VII.--L’E MUET[385]
1º Considérations préliminaires sur l’E non muet et l’élision.
L’=_e_= muet est ainsi nommé parce qu’on le prononce le moins possible, et le plus souvent pas du tout; mais il s’en faut bien qu’il soit toujours muet: s’il l’était toujours, il n’y aurait rien à en dire, et il s’agit précisément de savoir quand il est réellement muet, et quand il ne l’est pas.
Éliminons d’abord ce qui n’est pas dans le sujet proprement dit.
Il y a, d’une part, un cas où l’=_e_= dit _muet_ est tellement loin d’être muet, qu’il est même _tonique_; c’est dans le pronom _le_ précédé d’un impératif: _dis-l_e[386]. L’_e_ dit _muet_ est alors ouvert et bref, moins ouvert, mais aussi bref que _eu_ dans _œuf_. Et de même toutes les fois qu’il se prononce: il y a, par exemple, une différence très sensible entre _le rôt_ et _leur eau_, où _leur_ est long et _le_ très bref. C’est encore ainsi qu’il se prononce constamment devant une _h_ aspirée: _l_e _haut_, ou en épelant: _l_, _e_, _d_, _e_, tandis qu’on prononce _é_ dans _e muet_.
On sait, d’autre part, que l’=_e_= n’est jamais muet ni devant _z_ final, ni devant deux consonnes, quoique, dans ces cas-là, il ne porte pas d’accent. Nous n’avons donc point à parler non plus de celui-là[387].
Ce n’est pas tout: il y a encore et surtout l’_élision_, où l’=_e_= ne compte plus pour rien du tout. On sait que l’_e_ final s’élide devant un mot commençant par une voyelle, même précédée de l’_h_ muet: _l’état_, _l’herbe_, _il aim_(e) _à rire_, _plein d’honneur_, _la vi_(e) _est courte_. On voit qu’il n’importe pas que cette élision soit notée par l’écriture[388].
On doit noter ici toutefois, avant de passer outre, un certain nombre d’élisions qui ne se font pas dans l’usage courant, ce qui oblige à prononcer l’_e muet_: ce sont, la plupart du temps, des hiatus seulement apparents, que la versification elle-même admet ou devrait admettre.
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1º On parlera tout à l’heure des semi-voyelles, et notamment du =_yod_=. L’_y_ grec appuyé sur une voyelle devient _yod_, c’est-à-dire consonne, aussi bien en tête que dans le corps des mots, et l’on dit, sans élision, _l_e _yatagan_, comme _l_a _yole_. C’est une idée que les poètes acceptent difficilement. V. Hugo, notamment, par crainte de faire un hiatus, ne manque pas de dire _l’y-ole_ ou _l’y-atagan_; et l’erreur est double, car il fait une élision qui n’est point à faire, et cette élision l’amène à donner aux mots victimes une syllabe de trop. Les poètes devraient bien parler comme tout le monde, et dire _l_e _ya-tagan_ (et _l_es _yatagans_, sans liaison), comme _l_e _yacht_, _l_e _yak_, _l_e _yucca_, _l_e _yod_, _l_e _youyou_, _l_e _youtre_, car il n’y a là aucun hiatus[389].
2º Le groupe =_ou_= initial est également consonne devant une voyelle. Cela n’empêche certainement pas de dire _à l’ouest_, _un_(e) _ouaille_, _un_(e) _ouïe_. Mais devant _oui_ pris substantivement, on n’élide ni _le_, ni _de_, pas plus qu’on ne lie _un_, _les_, _ces_, etc., ou qu’on ne remplace _ce_ par _cet_, même en vers, malgré l’hiatus apparent:
Oui, ma sœur.--Ah! _ce oui_ se peut-il supporter?[390].
Il est vrai qu’on dit fort bien, familièrement, _je crois qu’oui_; mais cette élision ne s’impose pas toujours, et les poètes eux-mêmes s’en abstiennent souvent. Ainsi, La Fontaine, dans un vers de _Clymène_, souvent cité:
Qu’on me vienne aujourd’hui Demander: «Aimez-vous?» Je répondrai _que oui_[391].
On dit aussi plus volontiers _le ouistiti_ que _l’ouistiti_, quoiqu’on fasse fort bien la liaison dans _un ouistiti_ ou _des ouistitis_.
Pour _ouate_, l’usage est flottant. Il est vrai qu’on dit plus ordinairement aujourd’hui _de la ouate_ que _de l’ouate_, malgré une tendance fâcheuse à revenir à l’ancienne prononciation: scrupule de purisme fort déplacé, qui se manifeste, paraît-il, chez certains médecins et chez les _premières_ des _grandes_ maisons de couture. Mais dire _la ouate_ n’empêche pas du tout de faire l’élision de l’_e_ muet: _un_(e) _ouate_, _plein d’ouate_, sont généralement usités[392].
