Chapitre 7
Six semaines ou deux mois après la réception de Christine,il fut question de sa mise en répétition. J’avais obtenu un tour de faveur ; je passais sur le corps à des malheureux qui attendaient depuis vingt-cinq ans.
Personne autour de moi ne voulait le croire.
Un jour, on m’annonça mademoiselle Mars, comme on m’avait annoncé M. Lafon.
L’annonce, je l’avoue, m’ébouriffa.
Mademoiselle Mars venant me trouver dans mon pauvre petit bureau !
— Mademoiselle Mars ? demandai-je.
— Mademoiselle Mars, répéta Féresse.
— Quelle mademoiselle Mars ?
— Est-ce qu’il y a deux mademoiselle Mars ? dit de l’antichambre une voix dont je reconnus le timbre charmant.
— Comment ! vous, vous en personne ? m’écriai-je en me précipitant vers la porte.
— Sans doute. Puisque vous ne venez pas voir vos acteurs, il faut bien que les acteurs viennent voir leur auteur.
— Ah ! madame, je n’eusse point osé me permettre de me présenter chez vous.
— Du moment que l’on est reçu à la Comédie-Française, on est reçu chez les comédiens français.
— Je l’ignorais, madame.
— Oh ! il y a bien des choses que vous ignorez. Vous ignorez que je viens ici pour causer avec vous ; que la causerie doit durer quelque temps, et que, par conséquent, il faut m’offrir une chaise.
Je me précipitai sur la première chaise venue.
— Voici, madame, voici.
— Et vous, où allez-vous vous mettre ? Voyons, passez à votre place.
Je passai à ma place.
— Asseyez-vous.
Je m’assis.
— Eh bien, voyons : comment distribuons-nous cette pièce-là ?
— D’abord, vous, Christine.
— C’est convenu.
— Firmin, Monaldeschi.
— Il ne sera pas bien partout, mais il aura certains moments. Cela peut aller..
— Perrier, Sentinelli.
— Oh ! oh ! oh ! oh ! oh !
— Pourquoi pas, madame ?
– Est-ce que Perrier joue de la tragédie ? Allons donc.
— Ma tragédie est-elle véritablement une tragédie ? Et vous-même… ?
— Je ne dis pas ; mais, dans mon rôle, il y a beaucoup de comédie, tandis que, dans celui de Sentinelli, il n’y a pas le plus petit mot pour rire.
— Ça, c’est vrai, je l’avoue.
— Ce n’est pas vous qui, de vous-même, avez fait cette distribution-là.
— Je l’avoue encore.
— C’est Firmin qui vous l’a fait faire.
— Vous avez le don de seconde vue, madame.
— Non ; seulement, je connais les coulisses, mon cher monsieur. Mais ce n’était pas Ferrier qu’il vous fallait là-dedans.
— Que me fallait-il donc ?
— C’était Ligier. Ligier, c’est Sentinelli tout craché ; ses défauts sont faits pour ce rôle-là. Comment n’avez-vous pas pensé à lui ?
— Si fait, j’y ai pensé.
— C’est cela ; seulement, on vous a fait penser à un autre.
— Puisque je suis à confesse, je ne veux pas mentir : c’est vrai.
— Ah ! mon petit Firmin, je te reconnais bien là ! Croyez-moi, mon cher monsieur, quand vous ferez une comédie, donnez un rôle de comédie à Perrier ; mais, quand vous ferez une tragédie, donnez le rôle du tragédien à Ligier.
— Croyez que je suis désespéré.
— Oh ! ce n’est pas pour moi, comprenez bien, ce que j’en dis ; c’est pour vous. Qu’est-ce que cela me fait à moi ? Mes scènes ne sont pas avec Perrier.
— Croyez, madame, que je suis parfaitement convaincu que mon intérêt seul vous fait parler.
