‹ Comment on Prononce le Français, Traité complet de prononciation pratique avec le noms propres et les mots étrangersChapitre 5 sur 20 · II.--LA VOYELLE E

II.--LA VOYELLE E

Il ne sera pas question ici de l’=e= muet proprement dit, qui sera l’objet d’un chapitre spécial, et qui d’ailleurs n’est jamais tonique[118]. Nous parlerons seulement de l’=e= accentué. Peu importe d’ailleurs qu’il soit ou non surmonté du signe qu’on appelle accent: aimé ou aimer, succès, mortel ou rebelle appartiennent également à ce chapitre[119].

1º L’E final.

En règle générale, l’=e= tonique est fermé quand il est final, ou suivi d’un =e= muet, ou d’une consonne qui ne se prononce plus (sauf dans les finales =-et= et =-ès=); il est au contraire toujours plus ou moins ouvert quand il est suivi d’une consonne articulée[120]. L’=e= est donc ouvert en somme dans presque toutes les catégories; mais les catégories, en très petit nombre, où il est fermé, ont beaucoup plus de mots que toutes les autres ensemble.

I. =E final fermé.=--Les mots qui ont l’=e= final fermé sont les suivants:

1º La lettre =e= elle-même et les noms des consonnes =b=, =c=, =d=, =g=, =p=, =t=, =v=, et les innombrables mots en =-é=, substantifs, adjectifs, participes: bont é, zél é, aim é, etc., etc.

Il faut y joindre les mots latins, francisés ou non, c’est-à-dire écrits ou non avec l’accent aigu[121]. Par suite vic(e) versa, qu’on entend parfois, est aussi inacceptable que fac-simil(e).

Nous devons parler aussi des mots italiens à =e= final. Quand nous ne les francisons pas du tout, nous leur conservons l’accent italien, qui est ordinairement sur la pénultième, et nous faisons très peu sentir l’=e=, comme dans lazaron e, ciceron e, farnient e, sempr e, con amor e, furia frances e, anch’ io son pittor e, e pur si muov e. D’autres mots sont francisés, mais nous avons pour cela deux méthodes. Ou bien c’est la francisation complète, avec e muet, comme dans dilettant(e), et aussi andant(e), si bien francisé avec e muet, qu’on le prend comme substantif: un andant e; on peut y joindre canzon(e), et même vivac(e), qui s’est naturellement confondu avec le français vivace: c’était fatal. Ou bien, et c’est le cas le plus fréquent, nous ne francisons les mots qu’à demi, et c’est alors un e fermé que nous prononçons, comme dans piano fort e, cantabil e, a piacer e, dolc e, mezzo-termin e. Dans fara da s e, l’=e= est accentué, même en italien[122].

2º A la catégorie de l’=e= final fermé appartiennent aussi: pied, qui devrait s’écrire et s’est longtemps écrit pié, même en prose, et non pas seulement pour la rime; puis sied et messied, assied et assieds. Mais la prononciation d’assied est moins sûre que celle de pied. Elle paraît flotter entre l’=e= fermé de p ie d et l’=e= ouvert des mots en =et=. Peut-être est-ce l’s d’assi e ds qui en est cause; en tout cas l’e d’assi e ds-toi est plutôt moyen.

Je ne parle pas de cl e f, qui s’écrit aussi clé.

3º Les innombrables mots en =-er=, ou =-ier=, dans lesquels l’r ne se prononce pas: aim e r, pri e r, pommi e r, meuni e r, réguli e r, arch e r, messag e r, lég e r, etc.[123].

4º Les mots en =-ez= où le z ne se prononce pas, à savoir: les formes verbales de la seconde personne du pluriel, aim e z, aimi e z, aimeri e z; le substantif n e z; la préposition ch e z; l’adverbe ass e z; enfin l’ancienne préposition l e z (près de), des noms de lieux[124].

Il y avait aussi autrefois un adverbe r e z (au niveau de), qui était également fermé: il n’existe plus que dans le substantif r e z-de-chaussée, où il s’est ouvert et abrégé, en devenant atone[125].

La distinction entre l’e final, qui est fermé, et l’e suivi d’une consonne articulée, qui est ouvert, est si marquée et si constante, que quand les infinitifs en =-er= (é) se lient avec la voyelle suivante, liaison qui se maintient au moins en vers pour éviter l’hiatus, l’e s’ouvre aussitôt, au moins à moitié: tous les efforts des grammairiens, comme Domergue, pour maintenir l’e fermé, ont échoué. Ainsi dans l’hémistiche pour aller à Paris, avec liaison, l’=e= est intermédiaire entre l’=é= fermé d’all e r et l’=è= ouvert de colère. Peut-être aussi l’affaiblissement de l’accent contribue-t-il à cette ouverture.

Les finales masculines en =-é= sont fermées en quelque sorte si nécessairement, que même des finales qui furent longtemps ouvertes--par la volonté des grammairiens beaucoup plus que par une tendance naturelle--ont fini par se fermer de nouveau définitivement: ce sont les articles et pronoms monosyllabiques les, des, ces, et mes, tes, ses[126]. A la vérité, beaucoup d’acteurs, de professeurs, d’orateurs, s’efforcent encore d’articuler l è s hommes, et essayent de résister à l’usage universel, mais cette prononciation est absolument conventionnelle. Elle est bonne tout au plus dans le chant, qui a des exigences propres: quand on parle, on ne saurait prononcer mes dans mes sœurs autrement que dans mesdames, où il est certainement fermé. Même après un impératif, le pronom les, devenu tonique, est aussi fermé que l’article dans l’usage universel. Sans doute les poètes continuent à faire rimer donne-les avec poulets ou balais, mais c’est affaire à eux, et on ne voit pas pourquoi les aurait deux prononciations, une en prose, une en vers[127].