3º L’habitude d’isoler les noms de nombre, qui commencent généralement par des consonnes, fait qu’on traite souvent comme les autres ceux qui commencent par des voyelles, _un_ et _onze_, et aussi _huit_, dont l’_h_, naturellement muet, ne s’est aspiré (et encore pas toujours) que par suite de cette convention spéciale[393]. On dit donc _le onze_ et _le onzième_, et non pas _l’onze_ et _l’onzième_, témoin la complainte du _Vengeur_:
_Le_ onze, un gabier de vigie S’écria: Voile sous le vent.
On n’a probablement jamais dit _une lettre de l’onze_, et pas souvent sans doute _à l’onzième siècle_, quoiqu’on trouve cette façon de parler dans Th. Corneille[394]. Pourtant on dit à peu près indifféremment _le train de onze heures_ ou _le train d’onze heures_; et Littré écrira dans son dictionnaire: _bouillon d’onze heures_.
Les astres aujourd’hui, sous le soleil _d’onze heures_, Brillent comme des prés[395].
Ceci est un cas spécial, qui permet même la liaison du _t_ du verbe _être_: on dit presque uniquement _il est onze heures_ avec liaison, et c’est la seule liaison qu’on fasse avec _onze_; l’élision _d’onze heures_ en est la conséquence naturelle. Mais on ne dirait pas avec Corneille, _l’œuvre d’onze jours_[396].
L’élision est beaucoup plus libre avec _un_ qu’avec _onze_. Cependant, on dira uniquement _le un_, soit pour numéroter, soit pour dater, en opposition avec _l’un_, où _un_ n’est plus le nom du nombre[397]. On dit aussi fort bien _livre un_, _chapitre un_, comme _chapitre onze_, quoiqu’on élide parfois dans ces deux expressions, et qu’on dise plutôt _pag_(e) _un_ et _pag_(e) _onze_. On dit de même, _le huit_, _livre huit_, _chapitre huit_, quoiqu’on dise _quarant_(e)-_huit_, et que _mill_(e) _huit cents_ soit identique à _mil huit cents_.
4º Enfin, on dit aussi _le uhlan_ et non _l’uhlan_. C’est peut-être pour des raisons d’euphonie; mais on dira tout aussi bien _du uhlan_, qui n’est pas plus harmonieux que _l’uhlan_, et V. Hugo lui-même a osé risquer cet hiatus nécessaire:
Quand Mathias livre Ancône au sabre _du uhlan_[398].
Ce mot est donc traité comme s’il avait un _h_ aspiré sans qu’on sache pourquoi (en allemand: ulan).
Nous venons d’examiner les cas où l’_e_ muet ne s’élide pas devant une voyelle. Il y en a un où il s’élide encore en réalité devant une voyelle, mais en apparence devant une consonne: c’est quand on désigne par leurs noms les sept consonnes dont l’articulation est précédée d’un _e_: _l’f_, _l’h_, _l’l_, _l’m_, _l’r_, _l’s_, _l’x_, _plein d’m_, _beaucoup d’r_, etc.; mais on dira au contraire _suivi_ ou _précédé de r_ ou _s_, comme _de a_ ou _i_, parce que les lettres sont ici comme des mots qu’on cite; de même _je crois que r_ ou _s..._, comme _je crois que a..._, ou _je dis que x...._
2º La prétendue loi des trois consonnes.
Ces questions étant éliminées, arrivons au vrai sujet, l’_e muet_.
Sur ce point, un certain nombre de philologues font grand état, depuis une vingtaine d’années, d’une prétendue _loi des trois consonnes_, qui dominerait toute la question de l’_e_ muet; cette loi peut se formuler ainsi:
Lorsqu’il n’y a que deux consonnes entre deux voyelles non caduques, elles ne sont jamais séparées par un _e_ muet; mais lorsqu’il y en a trois ou plus, il reste (_ou il s’intercale_) un _e_ muet après la seconde, et de deux en deux, s’il y a lieu[399]. Ainsi _la f’nêtre_, mais _un’ f_e_nêtre_, et _qu’est-c’ qu_e _j’ t_e _disais_.