— Alors, maintenant qu’il est bien entendu que, s’il est possible, vous rendez le rôle à Ligier, et que notre distribution principale est faite, ou à peu près, voulez-vous que je vous fasse quelques observations sur quelques-uns de vos vers ?
— Comment donc, madame ! mais je les recevrai à genoux.
— Oh ! à genoux, à genoux ; je connais cela.
— Quelles observations, madame ?
— Eh bien, il y a d’abord dans ma scène du premier acte, entre moi, La Calprenède… À propos, qui joue La Calprenède ?
— Samson.
— Pas mal. Eh bien, il y a dans cette scène-là une vingtaine de vers que je n’aime pas.
— Une vingtaine de vers ? Diable !
— Oh ! moi, vous savez, je suis saint Jean Bouche-d’or.
— Vous êtes mieux que cela, vous êtes Sainte Jeanne Bouche-de-perle.
Elle me regarda.
— Ah ! c’est vrai, dit-elle, vous êtes du pays de Demoustier.
— Et quels sont ces vers ?
— Attendez, attendez.
Et elle tira de sa poche un rouleau.
— Qu’est-ce que c’est que cela ? demandai-je.
— Mon rôle.
— Déjà copié !
— Non seulement déjà copié, mais déjà su.
— Je vous en fais mon compliment.
Mademoiselle Mars ouvrit son rôle juste à l’endroit où se trouvaient les vers qui lui déplaisaient, – au reste la page était cornée – et elle lut – il va sans dire que ce ne fut pas de manière à les faire valoir – les vers suivants :
Oh ! lorsqu’il est écrit sur le livre du sort
Qu’un homme vient de naître au front large, au coeur fort,
Et que Dieu sur ce front, qu’il a pris pour victime,
A mis du bout du doigt une flamme sublime,
Au-dessous de ces mots, la même main écrit :
« Tu seras malheureux, si tu n’es pas proscrit,. »
Car, à ses premiers pas sur la terre où nous sommes,
Son regard dédaigneux prend en mépris les hommes,
Comme il est plus grand qu’eux, il voit avec ennui
Qu’il faut vers eux descendre ou les hausser vers lui,
Alors, dans son sentier profond et solitaire,
Passant sans se mêler aux enfants de la terre,
Il dit aux vents, aux flots, aux étoiles, aux bois,
Les chants de sa grande âme avec sa forte voix :
La foule entend ces chants, elle crie au délire,
Et, ne comprenant point, elle se prend à rire ;
Mais, à pas de géant, sur un pic élevé,
Après de longs efforts, lorsqu’il est arrivé,
Reconnaissant sa sphère en ces zones nouvelle
Et sentant assez d’air pour ses puissantes ailes,
Il part majestueux, et qui le voit d’en bas,
Qui tente de le suivre et qui ne le peut pas,
Le voyant à ses yeux échapper comme un rêve,
Pense qu’il diminue à cause qu’il s’élève,
Croit qu’il doit s’arrêter où le perd son adieu,
Le cherche dans la nuit : – il est aux pieds de Dieu.
Je relis aujourd’hui ces vers, après vingt-huit ou vingt-neuf ans ; on en a fait de meilleurs, mais on en a fait beaucoup de pires.
À cette époque, je les regardais comme les plus beaux qui eussent jamais été faits. C’était une espèce de tribut d’admiration moitié à Corneille, moitié à Hugo. Cependant, j’étais loin de me douter, à cette époque, que ce vers serait un jour applicable, à Hugo, comme à Homère comme à Dante :
Tu seras malheureux, si tu n’es pas proscrit.
Je fus donc tout abasourdi, je l’avoue, que ce fût sur ces vers-là que tombât la censure de mademoiselle Mars. Aussi les défendis-je avec acharnement.
Au bout de quelques minutes de discussion, mademoiselle Mars se leva, et, d’un air aussi pincé en sortant qu’il avait été gracieux en entrant :
— Eh bien, soit, fit-elle, puisque vous y tenez tant, on les dira, vos vers ; mais vous verrez l’effet qu’ils feront.