II. =E final ouvert.=--Ainsi le français ignore l’=e= ouvert final. Il y a pourtant, nous l’avons dit, deux exceptions, non pas pour é tout seul, mais pour l’e suivi de consonnes non articulées.

1º Les mots en =-et=, assez nombreux, avec ou sans s: gib et, cad et, m et s, r et s, etc. Il faut excepter encore la conjonction et, qui est toujours fermée, mais qui pourtant semble avoir tendance à s’ouvrir par analogie.

L’=e= est tellement ouvert dans les mots en =-et=, qu’il ne l’est pas sensiblement plus dans les mots en =-êt=[128]: ben êt et bonn et, for et et for êt riment parfaitement ensemble. Il est, qui a gardé son s, est de la même famille, mais son e est moyen, même quand il est tonique, à fortiori quand il est atone, c’est-à-dire le plus souvent: qu’est-ce que c’est? c’est lui, ainsi dans c’est vrai, est est moins ouvert que vrai.

Fouet s’est longtemps prononcé foi, mais l’orthographe a réagi sur la prononciation.

2º Un certain nombre de mots en =-cès=, =-grès= ou =-près=, dérivés de mots latins en -cessus, -gressus et -pressus, à savoir: déc ès, proc è s, abc è s, exc è s et succ è s; progr è s et congr ès; pr è s, apr è s, aupr è s, expr è s, et le substantif cypr ès[129]. De plus, sans doute par analogie, gr è s, agr è s et tr è s; enfin d è s et prof è s. Tu e s a plutôt l’e moyen, un peu plus ouvert dans folle que tu e s que dans tu e s folle.

La tendance à fermer l’=e= final est si marquée en français que, même pour ces deux catégories, -et et -ès, dans beaucoup de provinces on ferme l’=e=, comme dans mes ou les. Cette prononciation, qui n’est pas nouvelle, est peut-être destinée à triompher un jour de nouveau; en attendant, elle est tout à fait vicieuse, et c’est un des défauts dont il faut se garder le plus.

En parlant de l’=e= fermé, ou plutôt de l’=e= final, même ouvert, nous n’avons rien dit de la quantité. C’est qu’elle est la même partout: sans être tout à fait bref, l’=e= final n’est jamais long; comme l’a final, il est moyen partout, dans succ è s, cabin e t ou même for ê t, comme dans aim e r, aim é ou aim e z. La question est donc sans intérêt[130].

Pourtant les finales féminines en =-ée= et =-ées= furent jadis et peut-être même devraient être un peu plus longues que les masculines. Elles ont fait comme les finales en =-oie=, et nous retrouverons le même phénomène dans les finales en =-aie=, =-eue=, =-ie=, =-ue=, =-oue=. Dans toutes ces finales, sauf tout au plus les finales en =-ie= (et encore!), la distinction d’avec la finale masculine a complètement disparu de l’usage courant: elle ne se maintient plus que dans une prononciation très soutenue, et surtout en vers, où le prolongement du son a pour but de faire encore distinguer, s’il est possible, les rimes masculines des rimes féminines. Ce n’est plus qu’un artifice de diction[131].

2º L’E suivi d’une consonne articulée.

Ainsi l’=e= fermé français n’est jamais long, mais toujours moyen. Au contraire l’=e= ouvert peut être, suivant les cas, bref, moyen ou long. C’est ce que nous allons voir en étudiant l’=e= suivi d’une consonne articulée. Cet =e=, comme nous avons dit, est toujours plus ou moins ouvert[132]. Mais il est surtout beaucoup plus ouvert quand la voyelle est longue que quand elle est brève ou moyenne: ouvert et long sont ici proportionnels[133].

L’ordre adopté pour la voyelle a s’impose également pour l’e.

I. =E bref.=--Les finales brèves sont celles qui ont une explosive brusque, =c=, =p=, =t=, ou une spirante sourde, =f=, =ch=, =s=.

1º =-ec= (avec -ech non chuintant ou -eck) et =-èque=: b e c, éch e c, var e ch, bift e ck, ch è que, past è que[134].

2º =-ep= et =-eppe=: jul e p, st e ppe. C è pe, qui n’a qu’un p devant l’e final, est resté plus long et plus ouvert que st e ppe ou c e p: nous retrouverons ailleurs cette différence entre la consonne simple et la consonne double[135].

3º =-et= et =-ète= ou =-ette=: n e t et n e tte, s e pt, di è te et mi e tte, cach è te et cach e tte, compl è te et empl e tte, secr è te et regr e tte[136].

Naguère encore la finale =-ète= était moins brève que =-ette=: il est bien difficile de saisir aujourd’hui une différence entre les mots qu’on vient de lire[137]. Vous êtes s’est lui-même fort abrégé, malgré l’accent circonflexe, surtout devant un mot, parce qu’il perd l’accent: vous êtes fou. En vers pourtant, la finale =-ète= reste souvent plus longue et plus ouverte, au moins pour rimer avec =-ête=, et cette ouverture se maintient parfois dans la diction soutenue pour certains mots, comme proph è te et surtout po è te[138]. Mais quand on dit dans le langage courant les po è tes français, il est bien certain que l’e de po è te n’est pas plus ouvert que celui de mu e tte.

Couette et bouette s’écrivent aussi coite et boite, et se prononcent ainsi. Quelques-uns prononcent encore foite et foiter pour fou e tte et fou e tter, mais cette prononciation est désormais surannée, presque autant que celle de foi pour fou e t: c’est toujours la réaction fâcheuse de l’orthographe sur la prononciation, mais on n’y peut rien[139].

4º =-ef= et =-effe= ou =-èphe=: f, reli e f, ch e f, gr e ffe[140].

