Chapitre 15
Le bruit ne tarda pas à se répandre de ce qui venait d’arriver. Je reçus un petit billet de mademoiselle Mars qui m’invitait à dîner.
— Ah ! vous voilà, vous ! me dit-elle en m’apercevant.
— Sans doute, me voilà. Est-ce que je me serais trompé de jour, par hasard ?
— Non. Vous avez donc fait une comédie ?
— Ah ! ne me grondez pas, chère amie. Il n’y en a encore qu’un acte d’écrit, et je ne demanderais pas mieux que de ne pas aller plus loin.
— Bon ! vous voilà déjà aimable comme d’habitude. Est-ce que je joue dans votre comédie ?
— Pardieu ! qui voulez-vous qui y joue ?
— Le sais-je ! Les auteurs sont si charmants avec moi !
— C’est qu’à en juger d’après moi, chère grande, vous leur avez fait passer de rudes quarts d’heure.
— Allons donc ! Et quel rôle ai-je dans votre pièce ?
— Celui qu’il vous plaira de choisir.
— Comme si c’était une réponse !
— Dame ! je n’aurais qu’à vous donner celui qui ne vous conviendrait pas.
— Vous avez donc deux rôles de femme ?
— Eh ! mon Dieu, j’ai ce malheur, oui, mademoiselle.
— Qu’est-ce que c’est que le rôle de madame de Prie ?
— Bon ! je vois qu’on vous a déjà dit que c’était le rôle que vous deviez prendre.
— Justement.
— Tant pis alors, attendu que c’est celui que vous ne prendrez pas.
— Alors, vous me destinez donc celui de mademoiselle de Belle-Isle ?
— Peste ! chère amie, comme vous êtes renseignée.
— Belle malice ! Vous devez savoir que c’est un miracle de vous voir au Théâtre-Français, de sorte que, quand vous y venez, on en parle. Enfin, à votre avis, dites-moi quel est le rôle qui me convient ?
— Vous venez toujours me demander quel est le rôle que vous jouerez, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Eh bien, vous jouerez mademoiselle de Belle-Isle.
— Vous avez une manière de répondre qui me fait damner.
— Écoutez, chère amie, lui dis-je, je lis lundi aux acteurs ; on m’a forcé d’accepter deux jours de plus que je ne demandais. Voulez-vous dîner entre nous dimanche prochain ?
— Cela va.
— Dimanche soir, je vous lirai Mademoiselle de Belle-Isle,et vous choisirez ; mais je dois vous dire d’avance que vous jouerez mademoiselle de Belle-Isle.
— Vous le voulez donc absolument ?
— Oui, je le veux, attendu qu’ainsi la pièce sera admirablement montée ; vous, mademoiselle de Belle-Isle ; mademoiselle Mante, madame de Prie ; Richelieu, Firmin, etc., etc., tandis que, si vous jouez madame de Prie, je n’aurai plus personne pour jouer mademoiselle de Belle-Isle.
— Dame ! vous aurez mademoiselle Plessis.
— M’en donnez-vous le conseil ?
— Je ne connais pas la pièce.
— Eh bien, chère amie, dimanche, vous ferez sa connaissance.
Le dimanche suivant, j’arrivai chez mademoiselle Mars avec le manuscrit.
À mon entrée dans le salon, je fus circonvenu par tout le monde, je n’entendais que ces mots chuchotés à mon oreille :
— Dites-lui de jouer madame de Prie !… Dites-lui de jouer madame de Prie !… Dites-lui de jouer madame de Prie !
Seule, Julienne, une vieille comédienne qui était dame de compagnie de mademoiselle Mars, me dit tout bas :
— Je vous préviens que, si vous lui donnez madame de Prie, elle ne jouera pas.
— Je le sais bien, répondis-je. Aussi, soyez tranquille.
— À la bonne heure ! dit Julienne.
Je lus. Madame de Prie ne pouvait pas ouvrir la bouche sans qu’on s’extasiât à chacun de ses mots. Tout au contraire, mademoiselle de Belle-Isle était accueillie avec une froideur visible.
Je suivais du regard mademoiselle Mars, et il ne m’était pas difficile de reconnaître la vérité de ce que m’avait dit Julienne. Mademoiselle Mars, au contraire, n’avait d’yeux et d’oreilles que pour Gabrielle.
La pièce finie, tout le monde l’entoura ; chacun se récriait sur le rôle de madame de Prie.
— Oui ! oui ! disait mademoiselle Mars, charmant. C’est malheureux qu’elle ne revienne pas au cinquième acte !…
— Dumas.
— Mademoiselle ?
— Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de faire revenir madame de Prie au cinquième acte ?
— Non, mademoiselle.
— Pourquoi cela ?
— Parce que cela nuirait au rôle de mademoiselle de Belle-Isle.
— Vous croyez ?
— Supposez que vous jouez mademoiselle de Belle-Isle, seriez-vous contente que je partageasse, au cinquième acte, l’intérêt entre madame de Prie et vous ?
— Non certainement, si je jouais mademoiselle de Belle-Isle ; il est certain qu’au point de vue du rôle…
— Eh bien, vous jouez mademoiselle de Belle-Isle.
— Ainsi, dit mademoiselle Mars, vous le voulez absolument ?
— Certainement que je le veux.
— Vous l’entendez, l’auteur est maître de sa distribution.
— Et elle est faite d’avance.
— Comment ! ils savent là-bas… ?
— Non ; mais la voilà toute signée, et je n’attendais que votre approbation.
Mademoiselle Mars jeta un coup d’oeil de côté sur la distribution, et vit son nom en regard du nom de mademoiselle de Belle-Isle.
— Et vous ne vous laisserez pas influencer ? dit-elle.
— Est-ce que je me laisse facilement influencer à l’égard des distributions ? lui demandai-je.
— Oh ! pas par moi, je le sais bien.
— Mademoiselle de Belle-Isle est à vous, madame, et vous jouerez mademoiselle de Belle-Isle, ou Mademoiselle de Belle-Islene sera pas jouée.
Mademoiselle de Belle-Islefut jouée six semaines après, et vous savez avec quel succès. Si j’avais cédé aux avis de ceux qui s’intitulaient les amis de mademoiselle Mars et que j’eusse donné le rôle de mademoiselle de Belle-Isle à mademoiselle Plessis, et celui de madame de Prie à mademoiselle Mars, Mademoiselle de Belle-Isleaurait été jouée à l’Odéon comme Christine,ou à la Porte-Saint-Martin comme Antony.Seulement, mon insistance me brouilla, ou à peu près, avec les membres les plus influents du comité de la Comédie-Française, qui voulaient pousser mademoiselle Mars hors du théâtre, et qui lui faisaient jeter des couronnes d’immortelles des tombeaux.
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