A vrai dire, l’auteur commence par déclarer que sa «loi» ne vaut, à Paris, que «pour le français de la bonne conversation», et non pour «le parler populaire», et il oppose _ça n_e _m’ fait rien_, qui est, dit-il, populaire, à _ça n’ m_e _fait rien_. Mais alors on se demande ce que c’est qu’une loi phonétique régissant un parler qui doit avoir, qui ne peut pas ne pas avoir quelque chose d’artificiel, au moins sur certains points, et à laquelle se dérobe précisément le parler le plus naturel, le plus spontané, celui qui, en principe, obéit le plus rigoureusement aux _lois_ phonétiques. D’autre part, on se demande en quoi _veux-tu t_e _l’ver_ est plus populaire et de moins «bonne conversation» que _veux-tu t’l_e_ver_? Et moi-même, ai-je dit _on s_e _d’mande_ ou _on s’ d_e_mande_? L’auteur traite ici les monosyllabes absolument comme les autres _e muets_, ce qui est une grave erreur. Il reconnaît d’ailleurs plus loin que les monosyllabes mettent à chaque instant sa «loi» en défaut.
Mais, même à l’intérieur des mots, «sa loi» n’est pas plus sûre, et il doit reconnaître que les liquides, _l_ et _r_, y font de perpétuels accrocs.
D’abord les groupes de trois consonnes ne sont pas rares, quand la seconde est une _muette_ ou _explosive_ (_b_, _c_, _d_, _g_, _t_, _p_), ou une _fricative_ (_f_, _v_), suivie d’une _liquide_, _l_ ou _r_, ces groupes étant presque aussi faciles à prononcer qu’une consonne seule: _a_rbr_e_, _o_rdr_e_, _pou_rpr_e_, _te_rtr_e_, _a_str_e_, _terre_str_e_, etc. Ils ne sont guère plus rares quand la seconde consonne est un _s_: _lo_rsq_ue_, _o_bsc_ur_, _te_xt_e_ (_te_cst_e_) ou _e_xp_édier_. On peut même avoir quatre consonnes consécutives, si les deux conditions sont réalisées simultanément, comme dans _a_bstr_ait_, _e_xtr_ême_ ou _e_xpr_imer_. Et jamais on n’a éprouvé le besoin d’intercaler un _e muet_ après la seconde ou la troisième consonne de _ast_(e)_ral_ ou abst(e)rait, pas plus que dans _un’ planche_.
Les innombrables mots du type _chap_e_lier_, _aim_e_rions_, _aim_e_riez_, contredisent aussi la «loi», en maintenant l’_e muet_ entre les deux consonnes, si l’on n’en voit que deux dans ces mots, ou plutôt après la première, et non la seconde, si, comme il convient, on prend l’_i_ pour une troisième consonne.
D’autre part, il y a des phénomènes que l’auteur n’a point aperçus. Je ne parle pas des mots du type _achèt’rai_, qui maintiennent l’_e_ après la première consonne: on pourrait me dire que cette prononciation est artificielle. Mais pourquoi dit-on uniquement _éch_e_v’lé_, quand la «loi» exigerait _éch’v_e_lé_[400]? Pourquoi, à côté de _pell’t_e_rie_, ou plutôt _pel’t’rie_, avec trois consonnes, a-t-on _pap_e_t’rie_, avec maintien du premier _e muet_, qui même devient le plus souvent un _e_ à demi ouvert?
Ainsi nous ne nous embarrasserons pas de cette fausse loi. Nous constaterons, si l’on veut, qu’il y a là une tendance très générale, nécessaire même, en français, du moins, et qui se manifeste certainement dans la pluralité des cas[401]. Mais une tendance n’est pas une loi. Nous nous bornerons donc à examiner sans prévention les faits, dont la variété est presque infinie, et nous nous efforcerons d’y mettre le plus d’ordre et de clarté que nous pourrons, sans méconnaître qu’on peut différer d’avis sur beaucoup de points de détails.
3º L’E muet final dans les polysyllabes.
I. =Dans les mots isolés.=--A la fin des mots pris isolément, ou s’il n’y a rien à la suite, l’_=e=_ non accentué est réellement muet, c’est-à-dire qu’on ne l’entend plus[402]. Les instruments délicats de la phonétique expérimentale peuvent bien en constater encore l’existence après certaines consonnes ou certains groupes de consonnes (je ne parle pas de la consonne double, qui compte comme simple); mais alors il est involontaire, car ces instruments le constatent, après les consonnes dont je parle, aussi bien quand il n’est pas écrit que quand il est écrit; autrement dit, _est_, point cardinal, et la finale _-este_ se prononcent de la même manière, tout aussi bien que _beurre_ et _labeur_, _mortel_ et _mortelle_, _sommeil_ et _sommeille_[403].