5º =-èche=: bob è che, s è che. Malgré l’accent circonflexe, pimb ê che a aussi l’e bref. Pourtant il s’écrivait autrefois avec un s[141]; ainsi:

Haute et puissante dame Yolande Cudasne Comtesse de Pimbesche, Orbesche, et cætera;

mais il faut croire que l’e s’est abrégé, ou bien cet sch venait de l’allemand, et équivalait au ch français: l’accent circonflexe ne serait donc pas justifié. En revanche on allonge quelquefois l’e dans cr è che et br è che, en achevant de l’ouvrir[142].

6º =-èce= et =-esse= ou =-esce=, mais non =-ès=: la lettre s (écrite aussi esse), ni è ce et vieill e sse, esp è ce et pap e ss e, nobl e sse, allégr e sse, v e sce, etc. Les verbes c e sse et pr e sse et leurs dérivés ont conservé généralement un e un peu plus long; les autres se sont abrégés[143].

Quant aux mots en =-ès= à s articulé, ils ont tous l’=e= long, comme les mots en =-as=, dans le même cas; mais, de même que les mots en =-as=, ils ne sont pas français: ils sont latins, comme palmar è s ou faci e s, ou étrangers, comme londr è s ou cort è s[144]. L’e n’est bref ici que quand il est suivi de deux s, comme dans expr e ss et m e ss, et ces mots sont aussi étrangers.

Est-ce devrait être long, mais il ne l’est guère, même quand il est tonique: à qui est-ce diffère peu de acquiesce; à plus forte raison quand il ne l’est pas: est-ce à lui? D’autre part l’article pluriel composé archaïque ès (en les) avait autrefois l’s muet et l’e ouvert, comme dans la préposition dès; on prononce aujourd’hui l’s, mais l’e reste bref et n’est qu’à demi-ouvert: bachelier ès lettres. Ces deux mots rentrent donc dans la règle générale.

Pour ce qui est de pataquès, une anecdote bien connue, racontée par Domergue, le tire de la phrase je ne sais pas-t-à-qu’est-ce, pour je ne sais pas à qui c’est[145]. A ce compte, il devrait avoir l’e bref; mais il a suivi l’analogie de tous les mots en ès[146].

II. =E moyen.=--L’=e= est un peu moins bref devant une explosive retardée, b, d, et g guttural, devant l, m et n, et devant les consonnes mouillées, ainsi que devant la spirante sonore j (ou g devant e et i).

1º =-eb= et =-èbe=: éph è be, gl è be. On allonge quelquefois les monosyllabes gl è be et pl è be, mais ceci n’est pas d’un bon exemple[147].

2º =-ed= et =-ède=: z, rem è de, poss è de[148].

3º =-eg= et =-ègue=: b è gue, gr è gues[149].

4º =-el= et =-èle= ou =-elle=: l, app e l, app e lle ou ép è le, t e l, t e lle ou att e lle, mart è le ou immort e lle[150]. On voit que la différence entre les formes verbales en -èle et -elle est une simple question d’orthographe, assez ridicule d’ailleurs et souvent douteuse[151].

Pourtant le monosyllabe h è le est généralement long; de même z è le et aussi st è le, qui garde la quantité grecque. Ces mots se prononcent comme ceux qui ont l’accent circonflexe[152].

En revanche, le substantif gr ê le, autrefois gresle, comme l’adjectif, s’est différencié de lui en s’abrégeant.

D’autre part le pronom elle s’allonge aussi quand il est tonique, mais seulement à la suite d’une préposition: bref ou moyen dans dit-e lle, aussi bien que dans e lle dit, il paraît long dans pour e lle, sur e lle, avec e lle, etc. De même ré e lle, à cause de la nécessité de distinguer les voyelles identiques, et quelquefois p e lle.

Il y a la même différence entre mo e lle et po ê le qu’entre b e lle et b ê le, mais c’est oua qu’on entend, ouvert dans mo e lle (mwal) et dans ses dérivés, ainsi que dans mo e llon, fermé dans po ê le (pwâl) et ses dérivés[153].

5º =-em= et =-ème= ou =-emme=: m, har e m, s è me, dil e mme, centi è me.

Toutefois, dans beaucoup de mots en -ème, surtout des mots savants, la prononciation soutenue, un peu oratoire, fait l’e aussi long que dans les mots en -ême[154]. On ne perçoit guère de différence entre bl ê me et embl è me, car ê me et théor è me, bapt ê me et anath è me. De même, en vers, on allonge généralement po è me et diad è me, surtout à la rime, sans parler de cr è me ou stratag è me[155]. L’étymologie grecque, d’une part, la poésie et la rime d’autre part, et l’enseignement, qui insiste outre mesure sur l’accent grave, ont dû contribuer à amener cette confusion. Les seuls mots, ou à peu près, qui ne soient pas atteints, sont les adjectifs numéraux en -ième, où l’e reste toujours moyen, et surtout s è me et ses composés, qui suivent l’analogie des verbes en -eler et -eter. On pense bien d’ailleurs que dans syst è me métrique, l’e ne peut être que moyen, de même que dans les po è mes français[156].

Quant à femme, il se prononçait autrefois fan-me, avec son nasal, comme flan-me. La syllabe s’est dénasalisée de la même manière que celle de flamme, puisque la prononciation était la même, et voilà pourquoi on prononce f e mme par un a, mais cet a est plus bref que celui de flamme[157].

6º =-en= et =-ène= ou =-enne=: n, cyclam e n, éb è ne et b e nne, étr e nne et gangr è ne[158]. Mais, ici aussi, sans doute pour les mêmes raisons que -ème, -ène se prononce très souvent comme -êne[159]. Par exemple on voit peu de différence entre r ê nes et ar è ne, entre g ê ne et indig è ne[160]. Les seuls mots, ou à peu près, qui ne soient pas atteints, sont les formes verbales des verbes en -ener et même -éner, qui suivent aussi l’analogie des verbes en -eler et -eter: emm è ne, égr è ne, ass è ne, etc., avec ali è ne, rassér è ne, réfr è ne[161]. Mais on allonge parfois jusqu’à éb è ne et gangr è ne, ce qui est excessif.

