‹ Comment je devins auteur dramatiqueChapitre 6 sur 19 · Chapitre 5

Chapitre 5

En rentrant, le garçon de bureau me dit :
— Vous êtes sorti !
— Oui, Féresse.
— Eh bien, en votre absence, il est venu un comédien.

— Quel comédien, Féresse ?

— M. Lafon.

— M. Lafon de la Comédie-Française ?

— Je ne sais pas de quelle comédie il est, mais c’est un comédien.

— Que lui avez-vous dit ?

Il paraissait contrarié de ne pas vous trouver ; alors, je lui ai dit : « Oh ! il ne tardera pas à rentrer, les employés à quinze cents francs n’ont pas le droit de faire de longues absences. »

— Ah ! que vous connaissez bien le code bureaucratique, mon cher Féresse ! Et qu’a-t-il dit ?

— Il a dit qu’il reviendrait.

— C’est bien, Féresse ; allez.

— Comment, que j’aille ?

— Allez à vos affaires, et laissez-moi aux miennes.

— Ah ! c’est-à-dire à celles de l’administration ?

— Oui, Féresse, vous avez raison, et c’est moi qui ai tort.

Féresse sortit en grommelant.

Que me voulait M. Lafon ? Comment M. Lafon s’était-il dérangé pour moi ? M. Lafon, un des gros bonnets de la Comédie-Française !

Lafon avait au théâtre un singulier emploi.

Il jouait les chevaliers français.

Qu’entendait-on par chevaliers français ?

On entendait d’abord les chevaliers français, c’est-à-dire les rôles où l’on portait une toque noire, une plume blanche, une tunique jaune, un pantalon collant, des bottes de buffle et une épée en croix : les Bayard, les Duguesclin, les Raoul, les Tancrède, les Marigny.

Mais on entendait encore tout ce qui s’exprimait en chevalier français. C’est-à-dire les Orosmane, les Zamore, les Cid, les orphelins de la Chine, les Hippolyte, les Pilade, les Britannicus, les Achille, etc., etc.

Or, une fois pour toutes, il était convenu que Talma était mieux, ou, pour parler plus correctement, avait été mieux dans les Hamlet, les Néron, les Macbeth, les Charles IX, les Richard III et les Othello, c’est-à-dire dans les hommes à remords, les tyrans, les oppresseurs de l’innocence ; mais que Lafon, à son tour, avait le dessus dans les chevaliers français.

C’est-à-dire non seulement dans les Marigny, les Tancrède, les Raoul, les Duguesclin et les Bayard, mais encore dans les Achille, les Britannicus, les Pilade, les Hippolyte, les orphelins de la Chine, les Cid, les Zamore et les Orosmane, qui n’étaient pas des chevaliers français, il est vrai, mais qui étaient dignes de l’être.

Il va sans dire que c’étaient les sots qui étaient convenus de cela ; mais Casimir Delavigne venait de faire un vers qui avait eu un grand succès à cause de la vérité incontestable qu’il contenait :

Les sots, depuis Adam, sont en majorité.

M. Lafon, comme nous l’avons dit, était donc en possession des chevaliers français, c’est-à-dire de tout ce qui prenait le parti du faible contre le fort, et exprimait, par des sentences plus ou moins rebattues, des sentiments plus ou moins généreux.

C’était un drôle de corps que M. Lafon, et dont jamais personne n’a pu avoir le dernier mot.

Il était gascon avant tout ; seulement, il était impossible de dire si ses gasconnades étaient d’un homme d’esprit ou d’un sot.

Un artiste du Théâtre-Français, assez médiocre pour son propre compte, et qui, en termes de théâtre, était égayéun peu plus souvent qu’à son tour, avait une prodigieuse aptitude à imiter l’accent et la manière de dire de Lafon.

Un jour que X… se livrait dans le foyer des comédiens à son talent d’imitation, – et cela au milieu des rires frénétiques de la joyeuse assemblée, – Lafon entre.

L’acteur se tait, mais les rires continuent.

— Eh bien, demande Lafon avec son accent gascon, si pareil à celui de son imitateur que c’était le sien, qui semblait en être l’écho, que se passe-t-il donc ici ?

— Rien, monsieur Lafon. Vous voyez, on riait, répondit X…

— Oui, mais il me semble que tu m’imitais, X… !

— Oh ! monsieur Lafon…

— Je ne t’en veux pas, les grands modèles sont bons à suivre.

— Monsieur Lafon !…

— On dit que tu arrives à me contrefaire de façon miraculeuse.

— Dame, comme vous dites, monsieur Lafon, les grands modèles sont bons à suivre, et, à force de vous étudier…

— Voyons cela, mon ami, voyons cela.

— Oh ! monsieur Lafon, devant vous ?

— Cela me fera plaisir.

— Vraiment ?

— Foi d’Orosmane.

Quand Lafon avait juré par Orosmane, il avait juré par ce qu’il y avait pour lui de plus sacré au monde.

— Puisque vous le voulez absolument, dit X…

— Je t’en prie.

Et X… recommença la tirade.

Lafon l’écouta avec l’attention la plus profonde et de nombreux gestes d’assentiment.

Puis, quand le bouffon eut fini :

— Eh bien, lui demanda Lafon, pourquoi ne joues-tu pas ainsi pour ton compte ? On ne te sifflerait pas, mon ami.

Il faut le dire, les rieurs furent du côté de Lafon.

Autre chose :

Un soir, – c’était le soir de la première représentation de Pierre de Portugal,– j’étais dans les coulisses du Théâtre-Français, avec Adolphe de Leuven et Lucien Arnault. Entre le premier et le second acte, Lafon, qui jouait don Pierre, avait un changement à faire. Il devait quitter ses habits de prince, et aller visiter Inès déguisé en simple soldat.

Lucien Arnault, l’auteur de la pièce, le voit venir à lui avec un costume brodé sur toutes les coutures et un soleil sur la poitrine.

Lucien, désespéré, croit que Lafon s’est trompé de costume, et qu’il va retarder le second acte en rectifiant son erreur.

Il se précipite vers lui.

— Oh ! mon cher Lafon ! lui dit-il, qu’avez-vous donc fait ?

— Comment, ce que j’ai fait ?

— Oui, quel costume avez-vous ?

— Vous n’êtes pas content de mon costume ? Vous êtes difficile, mon cher Lucien ; il est tout flambant neuf.

— Trop flambant, pardieu ! c’est ce dont je me plains.

— Qu’y trouvez-vous donc à redire ?

— Mais je trouve que, pour un soldat, vraiment…

— Quoi ?

— Vous avez trop de broderies, de satin, de velours ; ce soleil surtout…

Lafon interrompit Lucien en lui posant la main sur l’épaule.

– Mon cher Lucien, lui dit-il avec un sourire que je vois encore, apprenez une chose, c’est que j’aime mieux faire envie que pitié.

Et il lui tourna le dos, et il eut la satisfaction de jouer son second acte, non pas en soldat portugais, non pas en chevalier français, mais en troubadour, comme on disait à cette époque.

Lorsque Lafon parlait de Talma, il avait l’habitude de dire l’autre.

Un jour, M. de Lauraguais, impatienté, lui dit :

— Monsieur Lafon, permettez-moi de vous dire qu’il me semble que vous êtes trop souvent l’un.

C’était là l’homme qui était venu en mon absence et qui allait revenir.

Que pouvait me vouloir Tancrède ?

q