Nous avons vu au cours des chapitres précédents que la présence même de l’_e_ muet après une voyelle finale ne change plus rien ni au timbre ni à la quantité de la voyelle qui précède, au moins dans la conversation courante. Il y a exception pour la rime, mais ceci est voulu, et par suite artificiel[404]: on ne parle ici que de la prononciation spontanée[405].
Ce n’est pas tout. Quand la consonne qui précède l’_e muet_ final est une liquide, _l_ ou _r_, précédée elle-même d’une explosive ou d’une fricative, la prononciation populaire supprime souvent la liquide avec l’_e_: _du suc_(re), _du vinaig_(re), datent de fort loin, mais cette prononciation n’est plus admise dans la bonne conversation. Pourtant _mart_(r)_e_ a fini par avoir droit de cité.
II. =Devant un autre mot.=--Considérons maintenant l’_=e=_ muet final dans un mot suivi d’un autre mot.
Si le second mot commence par une voyelle ou un _h_ muet, nous savons que l’_e_ s’élide. Mais si le second mot commence par une consonne (autre que l’_h_ aspiré), l’_e_ muet n’en tombe pas moins: _el_(l)’ _m’a dit_[406].
Le phénomène est le même si les consonnes qui se rencontrent sont pareilles: _el_(l)’ _lit_[407].
L’_e_ tombe encore s’il y a deux consonnes en tête du second mot: _el_(l)’ _croit_, _el_(l)’ _scandalise_, _un’ statue_.
Toutefois l’_e_ se prononce, si le mot suivant commence par _r_ ou _l_, suivi d’une diphtongue: _il ne mang_e _rien_[408]. On dit même, sans élision, _qu’il devienn_e _roi_, les trois consonnes _nrw_ s’accommodant mal ensemble, tandis qu’on dit avec élision, _si j’ crois_, qui, pourtant, réunit quatre consonnes, _jcrw_: nous verrons plus d’une fois que la liquide ne peut figurer dans un groupe de trois consonnes réelles que si elle est première (_lorsque_) ou troisième (_si j’ crois_) et non seconde[409].
Ici encore ce n’est pas tout. Si l’_e_ muet final est lui-même précédé de deux consonnes différentes devant la consonne initiale du mot suivant, en principe l’_e_ se prononce: _reste là_, _pauvre femme_, _Barbe-bleue_. Mais il s’en faut bien que le phénomène soit général.
D’une part, on dit fort bien, en parlant vite: _rest’ là_.
D’autre part, devant un autre mot encore mieux qu’isolément, la prononciation populaire, ou simplement familière, supprime à la fois, et depuis des siècles, l’_e_ et la liquide qui précède, _l_ ou _r_, à la suite d’une muette ou explosive ou d’une fricative: _pauv’ femme_, _bouc’ d’oreille_.
Ce phénomène affecte surtout l’_r_; et on peut dire que l’_r_ tombe régulièrement dans _maît’ d’hôtel_, _maît’ d’étude_, _maît’ de conférences_, où il est rare qu’on le fasse sonner; cela est même tout à fait impossible dans telle expression uniquement familière, comme _à la six quat_(re) _deux_. Dès longtemps, les grammairiens ont constaté et apprécié diversement cet usage avec les mots _notre_, _votre_ et _autre_. Aujourd’hui cette prononciation n’est jamais considérée comme tout à fait correcte. Elle est, il est vrai, seule usitée dans la conversation courante, mais non dans la lecture, ni simplement quand ou parle à quelqu’un à qui l’on doit des égards, et devant qui on ne veut pas se négliger: je citerai, comme exemples plus particulièrement probants, _Notr_e _Père, qui êtes aux cieux_, ou _Notr_e-_Dame_. On dit aussi uniquement _quatr_e-_vingts_.
Ajoutons que la présence d’un _s_ après l’_e_ muet ne change rien à l’élision, et pas davantage celle de _nt_ dans les troisièmes personnes du pluriel: _j’aim_(e) _bien_, _tu aim_(es) _bien_ ou _ils aime_(nt) _bien_, _la ru_(e) _de Paris_ ou _les ru_(es) _de Paris_, _tombait dru_ ou _tombai_(en)_t dru_, ont des prononciations identiques[410].
4º L’E muet à l’intérieur des mots.