Cou e nne se prononce encore coine, mais est en voie de s’altérer[162].

7º =-ègne=, avec trois mots: du è gne, r è gne et impr è gne, qui s’allongent quelquefois, mais sans nécessité[163].

8º =-eil= et =-eille=[164]: somm e il et somm e ille, par e il et par e ille, ort e il et merv e ille, sans qu’il y ait aucune distinction entre les deux comme il y en a entre -ail et -aille[165].

On ferme encore l’e dans vi e ille, comme autrefois, au moins dans la conversation.

9º =-ège=: pi è ge, coll è ge, abr è ge, et aussi puiss é-je et duss é-je, malgré l’accent aigu, qui se conserve par tradition, mais qui ne saurait empêcher l’e de s’ouvrir dans cette finale[166].

On notera en outre que l’e, en s’ouvrant dans la finale -ège, s’est en même temps abrégé, tandis que l’a s’allongeait dans la finale -age. La spirante sonore j se sépare donc ici de ses sœurs v et z[167].

III. =E long.=--Voici enfin les consonnes qui achèvent d’ouvrir et allongent tout à fait l’e qui les précède. Il n’y en a plus que trois: r, v et z.

1º =-er= (avec ou sans consonne) et =-ère= ou =-erre=: r, fi e r, ti e rs et enti è re, f e r, off e rt et enf e rre, cl e rc, n e rfs, vén è re et tonn e rre. Il n’y a qu’une prononciation pour v e r, v e rs, v e rt et v e rre; et, de même que pour la finale =-ar= ou =-are=, il n’y a aucune exception[168].

Cette prononciation de la finale -er, avec e ouvert et r sonore, est purement française (ou latine); elle n’est la même pour les mots étrangers en -er que quand ils sont francisés ou à peu près. Ainsi l’anglais plac e r, spenc e r, tend e r, port e r, report e r, ulst e r, revolv e r, au besoin outsid e r et start e r[169]; l’allemand thal e r ou bitt e r[170]; le hollandais stathoud e r et pold e r; le danois geys e r; le suédois eid e r, sans compter vétiv e r, qui vient du tamoul, et mess e r, qui vient de l’italien. Tous ces mots s’accommodent parfaitement de notre e ouvert, ou même n’en ont plus d’autres chez nous[171].

Au contraire, beaucoup de mots anglais d’usage peu populaire conservent plutôt le son eur ouvert: cant e r, clipp e r, coron e r, farm e r, for ev e r, globe-trott e r, highland e r, ov e r-coat et lead e r, cov e r-coat, port e r, rally-pap e r, rememb e r, schoon e r, settl e r, stepp e r, walkov e r, wat e r. Cutter s’est francisé en cotre. Quaker et même bookmaker font entendre quelquefois la finale ècre[172]. Quant à fox-terrier, il est complètement francisé et identifié au français terrier: fox-terrieur est assez ridicule, même chez les personnes qui savent l’anglais.

2º =-ève=: f è ve, br è ve, gr è ve, s è ve. On notera que les e de br e f et de br è ve sont presque aux deux extrémités[173].

Toutefois les formes verbales, ach è ve, l è ve, cr è ve et gr è ve, et leurs composés (et par conséquent les substantifs él è ve et rel è ve), ont l’e plutôt moyen, suivant l’analogie des verbes de même forme: ach è te, g è le, s è me ou égr è ne, et cela surtout quand ils perdent l’accent, comme dans rel è ve-t-il[174].

3º =-èse=, =-ez= et =-èze=: di è se, ob è se, f e z, mél è ze et trap è ze[175]. Toutefois les verbes p è se et emp è se ont l’e moyen, comme l è ve et cr è ve.

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En résumé l’e reste bref, ou tout au plus moyen, devant quinze consonnes, sauf les exceptions, et s’allonge devant trois; et plus il est long, plus il s’ouvre.

3º L’E suivi des groupes à liquides.

Les groupes de deux consonnes que terminent des liquides sont encore moins abondants et sont aussi plus réguliers pour e que pour a.

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Ceux dont la seconde consonne est un l sont quatre: =-èble=, =-ècle=, =-èfle=, =-ègle= (-è ple n’existe pas), avec six mots en tout: hi è ble, si è cle (et Th è cle), n è fle et tr è fle, espi è gle et r è gle. Ces mots correspondent exactement, et appartiennent même, si l’on veut, aux finales en -eb, -ec, -ef et -eg, sauf que leur e est un peu moins bref; mais nulle part il n’est long[176].

Parmi les finales dont la seconde consonne est un =r=, les plus brèves sont =-ècre=, =-èfre= et =-èpre=: ex è cre et l è pre[177].

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Les mots en =-èbre=, =-èdre=, =-ègre=, ont l’e moins bref: moins bref que -eb, -ed, -eg, moins bref aussi que -ècre, -èfre, -èpre, mais non pas long tout à fait pour cela, sauf en vers, bien entendu, où les poètes se plaisent à prolonger la rime fun è bres-tén è bres; mais je ne vois pas que, dans la conversation ordinaire, on prononce cél è bre, alg è bre ou vert è bre autrement que z è bre[178]. C è dre s’allonge volontiers en poésie; mais en prose l’e de c è dre est aussi moyen que celui des mots géométriques en-è dre, di è dre, tri è dre, etc.[179]. Enfin l’e est également moyen dans all è gre, n è gre, int è gre et p è gre (haute et basse).

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Il ne reste plus dans cette catégorie que les finales en =-ètre= ou =-ettre= et en =-èvre=, les plus abondantes de toutes, et celles où l’=e= est le plus bref ou le plus long.

