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Chapitre 16

On se garda bien, malgré le succès, peut-être même à cause du succès de Mademoiselle de Belle-Isle,de me demander une autre comédie. On était devenu si injuste pour mademoiselle Mars, que je m’étais profondément attaché à elle, et que je résolus, autant qu’il était en moi, de la soutenir jusqu’au bout. Mais, du moment qu’après le succès de Mademoiselle de Belle-Isle,la Comédie ne me demandait pas un autre ouvrage, ce n’était point à moi de le lui porter. D’ailleurs, sur ces entrefaites, j’avais résolu d’aller passer deux ou trois ans en Italie.

Quelques jours avant mon départ, je rencontrai Mérimée chez Cavé.

— Ah ! vous voilà, me dit Mérimée ; je ne vous ai pas vu depuis longtemps, mais j’ai vu Mademoiselle de Belle-Isle ;je vous en fais mon compliment, cher ami.

— Merci ! un compliment de l’auteur de Colombaet de Matteo Falcone,c’est quelque chose.

— Pourquoi donc ne faites-vous pas une autre comédie ?

— Mais parce qu’on ne me la demande pas.

— Comment, on ne vous la demande pas ?

— Non.

— Voulez-vous qu’on vous la demande ?

— Que voulez-vous dire ?

— Voulez-vous qu’on vous la demande ?

— Volontiers.

— Et, si on vous la demande, vous la ferez ?

— Oh ! mon cher, vous connaissez le proverbe : « Qui a bu boira ; qui a joué jouera. »

— C’est bien ! Je me charge de vous la faire demander, moi.

Trois jours après, je reçus une invitation à dîner de M. de Rémusat. M. de Rémusat était alors ministre de l’intérieur. Je me doutai qu’il y avait du Mérimée là-dessous. Je me rendis à l’invitation.

Après le dîner, le ministre me prit à part.

— On dit que vous partez pour l’Italie ?

— Dans huit ou dix jours, oui.

— Vous auriez bien le temps de nous faire une comédie pour le Théâtre-Français, d’ici là. Mais je ne veux pas vous encombrer au moment du départ ; vous avez votre passeport à prendre et vos malles à faire. Vous nous l’enverrez d’Italie, n’est-ce pas ?

— Volontiers ! mais à une condition.

— Si c’est une condition d’argent, elle est accordée d’avance.

— Non pas ; c’est une condition d’amour-propre.

— Ah ! diable ! Laquelle ?

— C’est que la lecture devant la comité sera une simple formalité ; que la pièce est reçue d’avance et sera mise en répétition huit jours après la lecture.

— Convenu.

— Et vous me ferez écrire par Cavé une lettre qui constatera mon droit.

— Je vous l’écrirai moi-même.

— Tout va bien, alors.

Le lendemain, je reçus une lettre de M. de Rémusat, dictée dans le sens arrêté entre nous. Je partis avec ma lettre.

Arrivé à Florence, installé via Rondinelle, je songeai, au milieu de mon salon plein de camélias, de ma chambre à coucher pleine de jasmin, à tenir ma promesse, non point au Théâtre-Français, mais à M. de Rémusat. J’avais au fond de l’esprit un sujet de mariage sous Louis XV, sujet peu neuf, mais qui pouvait être rajeuni par des détails spirituels ; je me mis au travail, et, au bout d’un mois, j’écrivis à Lockroy pour le charger de lire ma comédie au Théâtre-Français.

Lockroy non seulement fait des pièces charmantes, témoin la Marraine, Un duel sous Richelieuet le Chevalier du guet,mais encore Lockroy lit admirablement. C’est un empoigneur,comme on dit en termes d’argot de théâtre. Lockroy déploya toutes ses ressources, lut de son mieux, et fut refusé à l’unanimité.

Il n’y avait pas encore de télégraphe électrique à cette époque. Je fus huit jours à apprendre la nouvelle. Le jour où je l’appris, je fis mon portemanteau, pris la lettre de M. de Rémusat dans ma poche et partis. Cinq jours après, j’étais à Paris. Mon bain pris, mon habit de voyage au clou, ma première visite fut pour le Théâtre-Français.

J’étais arrivé à cinq heures, à huit heures et demie j’étais au théâtre.

Je rencontrai mademoiselle Mars dans le corridor.

— Vous voilà à Paris, vous ?

– J’arrive.

— Venez, venez, il faut que je vous parle avant que vous parliez à personne.

— Bravo ! Vous me renseignerez.

