‹ Comment je devins auteur dramatiqueChapitre 7 sur 19 · Chapitre 6

Chapitre 6

Pendant que je m’interrogeais moi-même, la porte de mon cabinet s’ouvrit et Féresse annonça :
— M. Lafon !
— Faites entrer, répondis-je en me levant.

M. Lafon congédia Féresse d’un geste superbe, dans lequel il y avait à la fois des remerciements et de la supériorité.

Puis il resta dans l’encadrement de la porte.

— Pardon, dit-il, monsieur, si je me permets de me présenter sans être connu de vous.

— Sans être connu de moi, monsieur Lafon ? répondis-je. Mais vous êtes connu du monde entier !

— Comme artiste, monsieur, c’est vrai. J’aurais donc dû dire, sans être personnellement connu de vous.

— Donnez-vous d’abord la peine d’entrer, monsieur.

M. Lafon fit un signe de remerciement, mais demeura à la même place.

— Monsieur, dit-il, vous avez fait une tragédie sur la reine Christine.

Toutes mes tribulations repassèrent devant mes yeux.

— Hélas ! répondis-je, je ne puis le nier.

— Vous auriez tort de le nier, monsieur. Il paraît qu’il y a de grandes beautés dans cet ouvrage.

— Vous êtes trop bon.

— C’est l’avis de tout le monde.

— Excepté celui de M. Picard.

— Picard ! qu’est-ce que c’est que cela ?

— C’est Picard ; vous ne connaissez pas Picard, monsieur Lafon ?

— Ah ! oui, l’auteur de la Petite Ville.Eh bien, mais que vous importe l’avis de M. Picard ?

— Il ne m’importe pas à moi, mais il paraît qu’il importe au Théâtre-Français ; qui le lui a demandé, et qui, à ce qu’il paraît, l’attend pour décider en dernier ressort de ma pièce.

— Votre pièce est reçue, monsieur.

— Je ne crois pas.

— Elle est reçue, et, la preuve, c’est que je viens vous dire : Monsieur Dumas, est-ce qu’il n’y a pas dans votre ouvrage un gaillard bien campé, qui, au moment où Christine veut faire assassiner le malheureux Monaldeschi, vient dire à cette drôlesse de reine : « Majesté, vous n’en avez pas le droit, non, non, non, vous n’en avez pas le droit. »

— Ah ! sapristi ! monsieur Lafon, vous m’y faites songer ; seulement, c’est trop tard. Non, ce rôle n’y est pas, je conviens que ce rôle manque, monsieur Lafon.

— Oh ! oh ! oh !

— Que voulez-vous ! je suis un apprenti.

— Et l’on ne peut pas l’y introduire ? Je vous réponds que l’ouvrage y gagnerait, monsieur.

— Je n’en doute pas, mais il n’a pas été fait à ce point de vue-là.

— Comment ! monsieur. il n’y a pas, dans toute la cour de Louis XIV, un chevalier français qui, comme le Talbot de Jeanne d’Arc,plaida la cause de ce malheureux étranger ?

— Non.

— C’est impossible, permettez-moi de vous le dire.

— D’abord, ce fut ainsi dans la réalité, monsieur Lafon. L’assassinat fut instantané ; la chose se passait à quinze lieues de Paris, à dix-neuf de Versailles : cette instantanéité est la seule excuse de la reine.

— Elle n’en a pas, monsieur, dit Lafon indigné.

— C’est vrai, monsieur, et je suis de votre avis en bonne moralité. Non, elle n’a pas d’excuse ; mais, si elle en avait une, la seule qu’elle pourrait avoir, c’est la passion, l’emportement, la violence. Il est évident que, si elle réfléchit, Monaldeschi ne doit pas mourir. Mais enfin, vous comprenez, puisqu’il est mort, il faut en prendre notre parti.

— Mais il me semble, monsieur Dumas, que M. Mazarin lui-même à écrit à cette occasion une lettre.

— À laquelle Christine a répondu par une autre qui commençait ainsi : « Très illustre faquin… » Vous ne voudriez pas jouer Mazarin dans de pareilles conditions, n’est pas ?

— Non, monsieur, non. Mais enfin quels sont les autres rôles ?

— Dame, il y a celui de Sentinelli.