L’e est bref dans m e ttre et l e ttre et leurs composés; mais je ne vois pas que m è tre se prononce autrement que m e ttre[180]; et les deux e de p é n è tre sont, si on le veut, presque identiques. Il faut bien allonger ur è tre quand Victor Hugo le fait rimer avec pr ê tre; mais en dehors des cas pareils, =-ètre= doit être tenu pour pareil à -ettre, de même que complète et emplette, épèle et appelle. La seule différence est la faculté qu’ont les mots en =-ètre= d’allonger leur finale en cas de besoin[181].

Quant aux mots en =-èvre=, en principe ils ont l’=e= long, comme les mots en =-ève=, mais moins sans doute que les mots en =-èse=. Et il y a des distinctions à faire[182]: orf è vre et l è vre paraissent avoir l’=e= plus constamment ouvert que les autres; ch è vre l’a beaucoup moins, et aussi s è vre, qui a l’=e= plutôt moyen, comme l è ve et cr è ve; pl è vre est douteux, et aussi les mots en -i è vre: fi è vre, li è vre, mi è vre et geni è vre, du moins en prose, car en vers on tend à les ouvrir[183].

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Remarque.--Cette observation à propos des vers, déjà faite plusieurs fois, ne veut pas dire du tout qu’il faille en principe prononcer les mots autrement en vers qu’en prose. Et je veux bien qu’il y ait tout de même une prononciation oratoire ou poétique, qui ouvre les e un peu plus que ne fait l’usage courant. Mais c’est de la rime surtout qu’il faut tenir compte, car les poètes font volontiers rimer des mots dont la quantité n’est pas la même. Or il importe beaucoup de distinguer les cas.

R a ce et gr â ce, malgré la consonne d’appui, font une rime médiocre et que rien ne peut pallier, car les voyelles diffèrent à la fois de timbre et de quantité, et on ne peut ni allonger et fermer r a ce, ni abréger et ouvrir gr â ce; de même tr ô ne et cour o nne, rime si fréquente chez Victor Hugo. Fleur e tte et arr ê te diffèrent déjà un peu moins; mais il est encore impossible d’identifier les sons, de même que ceux de m e ttre et m aî tre, et la rime reste médiocre.

Au contraire, les finales qui ont un accent grave sur l’=e= ont la faculté de s’ouvrir davantage pour se rapprocher de celles qui ont l’accent circonflexe. Or il n’y a pas assez de mots en =-êche=, =-êle=, =-ême=, =-êne= ou =-être=, pour que les poètes ne soient pas amenés à les faire rimer avec des mots à accent grave. En ce cas, il faut bien faire quelque chose pour eux. On ne doit donc pas souligner fâcheusement des licences nécessaires, en accentuant la différence de prononciation, mais au contraire rapprocher l’è de l’ê, et en général l’e qui peut s’ouvrir davantage de l’e très ouvert, qui ne peut guère s’ouvrir moins. Par exemple, si le poète fait rimer cr è che et pr ê che, cis è le et z è le, centi è me et Boh ê me, gangr è ne et fr ê ne, pén è tre et fen ê tre, rimes excellentes d’ailleurs et peu discutables, ce serait le trahir que de ne pas ouvrir l’e partout aussi également que possible, comme il a probablement voulu qu’on l’ouvrît. Et si même il a fait une erreur, il faut pallier cette erreur quand on le peut.

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Il résulte aussi de toutes nos observations que le degré d’ouverture de l’e est souvent discutable, et qu’on a le droit de différer d’opinion sur ce point. Il ne faut donc pas attacher à ce détail trop d’importance: on ne sera jamais ridicule parce qu’on l’ouvrira un peu plus ou un peu moins, et il y a des fautes beaucoup plus graves. La faute grave ici consiste à fermer des e qui sont certainement ouverts. On a pu voir que la tendance générale, due peut-être à la poésie, est de les ouvrir, et beaucoup sont ouverts qui jadis étaient fermés, comme ceux des mots en -ège. Or dans beaucoup d’endroits on continue à les fermer: on prononce coll é ge, bonn é t et même bôn é t, ach é te et emm é ne; c’est là une prononciation dialectale, qui est tout à fait vicieuse.

4º L’E atone.

Nous savons déjà qu’en principe l’=e= atone est moyen dans tous les sens; du moins il n’est jamais complètement fermé, notamment devant un r. Et il n’est pas plus fermé quand il a l’accent aigu que quand il est suivi de deux consonnes: r é v é ler ou d é geler n’ont de vraiment fermé que l’e final, dont les autres diffèrent peu ou prou; il en est de même de d e ss e ller ou e ffr é né. Beaucoup de ces e ont été fermés autrefois, notamment tous ceux qui ont l’accent aigu, et particulièrement les préfixes é- et dé- (autrefois es- et des-): é lèves, d é faire; ils s’ouvrent aujourd’hui de plus en plus, au moins à demi, et plus qu’à demi[184]. Nous avons vu l’e fermé de r e z s’ouvrir à moitié dans r e z-de-chaussée, aussi bien que celui de pi e d dans pi é ton; et quoique l’e généralement fermé de mes, les, des, reste fermé aussi dans les composés, m e sdames, l e squels, d e squels, etc., il s’ouvre à demi dans m e ssieurs, parce que les composants n’y sont plus reconnus. Inversement, celui de fi è vre ou n è gre se ferme légèrement dans fi é vreux ou n é gresse.

Toutefois, de même que l’a tonique fermé restait souvent fermé en devenant prétonique par suite de la flexion, de la dérivation ou de la composition, de même l’e tonique ouvert et long reste souvent tel ou à peu près dans les mêmes conditions.

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Ainsi l’=e= prétonique est ouvert et long d’abord quand il a l’accent circonflexe, mais naturellement un peu moins dans p ê cher ou p ê cherie que dans p ê che, beaucoup moins même dans pr ê ter, rev ê tir ou tr aî tresse que dans pr ê te, rev ê te ou tr aî tre.