I. =Entré voyelle et consonne.=--Entre une voyelle et une consonne, l’=_e_= muet ne se prononce plus depuis bien longtemps, et, pour ce motif, il est tombé dans un grand nombre de mots, sans qu’on puisse savoir pourquoi il s’est maintenu dans les autres. Aussi n’y a-t-il pas de raison pour prononcer _gai_(e)_ment_, qui a gardé son _e_, autrement que _vraiment_, qui a perdu le sien. D’ailleurs, quand l’_e_ s’est maintenu, on peut le remplacer à volonté dans la finale =_-ement_= (substantifs et adverbes) par un accent circonflexe sur la voyelle qui précède: _gai_(e)_ment_ ou _gaîment_, _remerci_(e)_ment_ _ou_ _remercîment_, _dénou_(e)_ment_ ou _dénoûment_, _dénu_(e)_ment_ ou _dénûment_.
Mais ceci pourrait faire croire que la voyelle qui précède l’_e_ est réellement allongée par lui; en réalité, elle ne l’est pas plus ici qu’à la fin des mots, et la prononciation est la même partout, avec ou sans accent, avec ou sans _e_, dans _remerci_(e)_ment_ et _poliment_, dans _assidûment_ et _ingénu_(e)_ment_[411].
Le même phénomène se produit avec la finale =_-erie_= précédée d’une voyelle: _soi_(e)_rie_, qui a gardé son _e_, se prononce comme _voirie_ ou _plaidoirie_, qui ont perdu le leur; _sci_(e)_rie_ est identique à _Syrie_, et l’_u_ est à peu près le même dans _furie_, qui n’a jamais eu d’_e_, _tu_(e)_rie_, qui a gardé le sien, ou _écurie_, qui l’a perdu[412].
Enfin, le cas est encore le même dans les futurs et conditionnels des verbes en =_-ier_= et =_-yer_=, ceux-ci changeant régulièrement leur _y_ en _i_ devant l’_e muet_: _j’étudi_(e)_rai_, _je balai_(e)_rai_, _j’aboi_(e)_rai_, _j’appui_(e)_rai_. Tout au plus y a-t-il ici cette différence, que l’_e_, qui ne peut pas disparaître, allonge assez facilement la voyelle précédente, surtout dans les mots de deux syllabes: je _pai_(e)_rai_, je ne _ni_(e)_rai_ pas; dans les autres, l’allongement tend aussi à disparaître.
Les verbes en =_-ayer_= ou =_-eyer_=, quelques-uns du moins, ont gardé la faculté de conserver leur _y_ dans les mêmes temps, et aussi au présent, je _pay_(e), je _pay_(e)_rai_. En ce cas, on entend une consonne de plus, le _yod_, comme dans _sommeil_ et _sommeil_(le)_rai_; mais on n’entend pas davantage l’_e_ muet[413]. Cette faculté est complètement perdue pour les verbes en =_-oyer_=: _flamboyent_, qu’on trouve dans Leconte de Lisle, en trois syllabes:
Au fond de l’antre creux _flamboyent_ quatre souches,
est presque un barbarisme[414]. De telles formes ne valent pas mieux que _soyent_ ou _ayent_, qu’on entend parfois dans le peuple[415].
II. =Entre consonne et voyelle.=--Entre une consonne et une voyelle, comme devant une voyelle en tête du mot, l’_e_ muet n’est plus qu’un résidu inutile d’anciennes diphtongues, conservé malencontreusement dans quelques formes du verbe avoir: (e)_u_, j’(e)_us_, j’(e)_usse_, dans _ass_(e)_oir_, dans _à j_(e)_un_[416].
Il en est de même dans le groupe _eau_: (e)_au_, _tomb_(e)_au_, _ép_(e)_autre_, etc.[417].
Ou bien l’_e_ muet n’est qu’un simple signe orthographique destiné à donner à la _gutturale_ douce _g_, devant les voyelles _a_, _o_, _u_, le son qu’elle a normalement devant _e_ et _i_, c’est-à-dire celui de la _spirante_ palatale douce, _j_: _mang_(e)_a_, _g_(e)_ai_, _afflig_(e)_ant_, _g_(e)_ôlier_, _pig_(e)_on_, _gag_(e)_ure_[418].
III. =Entre deux consonnes.=--Entre deux consonnes, dont la première peut être indifféremment simple ou double, l’_e_ muet tombe régulièrement, à condition que les consonnes ainsi rapprochées puissent s’appuyer sur deux voyelles non caduques, une devant, une derrière; ainsi dans _ruiss’ler_ ou _chanc’ler_, aussi bien que dans _app’ler_ ou _ép’ler_ (où _pl_ font un groupe naturel); de même dans _gab’gie_, _épanch’ment_[419], _command’rie_, _échauff’ment_, _jug’ment_, _longu’ment_, _mul’tier_, _raill’rie_, _parfum’rie_, _ân’rie_, _group’ment_, _craqu’ment_, _dur’té_, _honnêt’ment_, _naïv’té_, et même _lay’tier_, aussi bien que dans _prud’rie_, _moqu’rie_ ou _pot’rie_[420].
