‹ Comment on Prononce le Français Traité complet de prononciation pratique avec le noms propres et les mots étrangersChapitre 11 sur 20 · DEUXIÈME PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

LES CONSONNES.

Quoique nous ayons établi au début de ce livre un classement des consonnes, qui nous a été fort utile pour l’étude des voyelles, nous suivrons ici l’ordre alphabétique, qui paraît plus pratique, en mettant _ch_ après _c_, et l’_n_ mouillé (_gn_) à la suite de l’_n_.

Mais avant de passer à l’étude particulière des consonnes, quelques observations générales ne seront pas déplacées.

1º Le changement spontané des consonnes.

Avant tout, nous devons constater une fois pour toutes, pour n’y pas revenir à chaque instant, un phénomène d’ordre général, qui est le changement spontané de certaines consonnes[494].

Pour prendre l’exemple le plus simple et le plus aisé à constater, on croit prononcer _o_b_tenir_, mais on prononce en réalité _o_p_tenir_; pour prononcer exactement _o_b_tenir_, il faudrait un effort qu’on ne fait jamais, pas plus en vers qu’en prose, pas plus en discourant lentement qu’en parlant vite. Ce phénomène s’appelle _accommodation_, ou même _assimilation_[495].

Ceux qui ont fait un peu de grec connaissent bien ce phénomène: _quand une muette_, leur dit la grammaire, _est suivie d’une autre muette, elle se met au même degré qu’elle_. Dans _o_b_tenir_, la labiale douce _b_, suivie de la dentale forte _t_, se change en la labiale forte _p_; elle _s’accommode_ à la consonne _qui suit_, et cela spontanément et nécessairement, par le jeu naturel des organes[496].

En français, ce phénomène est extrêmement général.

D’abord, une muette ne s’accommode pas seulement à une autre muette, comme dans _o_b_tenir_, où la douce devient forte, et _ane_c_dote_ (ane_g_dote) où la forte devient douce, mais aussi bien à une spirante, comme dans tous les mots commençant par _abs-_ (a_p_s) ou _obs-_ (o_p_s) et même _subs-_ (su_p_s, sauf devant _i_).

D’autre part, une spirante aussi peut s’accommoder soit à une autre spirante, comme dans _tran_s_vaser_ (tran_z_vaser) ou _di_s_joindre_ (di_z_joindre), soit à une muette, comme dans _ro_s_bif_ (ro_z_bif), _Asdrubal_ (a_z_drubal) ou _di_s_grâce_ (di_z_grâce).

Il est vrai que ces heurts de consonnes sont assez rares dans les mots français; mais cette accommodation passe aussi bien par-dessus l’_e_ muet, toutes les fois que l’_e_ muet peut tomber, comme dans _pa_que_bot_ (pa_g_bot) ou _mé_de_cine_ (mé_t_sine), dans _cla_ve_cin_ (cla_f_cin) ou _nous f_ai_sons_ (_v_zons), dans _cré_ve_cœur_ (cre_f_keur), _re_je_ton_ (re_ch_ton), _naï_ve_té_ (naï_f_té), ou _le_ se_cond_ (le_z_gon)[497].

Mais tout ceci se fait normalement, dans le langage le plus soutenu et le plus lent. Dans le langage très rapide, on en voit bien d’autres, car l’accommodation s’y fait même entre des mots différents. Le _b_ devient _p_ dans _qu’exhi_bes-_tu là?_ et inversement le _p_ devient _b_ dans _Phili_ppe _de Valois_; le _d_ se change en _t_ dans _et ainsi_ de _suite_, et le _t_ se change en _d_ dans _vous ê_te_s insensé_ (cette fois, c’est l’_s_ final, prononcé uniquement pour la liaison, et prononcé doux, qui détermine le changement); de même encore _g_ devient _k_, et _k_ devient _g_, dans _on navi_gue _chez nous_ (i_k_ch) et _cha_que _jour_ (a_g_j)[498].