Cette conservation de l’e ouvert est d’ailleurs combattue par la tendance que l’e prétonique paraît avoir à se fermer devant une tonique fermée: phénomène d’assimilation ou d’accommodation. Ainsi l’e se ferme tout en restant long dans f ê lure, b ê tise, t ê tu et même ent ê té, malgré l’e ouvert de f ê le, b ê te, t ê te. Toutefois cette prononciation appartient presque uniquement à la langue courante et familière, et ne serait point admise par exemple en vers[185].

L’=e= prétonique est encore fermé, sans être proprement long, devant un e muet: fé(e)rie, gré(e)ment.

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Beaucoup d’=e= prétoniques sans accent circonflexe restent aussi ouverts et longs un peu plus qu’à demi: z è le, pi e rreux ou empi e rrer, s e rrer ou s e rrure, t e rreau, t e rrer ou ent e rrer, v e rrée, bri è vement, gri è vement et les adverbes en -èrement rappellent d’assez près z è le, s e rre, t e rre, br è ve, etc. On y joindra p e rron, je v e rrai, j’env e rrai, la bobinette ch e rra.

On notera que l’e des verbes en -érer, comme celui des verbes en -arer, est tout à fait moyen, ce qui met une assez grande distance entre lib é rer et lib è re, tol é rer et tol è re; cela tient sans doute à ce que l’e des formes toniques a dû être ouvert et allongé par l’r final, tandis que l’e atone gardait sa quantité normale.

Il en est de même de f e rrer, f e rrure, gu e rrier, v e rrière, et des mots où deux r se prononcent, comme t e rreur. Par analogie peut-être, des mots comme mani é ré ou arri é ré ont pris aussi l’e moyen[186]; à fortiori f e rrailler, gu e rroyer, t e rrasser ou att e rrissage, v e rroterie, etc., où l’e est plus éloigné de la tonique.

5º Quelques cas particuliers.

Fainéant se prononce fégnan dans le peuple; mais les personnes cultivées ont droit d’articuler fai-né-ant[187].

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On a vu plus haut que l’e de f e mme se prononçait a, et pourquoi. Il en est de même de celui de sol e nnel ou sol e nnité, de rou e nnais et rou e nnerie, et des adverbes en -emment, comme fréqu e mment et ard e mment, etc.: dans tous ces mots aussi, le son primitif an s’est dénasalisé en a et en même temps s’est abrégé[188].

Le même phénomène s’est produit dans bien d’autres mots, comme ennemi, passé de en-nemi nasal à a-nemi; mais a-nemi est devenu depuis e-nemi, à cause de l’orthographe. C’est ce qui s’est fait aussi, malgré les efforts désespérés des grammairiens, dans n e nni et dans h e nnir ou h e nnissement, qui, après être passés de an à a, sont aussi passés de a à e[189].

Dans ind e m-niser ou ind e m-nité, il en est de même, et la prononciation ind a mnité, qui n’est pas rare, sera bientôt aussi surannée que h a nir: toujours l’influence de l’orthographe. Cette influence commence même à se faire sentir, non pas peut-être dans solennel, mais du moins dans solennité[190].

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Il faut éviter avec soin de traiter l’é de d é jà comme un e muet: il est d’jà venu[191].

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L’e intérieur latin, qui ne prend pas d’accent, est aussi généralement un e moyen, plus ou moins ouvert[192].

Il en est de même des diphtongues œ et æ: œ sophage, œ dème, œ cuménique, œ nophile, æ rarium, ad vitam æ ternam, etc.[193]. Toutefois on ferme œ dans f œ tus ou c œ cum, æ dans ex æ quo ou æ quo animo.

6º L’E des mots étrangers.

Dans les mots étrangers, l’=e= intérieur, aussi bien que l’=e= final, n’a pas d’accent aigu dans les cas où nous en mettrions un; mais il se prononce comme s’il l’avait, surtout s’il porte l’accent tonique. Ainsi l’=e= est à demi ouvert dans impr e sario ou m e zzo, dans bras e ro, romanc e ro, tor e ro, et aussi dans e vent, r e volver, r e member; il est même fermé dans pes e ta; mais il est muet dans r e cord, qui est complètement francisé, si bien qu’il ne se prononce même pas dans r e cordman, qui est manifestement étranger[194]. D’autre part, quand l’=e= intérieur est atone, il est souvent presque muet, surtout en allemand[195].

L’=o= germanique surmonté d’un tréma se prononce =eu= en allemand et aussi en suédois. L’=œ=, par lequel nous le représentons, faute de caractère typographique spécial[196], se francise quelquefois en =é= dans certains noms propres[197]. D’autres fois, mais rarement, il se décompose en =o-ë=[198]. Mais le plus souvent il garde le son germanique =eu=, comme dans f œ hn[199].

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Dans beaucoup de mots étrangers, surtout allemands, l’e ne sert qu’à allonger l’i qui le précède, comme dans li e d, mot savant qui a pu garder sa prononciation originale lîd[200].

L’=e= double germanique n’est qu’un e fermé long[201].

L’=e= double anglais, final ou non, se prononce encore i, par exemple dans m ee ting, sl ee ping, qu ee n, spl ee n, k ee psake, yank ee, pedigr ee, str ee t, sp ee ch ou st ee ple[202]. Cet i est long; mais nous l’abrégeons souvent, notamment dans k ee psake, parce que nous déplaçons l’accent[203].

7º Les groupes AI (ay) et EI (ey).

Ai ou ei, ainsi que ay ou ey, se prononcent généralement comme è ouvert[204].

I. =AI final.=--=Ai= final, sans consonne, était jadis fermé comme é. Il ne l’est plus guère aujourd’hui que dans j’ai, mais non pas dans ai-je, qui suit l’analogie des mots en -ège.