— Sentinelli, Sentinelli… Que fait celui-là ?

— Il assassine impitoyablement son ancien ami.

— Oh ! le misérable !

— Cela ne vous convient pas.

— Non.

— Il y a celui de Monaldeschi.

— De la victime ?

— De la victime.

— Est-elle intéressante, la victime ?

— Moins qu’Iphigénie.

— Moins qu’Iphigénie ! et pourquoi cela ?

— Parce qu’Iphigénie marche à l’autel en véritable héroïne de tragédie qu’elle est, consolant son père et sa mère, tandis que Monaldeschi…

— Tandis que Monaldeschi… ?

— Je dois l’avouer, meurt assez misérablement.

— Comment ! il ne marche pas à l’autel la tête haute ?

— D’abord, il n’y a pas d’autel.

— Non, mais c’est une manière de parler. Comment donc meurt-il ?

— La tête basse, monsieur Lafon, implorant la miséricorde de la reine, en se traînant à ses pieds, en appelant au secours.

— Mais c’est donc un lâche ?

— Vous avez dit le grand mot. Eh bien, oui, monsieur Lafon, c’est un lâche.

— Et vous avez osé mettre en scène un pareil bélître ?

— Je l’ai osé.

— Et vous croyez que votre Monaldeschi passera ?

— Je l’espère.

Il secoua la tête.

— Que voulez-vous, monsieur Lafon ! nous sommes des réformateurs ; nous voulons ramener la nature sur la scène.

— La nature ? fit M. Lafon en haussant les épaules.

— La nature, eh ! mon Dieu, oui.

— Vous savez ce que M. de Voltaire disait à propos de la nature ?

— Je le sais, monsieur Lafon ; mais n’importe, je voudrais entendre sortir cette belle maxime de votre bouche.

— Il disait : « Mon… aussi est dans la nature, et je ne le montre pas au public. »

— Il lui montrait quelque chose de bien plus laid que cela à mon avis, monsieur Lafon.

— Que lui montrait-il ?

— Il lui montrait Othello déguisé en Orosmane, et lady Hamlet déguisée en Sémiramis.

— Comment, monsieur Dumas, vous n’admirez pas Orosmane ?

— Non, monsieur Lafon.

— Vous n’admirez pas Sémiramis ?

— Non, monsieur Lafon.

— Mais qu’admirez-vous donc ?

— Tout Eschyle, presque tout Sophocle, un peu d’Euripide chez les anciens ; tout Shakespeare, tout Molière, beaucoup de Corneille, beaucoup de Racine, le Mariage de Figaroet le Barbier de Séville.

– Et vous m’admirez pas Orosmane quand il dit à Nérestan :

Te serais-tu flatté

D’égaler Orosmane en générosité ?

— Non, monsieur Lafon.

— Vous n’admirez pas Tancrède quand il dit à Orbassan :

Toi, superbe Orbassan, c’est toi que je défie,

Viens mourir de ma main ou m’arracher lavie.

— Non monsieur Lafon.

— Vous n’admirez pas Fernand quand il dit à Zambré :

Des dieux que nous servons, connais la différence :

Les tiens t’ont commandé le meurtre et la vengeance,

Et le mien, quand ton bras vient de m’assassiner,

M’ordonne de te plaindre et de te pardonner.

— Non, monsieur Lafon.

— Alors, monsieur, je comprends que vous n’ayez pas mis dans votre Christineun gaillard bien posé qui dise à cette drôlesse de reine : « Votre Majesté n’a pas le droit d’assassiner ce pauvre homme. Non, non, non, elle n’en a pas le droit. »

— Et, du moment que je n’ai pas mis ce gaillard-là dans ma Christine... ?

– Monsieur, ma visite n’a plus d’objet. Votre très humble serviteur, monsieur Dumas ; bien du succès à votre Christine !

– Merci de votre bon souhait, monsieur Lafon, et, si jamais, dans un sujet qui le comportera, il se trouve un gaillard… bien posé…

— Vous songerez à moi.

— Je vous le promets, monsieur Lafon.

La porte se referma. Jamais depuis je n’ai revu Lafon.

Huit jours après, je relus Christine,laquelle fut reçue à l’unanimité.

q