Même phénomène pour les spirantes: on peut comparer _gra_ve _cela_ (a_f_s) avec _gri_ffes _aiguës_ (i_v_z), _voya_ges-_tu?_ (a_ch_t), avec _ta_che _de vin_ (a_j_d), _ro_se _pourpre_ (o_s_p), avec _est_-ce _bien?_ (e_z_b). Le langage tres rapide rapproche même des muettes ou des spirantes identiques, changeant par exemple une dentale forte _t_ en dentale douce _d_ devant un autre _d_, et ceci est l’assimilation proprement dite: _vous ê_tes _dur_ (e_d_d), _il galo_pe _bien_ (o_b_b), _je ne navi_gue _qu’ici_ (i_k_k), _tu bri_ses _ce pot_ (i_s_s), _je man_ge _chez vous_ (_ch_ch), etc. On va plus loin encore: dans la prononciation populaire, ou simplement familière, qui supprime non seulement l’_e_ muet, mais aussi l’_r_ qui précède, à la suite d’une muette ou d’une spirante, on arrive à _un maî_tre _d’hôtel_ (ai_d_d) ou _une pau_vre _femme_ (au_f_f).

Les appareils de là phonétique expérimentale ont même constaté une assimilation plus extraordinaire encore, _par-dessus une voyelle sonore_. Dans les mots _couché_ s_ous un pin_, il arrive que le premier _s_ se rapproche sensiblement du second[499].

Tous ces phénomènes sont spontanés et involontaires. Aussi doivent-ils rester tels, et par conséquent ne se produire que dans un débit très rapide. Ils sont extrêmement curieux pour le savant, mais ne doivent être étudiés qu’à un point de vue purement scientifique. Je ne puis que répéter ici ce que j’ai dit à propos de l’_e_ muet: les phonéticiens étrangers recueillent précieusement ces phénomènes pour les offrir à l’étude de leurs compatriotes, ayant pour principe unique: _cela est, donc cela doit être_[500]. Ils ne se doutent pas que beaucoup de façons de parler ne sont acceptables que lorsque _et parce que_ personne ne s’en aperçoit, mais qu’elles sont ridicules, quand elles sont voulues et manifestes. Il faut parler naturellement. On n’a pas besoin d’effort pour prononcer un _p_ dans _o_b_tenir_: on le prononce nécessairement, et, par suite, il est toujours légitime. Mais on ne met pas _nécessairement_ un _s_ doux dans _est-ce bien_; on doit donc prononcer le _c_ naturellement, et ne jamais faire effort pour prononcer autre chose que _c_, même quand on parle vite: il se change toujours assez tôt en _z_, sans qu’on s’en aperçoive, ni celui qui parle, ni celui qui écoute, et c’est alors seulement que le phénomène devient légitime.

De ce phénomène spontané on peut rapprocher un autre phénomène qui se produit aussi spontanément: c’est le redoublement de la première consonne, dans certains mots sur lesquels on veut appuyer, surtout dans l’interjection: mmi_sérable!_ _in_ss_ensé!_ Si la première consonne est suivie d’un _r_, c’est l’_r_ qui se redouble; il est tt_oujours là à g_rr_atter_. On voit que ce redoublement est un phénomène analogue à l’accent _oratoire_, et qui coïncide généralement avec lui[501].

2º Quelques observations générales.

Première observation: _les consonnes finales_, qui autrefois se prononçaient toutes, comme en latin, ont peu à peu cessé en grande majorité de se prononcer[502]; toutefois, depuis un siècle, grâce à l’orthographe, beaucoup ont reparu de celles qui ne se prononçaient plus. Il y a notamment quatre consonnes finales qui se prononcent aujourd’hui régulièrement; ce sont les deux liquides: _l_ et _r_, avec _f_ et _c_.