A Paris, on continue à fermer la finale dans geai, gai (avec gaie, gaiement, gaieté) et quai, au pluriel comme au singulier; mais cela n’est point indispensable: cela devient même dialectal[205]. D’ailleurs, cette prononciation est probablement destinée à disparaître dans ces mots comme dans les autres. Mai prononcé mé est tout à fait suranné, et aussi incorrect que vrai prononcé vré[206]. Dans je sais, le son fermé, qui remonte sans doute à l’époque où l’on écrivait je sai, n’est guère meilleur aujourd’hui que dans mai[207]. Enfin les futurs, qui jadis se distinguaient des conditionnels (aimerai par é, aimerais par è), ne s’en distinguent plus aujourd’hui que par un effort volontaire, qu’il est inutile de s’imposer[208].

Même les mots anglais en =-ay= et =-ey=, qui se prononcent é en anglais, se francisent parfaitement, mais ne le font qu’en s’ouvrant: tramw ay, jock ey, troll ey, pon ey, jers ey, comme bogh ei, transcrit de l’anglais buggy, et parfois écrit boghet ou boguet[209].

Donc, d’une façon générale, =ai= final est devenu sensiblement identique à =ais=, qui est très ouvert, quoique le peuple le ferme souvent, à Paris et ailleurs; et l’on peut dire qu’en définitive ai est ouvert à peu près partout et se prononce è, qu’il y ait ou non une consonne, et quelle que soit la consonne, -aid, -ais, -ait, -aix, et aussi -aît; car les mots en -aît, comme les mots en -êt, ne se distinguent guère des autres, et conn aî t ou par aî t, comme ben ê t ou for ê t, ne se prononcent pas autrement que bonn e t ou cabar e t.

Ainsi entre f ai s, parf ai t, portef ai x, préf e t, prof è s, il n’y a que des différences d’orthographe; de même entre ess ai, je s ai s, déc è s, franç ai s, forç ai t, cors e t, entre bal ai, pal ai s, gal e t, égal ai t, l e gs, troll ey, dépl aî t: les mots de tous ces groupes riment parfaitement ensemble pour l’oreille, et même richement[210].

Comme les finales en -é ou -et, toutes ces finales sont également moyennes pour la quantité. La finale =-aie= ou =-aies= s’allonge un peu en vers, mais cette différence est insensible dans l’usage courant: est-ce vr ai ou est-elle vr ai e ne se prononcent pas de deux manières, et le subjonctif j’aie ne diffère de j’ai que par le timbre, c’est-à-dire par l’ouverture[211]. Il faut seulement éviter de changer -aie en -aye (ai-ye).

II. =AI suivi d’une consonne articulée.=--Suivis d’une consonne articulée, =ai= ou =ei= suivent naturellement le sort de l’e dans les cas correspondants, c’est-à-dire qu’étant toujours ouverts, ils peuvent être néanmoins plus ou moins brefs ou longs; mais ils sont quelquefois un peu plus longs que l’e.

1º Devant une sourde, c, t, ch ou s, il y a peu de différence. On ne prononce pas de deux manières éch e c et ch ei k, ni estaf e tte et parf ai te[212]; de même soubr e tte et distr ai te, s è che et s ei che[213]; et la différence est mince, s’il y en a une, entre abb e sse et bouillab ai sse[214]; entre f e sse et aff ai sse, peut-être même entre par e sse et par ai sse, avec ser ai t-ce, ou encore ét ai t-ce et polit e sse[215].

Toutefois les finales en =-aisse=, autrefois longues, ont encore une tendance à s’ouvrir plus que les autres: ai est resté certainement long dans b ai sse, c ai sse et gr ai sse, et leurs composés; les autres, l ai sse, n ai sse, conn ai sse, p ai sse, ép ai sse, sont devenus douteux: notamment quand on dit c ai sse d’épargne, ou b ai sse de fonds, ou gr ai sse d’oie, on ne se soucie guère d’allonger aisse[216].

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Devant d et j, =ai= ou =ei= sont encore sensiblement pareils à è, et r ai de se prononce comme rem è de[217]; on ne distingue pas n ei ge et b ei ge de man è ge et arp è ge, ni f ai s-je et v ai s-je de solf è ge ou coll è ge. Pourtant ai de et pl ai de s’allongent assez facilement; s ai s-je aussi.

De même p ay e, r ay e, bég ay e, grass ey e riment très exactement avec or e ille et Mars e ille[218]; b ai gne, d ai gne, s ai gne et chât ai gne, aussi bien que p ei gne, emp ei gne, ens ei gne et t ei gne, et tous les subjonctifs en -aigne et -eigne, ne se distinguent pas davantage de du è gne et r è gne, et s’allongent même moins facilement, sauf tout au plus b ai gne, d ai gne, s ai gne et peut-être cr ai gne, dans la prononciation oratoire[219].

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2º En revanche, le mot aile s’est allongé, comme elle après une préposition[220]. Le mot aime aussi, du moins à la rime, mais non pas essaime. Et ces finales n’ont pas d’autres mots.

Les finales =-aine= et =-eine= sont au contraire très fréquentes, et celles-là, souvent brèves autrefois, sont aujourd’hui plutôt longues, comme celles de beaucoup de mots en =-ène=: proch ai ne rime très exactement avec ch ê ne, comme avec ch aî ne et Duch e sne[221]; de même r ei ne et marr ai ne avec r ê nes et sir è ne. Pourtant gr ai ne et migr ai ne ont plutôt =ai= bref ou moyen, et aussi d ai ne (féminin de daim), et bed ai ne, et peut-être n ai ne[222].

Les finales =-air= et =-aire=, =-aise= et =-eize= sont longues à fortiori, sans exception, ainsi que le mot gl ai ve[223]. Il n’y a qu’une prononciation pour =r=, =air=, =ère=, =hère=, =erre=, =aire= et =haire=, et lorsque grammaire avait encore le son nasal, il se confondait avec grand’mère, au moins à partir du XVIIᵉ siècle[224]. De même c’est l’identité de prononciation qui a fait transformer les pantoufles de v ai r de Cendrillon, qui étaient des pantoufles de fourrure, en absurdes pantoufles de v e rre.

