doute, répondirent les membres du comité.

On vota et Mademoiselle de Belle-Islefut reçue à l’unanimité. Si j’étais mort en sortant du comité, le Théâtre-Français n’eût jamais eu la pièce qu’il venait de recevoir.

q