On voit qu’il n’est pas du tout nécessaire qu’il y ait affinité entre les consonnes[421]. Mieux encore: l’_e_ muet tombe aussi, comme entre deux mots, même si les consonnes sont identiques: _honnêt’té_, _là-d’dans_, _extrêm’ment_, _verr’rie_, _trésor’rie_, _serrur’rie_[422]. Quelques personnes répugnent à laisser tomber l’_e_ après _gn_ mouillé; mais c’est une erreur: _renseign’ra_ ou _renseign’ment_ se prononcent comme _pill’ra_ ou _habill’ment_, car la difficulté n’est pas plus grande.
· · ·
Toutefois, quand l’_=e=_ muet est suivi d’une liquide qui s’appuie sur les finales _=-ier=_, _=-iez=_ et _=-ions=_, il se prononce ordinairement: _bach_e_lier_, _chand_e_lier_, _chap_e_lier_, _mus_e_lière_, _hôt_e_lier_, etc.; de même, _app_e_lions_, _app_e_liez_ (avec _e_ muet et non _e_ fermé), _aim_e_rions_, _aim_e_riez_[423].
Ce qui empêche l’_e_ muet de tomber devant ces finales à liquide, c’est que, s’il tombait, il arriverait ici ce qui est arrivé aux mots tels que _meurtr-ier_, _ouvr-ier_, _tabl-ier_, _voudr-ions_, _voudr-iez_, où les groupes de consonnes que terminent _l_ ou _r_ ont diérésé les finales _-ier_, _-ions_, _-iez_, en _-i-er_, _-i-ons_, _-i-ez_[424]. Or, le français aime encore mieux conserver une diphtongue que de laisser tomber un _e_ muet; et alors plutôt que d’avoir _chandli-er_ ou _chapli-er_, on préfère articuler l’_e_ muet[425].
Exceptionnellement, l’_=e=_ muet tombe dans _bourr’lier_, parce que rien ne s’y oppose: c’est ainsi qu’on a, sans diérèse, _ourl-iez_ ou _parl-iez_[426].
En revanche, on prononce assez généralement l’_e_ muet dans _cent_e_nier_ ou _sout_e_niez_, et même dans _un d_e_nier_[427].
D’autre part, si l’_e_ muet est précédé de deux consonnes différentes, en principe il ne tombe pas non plus, puisque le français tolère mal trois consonnes de suite: ainsi _fourb_e_rie_, _superch_e_rie_, _débord_e_ment_, _berg_e_rie_, _aveugl_e_ment_, _ferm_e_té_, _orn_e_ment_, _escarp_e_ment_, _propr_e_té_, _appart_e_ment_.
A vrai dire, là même, quand on parle vite, il y en a bien quelques-uns qui tombent encore, toutes les fois qu’il n’y a pas incompatibilité entre les consonnes; et si cela est impossible après une liquide, comme dans _propr_e_té_, cela peut se faire par exemple dans _appart’ment_ ou _pard’sus_, et surtout quand l’_e_ muet sépare les groupes _br_, _cr_, etc., comme dans _fourb’rie_, _étourd’rie_ ou _lampist’rie_; mais cette prononciation n’est plus considérée comme correcte, et quand on parle posément on ne l’emploie pas.
IV. =Dans la syllabe initiale.=--En tête des mots, l’_=e=_ muet se prononce en principe, faute d’appui en arrière pour la consonne initiale: _b_e_lette_, _r_e_faire_, _t_e_nir_; mais aussi, que devant le mot il y ait un son vocal, l’_e_ tombe aussitôt, dans les mêmes conditions qu’à l’intérieur du mot: _la b’lette_, _à r’faire_, _vous t’nez_, à côté de _pour r_e_faire_, ou _il t_e_nait_. Naturellement, s’il y a une _finale_ muette devant la muette _initiale_, c’est la finale qui cède la place, car l’_e_ muet _final_ tombe, toutes les fois qu’il peut: _ell’ t_e_nait_ ou _ell’ t_e_naient_, et jamais _ell_e _t’nait_[428].
