‹ Comment on Prononce le Français, Traité complet de prononciation pratique avec le noms propres et les mots étrangersChapitre 6 sur 20 · III.--LA VOYELLE EU.

III.--LA VOYELLE EU.

Le groupe eu est depuis longtemps une voyelle simple, ouverte et fermée, dont le son se rapproche de celui qu’a l’e muet quand il n’est pas muet[235].

1º EU final.

=Eu= final est fermé partout comme =é= final, et de plus moyen comme toutes les voyelles finales. Il y a d’ailleurs peu de mots en -eu sans consonne à la suite; une dizaine de mots en -ieu: dieu, lieu, pieu, etc., et une douzaine d’autres en -eu: feu, jeu, etc., avec quelques mots en -eue, où l’e muet ne change rien: lieue, banlieue, queue et les féminins feue et bleue[236].

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Avec une consonne non articulée à la suite, il y en a davantage et le son eu y est toujours fermé. Ce sont d’abord et surtout les adjectifs et substantifs en -eux, qui sont fort nombreux, sans compter les pluriels comme di eu x et bl eu s[237]. Il y faut joindre les mots suivants:

1º Le mot n œu d, qui devrait naturellement s’écrire et s’est longtemps écrit neu, tout simplement, comme nu.

2º Les pluriels œu(fs) et b œu(fs), et aussi le singulier b œu(f), à Paris du moins, dans l’expression carnavalesque bœu(f) gras, où l’f final est muet devant une consonne, suivant la règle d’autrefois[238].

De plus et surtout, malgré l’affaiblissement de l’accent, l’adjectif numéral n eu f devant un pluriel commençant par une consonne: les n eu(f) muses, n eu(f) cents, n eu(f) mille, ainsi que dans n eu f heures et n eu f ans, où il y a seulement liaison, avec changement de l’f en v; toutefois, dans ces deux expressions, eu tend déjà à s’ouvrir[239].

3º Monsi eu r, comme messi eu rs, souvenir de l’époque où l’r avait cessé de se prononcer dans tous les mots en -eur[240].

4º Les formes verbales pl eu t, m eu x et m eu t, p eu x et p eu t, v eu x et v eu t. Cependant v eu x et v eu t tendent parfois à s’ouvrir.

2º EU suivi de consonnes articulées.

I. =EU fermé.=--Quand =eu= est suivi d’une consonne articulée, il est assez généralement ouvert; mais il est encore fermé dans certains cas, et alors il n’est plus moyen, mais long, notamment dans tous les mots en =-euse=, comme dans les mots en -ase: baign eu se, glan eu se, var eu se, etc.[241]. Ceci est très important, car c’est un des points sur lesquels les prononciations dialectales sont le plus incorrectes, et l’incorrection est bien plus sensible dans -euse que dans -ase.

Outre les mots en =-euse=, =eu= tonique avec consonne articulée est encore long et fermé dans les mots suivants:

1º Les onomatopées b eu gle et m eu gle; on peut d’ailleurs ouvrir ces mots quand ils riment avec av eu gle: cela vaut mieux que de fermer eu dans av eu gle.

2º Le mot v eu le, auquel m eu le s’est ajouté depuis un siècle, malgré l’étymologie.

3º Le substantif j eû ne, que la prononciation aussi bien que l’accent distingue de l’adjectif, j eû ne ouvert étant tout à fait incorrect. Mais déj eu ne, qui n’a plus d’accent, est beaucoup moins fermé, et s’ouvre même un peu trop[242].

4º Les mots en =-eute= et =-eutre=, contrairement aux principes ordinaires: m eu te, bl eu te, etc., et f eu tre, calf eu tre, n eu tre, pl eu tre.

5º Un certain nombre de mots savants ou techniques, à finales uniques ou rares: phal eu ce, l eu de, n eu me et empyr eu me[243].

II. =EU ouvert.=--Partout ailleurs =eu= tonique est ouvert, avec quelques différences de quantité.

Il est bref, ou tout au plus moyen, quand il est suivi d’une consonne autre que r et v, notamment dans les mots en =-euf= (sauf les exceptions indiquées plus haut): œu f, n eu f, v eu f[244]; dans les mots en =-eul= et =-eule= (sauf m eu le et v eu le): s eu l, fill eu l, gu eu le, v eu lent[245]; enfin dans l’adjectif j eu ne. Il n’est guère plus long dans p eu ple, m eu ble, est eu ble, et même av eu gle[246].

Les finales mouillées, =-euil= et =-euille=, sont un peu moins brèves: d eu il et s eu il, f eu ille et v eu ille. A cette catégorie appartiennent les mots en -cueil et -gueil, où la présence nécessaire d’un u à côté du c ou du g empêche d’en mettre un second après l’e: acc ue il, éc ue il, cerc ue il, org ue il, et aussi le mot œil, qui s’est longtemps écrit ueil[247].