— Oh ! j’ai de belles choses à vous dire !

— Je n’en doute pas.

Et je suivis mademoiselle Mars. Mademoiselle Mars n’avait pas de changement à faire entre le premier et le second acte, elle était donc tout à moi.

— Eh bien, ils vous ont refusé ? dit-elle.

— Eh bien, oui, ils m’ont refusé.

— Sans vous dire pourquoi ?

— Je présume qu’ils ont trouvé la pièce mauvaise, dis-je faisant tout ce que je pouvais pour prendre un air naïf.

— Bonne pièce… Va !

— Dame ! que voulez-vous que je pense ?

— Ils vous ont refusé, mon cher, parce que vous avez dit que le rôle de la comtesse était pour moi… Bavard !…

— Eh bien, après ?

— Eh bien, comme ils me portent sur les épaules, ils ont dit : « Bon ! si elle a un rôle nouveau, c’est un an de plus à la garder. »

— Les niais !… Quand ils ne vous auront plus, qu’auront-ils ?

— Ce qu’ils ont eu après Talma… Je vous avais dit de ne pas parler de moi, mais vous n’avez pas pu taire votre chienne de langue… Là ! nous voilà bien avancés maintenant…

— Bon ! ne nous désespérons pas.

– Avec cela que l’on dit que la pièce est charmante.

— Oh ! ce n’est pas moi qui dis cela…

— Non, ce sont eux ; voilà ce qu’il y a d’enrageant.

— Eh bien, alors ?

— Eh bien, alors, c’est malheureux, de perdre une pièce en cinq actes, voilà ce que je dis.

— Nous ne la perdrons peut-être pas. Qui sait ?

— Je vous trouve admirable, vous, ma parole d’honneur !

— Dame ! vous savez, je suis comme Béranger : j’ai la plus grande confiance dans le Dieu des bonnes gens.

— Avec cela que vous êtes un bon homme, vous… La peste !

— Mademoiselle Mars, vous ne me rendez pas justice ; si j’étais la peste, il ne resterait pas un des membres du comité de la Comédie-Française.

Je saluai mademoiselle Mars et je passai au foyer.

Personne n’eut l’air de me connaître. J’allai au secrétariat. Verteuil y était. Verteuil est le secrétaire de la Comédie-Française.

— Verteuil, lui dis-je, le comité se tient-il toujours le samedi ?

— Oui ; mais, par hasard, demain mercredi, il y a un comité extraordinaire…

— Quelle chance ! Voulez-vous prévenir ces messieurs que j’aurai l’honneur de leur faire une visite ?

— Vous voilà donc à Paris ?

— Comme vous voyez, cher ami.

— Vous avez fait un bon voyage ?

— Excellent !

— Alors, à demain.

— À demain.

Le lendemain, à deux heures, je me faisais annoncer à MM. de l’administration. J’entrai. Je trouvai de ces figures comme on n’en trouve que dans les maisons mortuaires, avant le départ du corps.

— Eh bien, mes enfants, demandai-je tout souriant, me voilà !

— Nous le voyons bien, que vous voilà.

— Vous vous doutez de ce qui m’amène ?

– Non !… Ma foi, non !

— Je viens vous demander quand nous mettons notre pièce en répétition.

— Quelle pièce ?

— Un mariage sous Louis XV.

— Mais vous ne savez donc pas ce qui est arrivé ?

— Non !… Il est arrivé quelque chose ?

Les membres du comité se regardèrent.

— Un malheur ? insistai-je.

— Vous avez été refusé…

— Ah bah !…

— Comment, on ne vous l’a pas écrit ?

— Si fait.

— Eh bien, alors ?

– Je ne l’ai pas cru !

— Comment, vous ne l’avez pas cru ?

— Non !…

— Pourquoi ne l’avez-vous pas cru ?

— Pour deux raisons : c’est que je n’admets pas que vous refusiez l’homme qui vous a donné Henri IIIet Mademoiselle de Belle-Isle,c’est-à-dire deux des plus grands succès que vous ayez eus.

— La seconde ?

— Oui, la seconde, n’est-ce pas ! la première vous paraît insuffisante. Eh bien, la seconde, c’est que j’ai traité, non pas avec vous, messieurs, mais avec le ministre, et que voilà mon traité, signé Rémusat. Les huit jours qui doivent suivre ma lecture sont écoulés. J’attends mon billet de répétition.

— Au revoir, messieurs.

Le lendemain, j’avais mon billet de répétition pour le lundi suivant.

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