D’ailleurs, même sans un son vocal placé devant le mot, l’_e_ muet de la syllabe initiale tombe encore assez facilement dans la conversation courante, pourvu qu’il y ait affinité suffisante entre les consonnes qui l’enferment: _b’lette ou rat_, _rat ou b’lette_ se disent presque aussi facilement l’un que l’autre, à cause du groupe naturel _bl_. On dit aussi très bien, _v’nez ici_ ou _c’la fait_, avec spirante initiale; avec _l_ ou _r_, _m_ ou _n_, c’est beaucoup moins commode: _m’nez moi_, _r’mettez-vous_, sont durs et moins généralement employés. On dira moins encore _c’lui-là_, parce qu’il y aurait en tête du mot trois consonnes qui ne s’accommodent pas[429].
Pendant que je parle de l’_e_ muet de la syllabe initiale, je dois mettre le lecteur en garde contre la tendance qu’on a parfois à le fermer mal à propos. Cette tendance n’est pas nouvelle, car un très grand nombre de mots ont vu un _e_ fermé se substituer à leur _e_ muet initial au cours des siècles; par exemple, _cr_é_celle_, _pr_é_vôt_, _p_é_pie_, _s_é_jour_, _b_é_ni_, _d_é_sert_, _p_é_ter_ ou _p_é_tiller_, etc. Quelques lecteurs peuvent encore se rappeler que l’archaïsme _d_e_sir_ (d’sir, d’sirer) faisait jadis les délices de Got, et qu’il était de tradition à la Comédie-Française; pourtant l’Académie avait donné un accent à ce mot depuis 1762[430]. _R_é_bellion_ a aussi pris l’accent, malgré l’_e_ muet de _r_e_belle_ et _se r_e_beller_. Plus récemment, _r_é_viser_ et _r_é_vision_ ont fait de même, ainsi que _t_é_tin_, _t_é_tine_ ou _t_é_ton_[431]. _R_e_table_ tend manifestement à céder la place à _r_é_table_, formé sans doute par l’analogie malencontreuse de _r_é_tablir_, et que les dictionnaires admettent aujourd’hui, concurremment avec _r_e_table_[432].
En revanche, les dictionnaires écrivent encore uniquement avec _e_ muet _r_e_fréner_, _s_e_neçon_, _ch_e_vecier_ et _br_e_chet_, qu’on prononce presque toujours avec un _e_ fermé. _Br_e_veté_ paraît les suivre de près[433]. Quoique la prononciation de _v_e_dette_ et _b_e_sicles_ avec _e_ muet soit encore loin d’avoir disparu, il est probable que _v_é_dette_ et _b_é_sicles_ l’emporteront prochainement. Enfin _c_é_ler_ est en voie de remplacer _c_e_ler_, sous l’influence de _rec_é_ler_, qui a pris l’accent, probablement par l’analogie de _r_e_cel_.
D’autres mots sont aussi touchés, mais beaucoup moins jusqu’à présent: les personnes qui parlent correctement ne disent pas encore ou ne disent plus _d_é_hors_ pour _d_e_hors_ (comparez _d_e_dans_), ni _d_é_gré_, _s_é_nestre_, _g_é_linotte_ (de _g_e_line_) ou _fr_é_lon_, ni enfin _r_é_fléter_, malgré _r_é_flecteur_[434].
Il est vrai qu’on entend bien souvent _r_é_gistre_, et, par suite, _enr_é_gistrer_ et _enr_é_gistrement_, même dans la bouche de personnes fort instruites; et l’on pourrait croire que cette prononciation est aussi en voie de remplacer l’autre, si nous n’avions précisément une administration qui porte ce nom, et qui ignore l’_é_ fermé: c’est un obstacle sérieux à sa diffusion et à sa prépondérance.
J’ajoute que _s_e_cret_ a donné, à tort ou à raison, _s_e_cr_é_taire_ et non _s_é_cr_e_taire_, qu’on entend parfois, concurremment avec _s_e_cr_e_taire_ ou _s_é_cr_é_taire_, toutes formes encore fort peu admises[435].
Il nous reste à examiner un cas particulier.
On sait que l’_e_ suivi d’une consonne double n’est pas un _e muet_. Il y a à cela quelques exceptions. Il a paru nécessaire de doubler l’_s_ dans _d_e_ssus_ et dans _d_e_ssous_, et après le préfixe _re-_, pour éviter que l’_s_ ne prît le son du _z_ entre deux voyelles; mais cela n’a rien changé à la nature du préfixe, qui est toujours _re-_, avec _e muet_: _r_e_ssaisir_, _r_e_ssasser_, _r_e_ssaut_, _r_e_ssembler_, _r_e_ssemblance_, _r_e_ssemeler_, _r_e_ssemelage_, _r_e_ssentir_, _r_e_ssentiment_, _r_e_sserrer_, _r_e_sserrement_, _r_e_ssort_, _r_e_ssortir_, _r_e_ssource_, _r_e_ssouvenir_ et quelques autres, et aussi _r_e_ssac_, par analogie ou confusion d’étymologie. Si l’on dit _r_e_ssusciter_ par _é fermé_, c’est parce que le mot vient directement du latin _resuscitare_, et non du français _susciter_. On prononce de même _r_e_ssuyer_, qui est composé d’_essuyer_. Mais prononcer un _é fermé_ dans _r_e_ssembler_ ou _r_e_ssource_ est une faute très grave.