En second lieu, _les consonnes intérieures_ se prononcent aussi presque toutes aujourd’hui. Ce n’est pas qu’il n’y ait encore beaucoup d’exceptions; mais leur nombre tend toujours à diminuer, et toujours par l’effet de la fâcheuse réaction orthographique, due surtout à la diffusion de l’enseignement primaire[503]. Depuis qu’une foule de mots sont appris par l’œil avant d’être appris par l’oreille, on les prononce naturellement comme ils sont écrits. Et puis il y a là aussi l’effet naturel d’un pédantisme naïf et inconscient; car enfin, quand on prononce _sculpeter_, _lègue_ ou _aspecte_, cela ne prouve-t-il pas qu’on a fait des études, et qu’on sait l’orthographe? Aussi les plus coupables dans cette affaire sont encore ceux, journalistes ou hommes de lettres, qui s’opposent par tous les moyens à la réforme de l’orthographe. Quant à ceux qu’on appelle dédaigneusement les «primaires», ils sont plus excusables: sachant bien qu’il ne dépend pas d’eux d’écrire comme on parle, ils parlent comme on écrit! Nous verrons, chemin faisant, les altérations que la langue a déjà subies ou subira encore, par le fait de notre orthographe.

Enfin, il y a la question des _consonnes doubles_: Quand se prononcent-elles doubles ou simples[504]? Cette question doit être étudiée à propos de chaque consonne, dans un intérêt pratique; mais il y a encore là un phénomène d’ordre général, dont il faut dire un mot d’avance.

Il va sans dire que la question ne se pose qu’entre deux voyelles _non caduques_, appuis nécessaires des deux consonnes en avant et en arrière: _co_l-l_aborer_. Et en effet, à la fin d’un mot, ou devant un _e muet_, qui tombe régulièrement, la question ne se pose plus: _djin_(n), _bal_(le), _ter_(re), _dilem_(me), _al_(le)_mand_ se prononcent nécessairement comme si la consonne était simple[505].

Or, entre voyelles non caduques, la règle générale est que, dans les mots purement français, et d’usage très courant, la consonne double se prononce simple: _a_(l)_ler_, _do_(n)_ner_; et il y en a souvent deux ou même trois dans le même mot, comme _a_(s)_suje_(t)_ti_(s)_sant_ ou _a_(t)_te_(r)_ri_(s)_sage_. On ne devrait donc prononcer les deux consonnes que dans les mots tout à fait savants, où l’on peut, à la rigueur, conserver légitimement la prononciation attribuée à l’original sur lequel ils sont calqués: _co_l-l_apsus_, _co_m-m_utateur_, _septe_n-n_at_, _i_r-r_écusable_, _proce_s-s_us_, _dile_t-t_ante_[506].

Malheureusement l’emphase naturelle de l’accent oratoire a étendu cette prononciation à beaucoup d’autres mots, comme _ho_r-r_eur_ ou _ho_r-r_ible_. Et surtout le pédantisme encore s’en est mêlé. Beaucoup de gens ont cru voir un signe certain d’éducation supérieure, d’instruction complète, dans cette prononciation réputée savante, qui est celle du latin et du grec. Aussi s’est-elle étendue progressivement. Aujourd’hui encore on voit très bien qu’elle gagne de plus en plus, et atteint beaucoup de mots fort usités qu’elle devrait respecter, parce qu’ils n’ont rien de nouveau ni de savant[507]. Elle respecte encore assez généralement les muettes ou explosives, à cause de la difficulté que produit l’occlusion complète que la bouche doit subir en les prononçant, comme dans _a_p-p_arat_; elle atteint beaucoup plus les spirantes (_f_ et _s_ sont d’ailleurs les seules qui se répètent), car elles ne présentent pas cet inconvénient, mais surtout _l_, _m_, _n_, _r_, les quatres liquides des grammairiens grecs. Ainsi, de tous les mots commençant par _=ill=_, _=imm=_, _=inn-=_, _=irr-=_, et qui, presque tous, sont privatifs, il n’y a plus qu’_i_(n)_nocent_ et ses dérivés immédiats qui soient à peu près respectés, et dans la plupart des mots on prononce _toujours_ les deux consonnes, à moins qu’on ne parle très vite[508].

Il faut dire en effet que cette prononciation dépend beaucoup du plus ou moins de rapidité de l’élocution: entre les mots où on ne prononce jamais qu’une consonne et ceux où on en prononce toujours deux, il y en a beaucoup où on en prononce tantôt une, tantôt deux, suivant qu’on parle plus ou moins vite. D’ailleurs, en cas d’hésitation, il sera bon de se pénétrer de ce principe qu’on ne fera jamais une faute grave en prononçant une consonne simple quand l’usage est de la prononcer double, tandis qu’on peut être parfaitement ridicule en la prononçant double quand elle doit rester simple, comme de dire _do_n-n_er_ ou _nous a_l-l_ons_.