Il n’y a pas d’avantage de différence possible entre tr ei ze, fr ai se et diér è se, s ei ze, franç ai se et dioc è se[225].

Les mots f ai ble, ai gle et s ei gle, ai gre, vin ai gre et m ai gre ont également la finale longue, plus longue que les mots correspondants en -èble, -ègle et -ègre; toutefois cette quantité ne s’impose ni pour f ai ble ni pour s ei gle.

Les mots en =-aître= ont tous l’accent circonflexe[226].

III. =AI atone.=--=Ai= tonique long et ouvert garde assez facilement sa quantité, à peu près du moins, en devenant atone: fr aî cheur, m ai grir, ai der, ai mer, ab ai sser, l ai sser, fr ai sier, p ai sible, vous vous t ai rez, et tous les mots en -airie, rappellent suffisamment fr aî che, m ai gre, ai de, etc.; l’orthographe y aide beaucoup, l’r et l’s encore plus peut-être.

Mais les exceptions sont nombreuses. Dans aff ai ré, ai est aussi moyen que dans parf ai tement. Même dans g aî té, malgré l’accent circonflexe, ai est à peu près identique à l’e bref, à peine ouvert, de gu e tter[227]. Ici aussi on peut voir trois degrés différents pour la quantité, par exemple d ai gne, d ai gner et déd ai gner.

De plus, =ai= prétonique, comme =ê=, a une tendance assez marquée à se fermer devant une tonique fermée, mais généralement sans s’abréger; ainsi dans ai mer, ai sé, l ai sser, s ai gner, etc., et même dans pl ai sir, s ai sir, ép ai ssir, ou dans ai gu, l ai tue, r ai nure. Il n’y a lieu ni de lutter contre cette tendance, ni de se croire obligé de s’y conformer; mais elle appartient plutôt à la conversation très familière[228].

Mais voici qui est plus particulier. Aujourd’hui encore, =ai= se réduit à un simple e muet dans les formes de faire et les mots dérivés où =ai= atone est suivi d’un s: nous f ai sons, je f ai sais, nous f ai sions, f ai sant, et aussi bienf ai sant et malf ai sant, f ai sable et f ai seur, qui doivent se prononcer fe sais, fe sons, etc., en opposition avec bienf ai teur et malf ai teur, où ai est suivi d’un t.

C’est encore une des bizarreries de notre orthographe; nous écrivons bien je f e rai au futur, comme nous prononçons, et non pas f ai rai, malgré l’identité constante d’orthographe entre le futur et l’infinitif; pourquoi pas aussi bien je fesais? C’est ce que faisait ou fesait Voltaire. Pourquoi l’Académie n’a-t-elle pas suivi son autorité, comme elle s’est décidée à le faire pour les mots en -ais, au lieu de -ois? La conséquence, c’est qu’on se met de plus en plus à prononcer f ai sais, f ai sons, et surtout bienf ai sant et bienf ai sance, comme on écrit, et il y a des chances pour que cette prononciation fautive finisse un jour par prévaloir.

Cette prononciation d’e pour ai a été longtemps aussi la seule correcte pour f ai san, f ai sane, f ai sandeau, f ai sander; mais elle tend déjà à disparaître dans ces mots, en attendant qu’elle disparaisse dans les autres.

Le groupe =ouai= s’est prononcé oi dans certains mots, comme le groupe oue: on disait d oi rière, comme on disait f oi ter; mais cette prononciation est aussi surannée aujourd’hui dans dou ai rière que dans souh ai t et souh ai ter, ou dans fou e t[229].

IV. =Le groupe AIGN.=--Il en est du groupe aign comme du groupe oign, non pas partout, mais dans beaucoup de mots; il contenait à l’origine une voyelle simple, a, suivie d’un n mouillé, qui s’écrivait ign[230].

Ceux de ces mots qui ont perdu leur i, g a-(i)gner, mont a-(i)gne, a-(i)gneau, comp a-(i)gnon, ont sauvé leur prononciation; ceux qui ont gardé leur i, ar a-i gne, chât a-i gne se sont altérés, l’i s’étant joint indûment à l’a: ar ai-gnée, chât ai-gne. Tous ces mots se prononcent depuis longtemps comme ils s’écrivent[231].

V. =Les mots étrangers.=--Nous avons vu les finales anglaises =-ay= et =-ey= se prononcer en français comme e ouvert et non fermé; nous ouvrons aussi ai dans bar-m ai d, cock-t ai l, m ai l-coach, d ai ly(-News) ou rocking-ch ai r. Quelques-uns prononcent de même r ai l ou r ai lway.

Au contraire, b ai ram se prononce b aï ram (quelquefois b éï ram), aï faisant une seule syllabe, comme dans l’allemand k ai ser. Mais sch ei k est francisé en ch è c et non en ch eï c. V ay vode a été remplacé par v oï vode[232].

Le groupe allemand =ei= est une diphtongue qui se prononce à peu près =aï=, monosyllabique. On le francise à moitié dans gn ei ss ou edelw ei ss, où l’on fait sonner tout au moins une semi-voyelle (eye au lieu de aye). Mais il importe d’articuler nettement et à l’allemande, c’est-à-dire aï ou aye, dans r ei chstag ou r ei chsrath, dans vergiss m ei n nicht, dans l ei t-motif, zollver ei n, etc.; et cela vaut mieux également pour edelw ei ss[233].

Le mot g e yser, qui devrait se prononcer comme k ai ser (beaucoup, néanmoins, prononcent ka-i-ser, à l’allemande), est un des exemples les plus curieux de l’habitude que nous avons de franciser à demi; le g a gardé le son guttural et la diphtongue ey est restée diphtongue, mais en se francisant par e, et la finale a pris l’e ouvert et long qui est purement français: gh eï zèr[234].

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