Les consonnes qui allongent réellement =eu= ouvert sont seulement r et v, car nous avons vu que les finales en -euse étaient, de plus, fermées[248]. Il ne reste donc plus que les finales suivantes:

1º =-eur= (avec ou sans s ou t) et =-eure= ou =-eurre=: lab eu r et b eu rre, c œu r et ch œu r, éc œu re et liqu eu r, l eu rre, l eu r et l eu rs, si eu r et plusi eu rs, pl eu rs et pl eu re, m eu rt et m eu rent, s œu r, etc.[249].

Nous avons vu plus haut que monsieu(r) et messieu(rs) faisaient exception, et pourquoi. Cet amuissement de l’r s’est maintenu dans les équipages de chasse à courre, pour le mot piqu eu(r), qu’on écrit même quelquefois piqueux; et dans certains milieux de sport aristocratique, ce serait un signe de roture indélébile que de prononcer piqu eu r comme le vulgaire[250].

2º =-euve= et surtout =-euvre=: fl eu ve et abr eu ve, œu vre et pi eu vre[251].

Nous avons parlé plus haut des prononciations dialectales qui ouvraient eu partout, et notamment dans les finales en -euse. D’autres, au contraire, ferment eu partout, même dans -eur et -euve, et le défaut est tout aussi grave[252].

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Remarque.--Il ne faut pas confondre le son =eu= avec l’=u= des mots comme gag(e)ure, où un e s’est intercalé dans l’orthographe, entre le g et l’u, pour garder au g le son chuintant du radical[253].

C’est également le son u, et non eu, qu’on a dans le participe (e)u, du verbe avoir, ainsi que dans le prétérit et l’imparfait du subjonctif, j’(e)us, que j’(e)usse: l’e conservé par ces formes faisait diphtongue autrefois dans beaucoup de verbes, comme receu, peu; mais il a disparu partout, depuis que la diphtongue s’est réduite à u, et son maintien dans le seul verbe avoir est assez ridicule[254].

3º EU atone.

=Eu= tonique fermé, devenu atone par flexion ou dérivation, se maintient fermé et long dans la plupart des cas: b eu gler et b eu glement, m eu lière, j eû ner, cr eu ser, bl eu ir et bl eu ter, d eu xième, am eu ter, f eu trer et calf eu trer, n eu tralité, li eu tenant, et les adverbes en -eusement.

Nous avons vu plus haut =eu= ouvert suivi d’=f= se fermer quand f se changeait en v par liaison: n eu f ans, n eu f heures. Nous retrouvons le même phénomène dans n euv ième et n eu vaine, où il tend aussi à s’affaiblir. Nous le retrouvons encore, et même plus nettement, dans hareng œu vé et terre-n eu vas, malgré l’eu ouvert d’œu f et n eu ve[255].

Au contraire, bl eu et abrège =eu=, qui même se réduit à u dans bl u et. D’autre part, peu s’ouvre sensiblement dans à peu près, encore plus dans p eu t-être, étant abrégé par le voisinage de la tonique qui est longue. Il devient même si bref et si rapide, qu’il disparaît souvent complètement dans la conversation très familière, comme si c’était un e muet: p(eu)t-êt(re) qu’il est venu[256].

=Eu= atone est encore fermé en tête des mots, dans eu rythmie, où il est suivi d’un r, aussi bien que dans eu nuque, eu phémisme ou eu phonie[257].

=Eu= est encore fermé dans j eu di, dans m eu nier, et parfois dans f eu illage et f eu illée, malgré l’ouverture de f eu ille; enfin dans des mots techniques ou savants, comme f eu diste et f eu dataire, d eu téronome, ichn eu mon, pn eu monie, ps eu donyme, t eu ton et t eu tonique, et les mots en-eu tique et-eu matique[258].

Malgré ces exemples, on peut dire qu’en général =eu= atone est ouvert, notamment devant un r, mais naturellement plus bref, et par suite moins ouvert, dans abr eu ver que dans abr eu ve, dans h eu reux ou malh eu reux, fl eu rdelisé ou eff eu iller que dans h eu r, fl eu r ou f eu ille; il reste pourtant ouvert et long, comme la tonique, dans la plupart des verbes en -eurer: b eu rrer, éc œu rer, désh eu rer, l eu rrer et pl eu rer, tandis qu’il est bref dans dem eu rer, fl eu rer, effl eu rer.

Signalons, pour terminer, une faute de prononciation qui ne date pas d’aujourd’hui, que des grammairiens même ont cru devoir autoriser: c’est celle qui consiste à prononcer eil au lieu de euil, à cause de l’orthographe, dans org ue illeux ou enorg ue illir, qui, évidemment, ne sauraient se prononcer autrement qu’org ue il. Il est vrai qu’orgueil lui-même est parfois assez altéré; mais ceci est plus extraordinaire, et même assez ridicule. Tout de même, on est surpris d’entendre enorghé-yir jusqu’à la Comédie-Française.

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