Hélas ! je n’eus pas la satisfaction de voir l’effet qu’ils faisaient, dans cette jolie bouche, du moins. Non seulement mademoiselle Mars ne les dit jamais devant le public, puisque la pièce ne fut pas jouée, mais encore, quoique la pièce ait été répétée, elle ne les dit jamais devant moi.
À la première répétition, comme le souffleur lui envoyait ces vers, qu’il croyait oubliés par elle :
— Passez ! passez ! dit-elle ; l’auteur compte les couper.
Après la répétition, j’allai à Garnier.
— Mais non, lui dis-je, je ne compte pas du tout couper ces vers-là. Je compte, au contraire, les laisser et désire qu’ils soient dits.
— Ah diable ! fit Garnier.
— Quoi, « Ah diable » ?
— Je dis : Ah diable !
— Je vous entends bien, et je demande ce que signifie Ah diable !
– Cela signifie que, si mademoiselle Mars ne veut pas dire vos vers, elle ne les dira pas.
— Comment, elle ne les dira pas ?
— Non. Écoutez ; je la connais…
— Je n’en doute pas.
— Je la souffle depuis trente ans ; c’est comme si je l’habillais.
— Cependant, si l’on joue la pièce, il faudra bien qu’elle les dise.
— Oui, si elle joue la pièce, mais elle ne la jouera pas.
— Soit ; une autre la jouera, alors. Ce n’est pas moi qui lui ai offert le rôle, c’est elle qui me l’a demandé !
— Ça n’y fait rien ; elle ne la jouera pas, et une autre ne la jouera pas. Oh ! je la sais par coeur, la sirène.
— Écoutez, monsieur Garnier.
— J’écoute.
— Il y a répétition demain.
— Oui.
— Je n’y viendrai pas.
— Vous avez tort.
— Pourquoi cela ?
— Je suis un vieux rat de théâtre, moi.
— Eh bien ?
— Qui quitte la partie la perd.
— Au contraire, je m’en vais pour échapper à la fascination.
— Après ?
— Vous lui direz que je la prie de dire les vers en question, attendu que, moi, je ne les couperai pas.
— Je ferai votre commission ; mais elle ne les dira pas.
— Elle ne les dira pas ?
— Non, pas même à la répétition.
— Oh ! oh ! c’est un peu fort !
– Vous verrez.
— Ah çà ! mais tout le monde est donc maître ici ?
— Mon cher monsieur Dumas, écoutez bien ceci ; c’est le résultat de trente ans de contemplation, d’étude et de réflexion : ici, tout le monde a des droits, personne n’a de devoirs.
— C’est profond, ce que vous me dites là, monsieur Garnier.
Il me posa la main sur l’épaule.
— Quand vous connaîtrez le Théâtre-Français, vous serez de mon avis.
— J’en suis déjà, monsieur Garnier.
— Et vous supprimez vos vers ?
— Je les maintiens.
— Vous ne serez pas joué.
— Je ne serai pas joué, ou je le serai avec mes vers.
— Ainsi, vous ne venez pas à la répétition demain ?
— Non.
— Et vous persistez à me charger de la commission en question ?
— Je persiste.
— Adieu, monsieur Dumas.
— Au revoir, vous voulez dire ?
— Adieu.
— Comment, adieu ?
— Votre répétition de demain est la dernière.
— La dernière ?
— Je sais ce que je dis.
— Allons donc !
— Vous verrez !
— Nous verrons.
— Il est encore temps.
— Monsieur Garnier, mademoiselle Mars dira les vers, ou ne jouera pas le rôle.
— Elle ne jouera pas le rôle, et la pièce ne sera pas jouée, au Théâtre-Français du moins.
— Habentsua fata libelli.
– Mon cher monsieur Dumas, je ne sais pas si vous faites une faute de latin ; mais vous faites, à coup sûr, une faute d’arithmétique.
Et nous nous quittâmes ainsi.
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