_NOTE SUR LA PRONONCIATION DU LATIN_

Puisque la prononciation latine est en cause dans ce cas plus qu’ailleurs, on nous saura peut-être gré de réunir ici, en tête des consonnes, les règles spéciales qui la concernent, et qui sont disséminées un peu partout dans le livre, avec les exemples nécessaires.

En principe, nous prononçons le latin, à tort ou à raison, plutôt à tort, à peu près comme le français. Nous ne l’en distinguons que dans un petit nombre de cas, dont l’énumération n’est pas longue.

On a vu déjà précédemment comment nous prononçons les voyelles: que l’_e_ ouvert ou fermé n’a pas d’accent, que l’_u_ ne sonne jamais _ou_, que _um_ se prononce toujours _ome_ (même après un _o_), et que _un_ se prononce toujours _on_, sauf dans _hunc_, _nunc_ et _tunc_, et les mots commençant par _cunct-_.

Les nasales sont identiques à celles du français, sauf qu’il ne peut y en avoir que devant une consonne, et non en fin de mot, et que _en_ a toujours le son _in_, notamment dans la finale _-ens_.

On a vu aussi que les seules diphtongues latines, _æ_, _œ_ et _au_, sont prononcées comme les voyelles _é_ et _o_. Il en résulte que devant _æ_ et _œ_, le _c_ et le _g_ gardent le même son qu’en français devant _e_.

Nous faisons aussi de fausses diphtongues avec l’_u_, après _g_ ou _q_, mais seulement devant _a_, _e_ (ou _æ_) et _i_: l’_u_ se prononce _u_ devant _e_ et _i_, et _ou_ devant _a_, tandis que devant _o_ et _u_ il ne compte pas.

_Ch_ a toujours le son guttural.

Il n’y a jamais de son mouillé, ni pour _gn_, ni pour _ll_.

_Ti_ devant une voyelle est sifflant, comme en français, sauf en tête des mots, ou après _s_ ou _x_.

Les consonnes finales s’articulent toujours: c’est ce qui fait qu’il n’y a point de nasales à la fin des mots.

Cette prononciation est d’ailleurs détestable, et peut-être le jour n’est-il plus éloigné où on en adoptera une autre, un peu moins française, mais plus latine.

B

_A la fin des mots_, le _=b=_, très rare dans les mots proprement français, ne s’y prononce pas: _plom_(b), _aplom_(b), _surplom_(b), et autrefois _coulom_(b)[509].

Il se prononce dans les mots étrangers, qui sont naturellement beaucoup plus nombreux, comme: _naba_b, _baoba_b, _ca_b, _naï_b, _sno_b, _ro_b, _clu_b, _tu_b, _rhum_b, etc.[510].

Dans _radoub_, le _b_ ne devrait pas davantage se prononcer, et les gens de métier ne le prononcent pas; mais la vérité est qu’ils emploient fort peu ce mot, se contentant du mot _bassin_; ils laissent ainsi le champ libre à ceux qui n’apprennent ce mot que par l’œil, et qui naturellement articulent le _b_: ce sont de beaucoup, aujourd’hui, les plus nombreux.

· · ·

_Dans le corps des mots_, le _b_ se prononce aujourd’hui partout devant une consonne. On fera bien de veiller à ne pas le changer en _m_ dans _tom_b(e) _neuve_, et plus encore à ne pas le supprimer dans _o_b_stiné_ et _o_b_stination_[511].

Le _=b=_ _double_, assez rare, compte pour un seul à peu près partout: _a_(b)_bé_, _sa_(b)_bat_, _ra_(b)_bin_, et aussi bien _ra_(b)_bi_, qui est le même mot au vocatif. On n’en prononce deux que dans deux ou trois mots savants: _gi_b-b_eux_ et _gi_b-b_osité_, peut-être _a_b-b_atial_ ou _sa_b-b_atique_; encore n’est-ce pas indispensable[512].