Ces _e_ muets peuvent même et doivent tomber comme les autres: _il est sans r’source_, _tu r’sembles_ et _tu_ me _r’essembles_, concurremment avec _tu m’r_e_ssembles_.
La prononciation de l’_e_ muet se maintient aussi dans _cr_e_sson_ et _cr_e_ssonnière_, au moins à Paris et dans une partie de la France du Nord, quelquefois même dans _b_e_sson_[436].
5º L’E muet intérieur dans deux syllabes consécutives.
Ceci est un phénomène qui se produit d’abord dans certains mots composés, et alors le traitement de l’_=e=_ muet dépend des circonstances. Il est clair que, dans _arrièr_e-_neveu_, c’est le premier _e_ qui ne compte pas. Mais les mots de cette espèce sont presque tous des composés d’_entre_ et _contre_, dont l’_e_ est soutenu par le groupe _=tr=_; c’est donc le premier _e_ qui se maintiendra: _s’entr_e-_r’garder_, _contr_e-_v’nir_, _contr_e-_m’sure_. Cependant, dans _entr_e_pr_e_neur_ ou _entr_e_pr_e_nant_, il faut bien les prononcer tous les deux, et je crois bien que dans _entr_e_t_e_nir_, et surtout _contr_e_p_e_ser_, c’est encore le second qui se prononce le plus complètement.
Il peut arriver d’autre part, et ceci est plus intéressant, qu’à la suite d’une première syllabe muette, la dérivation transforme une syllabe accentuée en atone contenant un _e_: _pap_e_tier_, _pap_e_t_e_rie_.
1º Si l’un de ces _e_ muets se prononce nécessairement, la question est tranchée: ainsi, _pal’fr_e_nier_, où le second _e_ est soutenu par le groupe _fr_, car _frn_ serait impossible[437]. De même, mais inversement, _buffl_e_t’rie_, _marqu_e_t’rie_, _par_q_u_e_t’rie_, _mousqu_e_t’rie_, où c’est le premier _e_ qui est maintenu; mais on notera que l’_e_ devient généralement mi-ouvert dans tous ces mots, soit par analogie avec _tabl_e_tt’rie_ et _coqu_e_tt’rie_, qui ont deux _t_, soit sous l’influence de _marqu_è_te_, _parqu_e_t_, _mousqu_e_t_[438].
2º Si aucun des deux _e_ muets ne se prononce nécessairement, l’appui manque à la fois en avant pour l’un et en arrière pour l’autre. En ce cas, la tendance populaire étant de faire tomber le plus d’_e_ possible, et de préférence le premier qu’on rencontre, c’est souvent le premier qui tombera, et au besoin les deux. On dit, quelquefois, _pell’t_e_rie_, _pan’t_e_rie_, _grèn’t_e_rie_, _louv’t_e_rie_, suivant l’analogie de _pell’tier_, _pan’tier_, _grèn’tier_, _louv’teau_; mais on dit mieux encore, ou du moins plus souvent, et même presque toujours, _pell’t’rie_, _pan’t’rie_, _gren’t’rie_, _louv’t’rie_, grâce au groupe naturel _tr_[439].
D’autres fois, c’est le second _e_ qui tombe, pour des raisons diverses: _éch_e_v’lé_, par exemple, a gardé l’_e_ qui se prononce dans _ch_e_v’lu_, où il est initial[440]; on dit de même _ens_e_v’lir_. Mais dans ce cas l’_e_ conservé prend parfois le son de l’_e_ mi-ouvert: ainsi on prononce généralement _caqu_è_t’erie_, sous l’influence de _caqu_e_t_ ou _caqu_è_te_; _bonn_è_t’rie_ et _briqu_è_t’rie_, sous l’influence de _bonn_e_t_ et _briqu_e_tte_, en concurrence avec celle de _bonn’tier_, et _briqu’tier_; et surtout _pap_è_t’rie_, plutôt que _pap_e_t’rie_[441]. Même l’_e_ de _br_e_vet_, qui se prononçait déjà nécessairement dans _br_e_vet_, à cause du groupe =_br_=, prend très souvent le son de l’_e_ mi-ouvert dans _br_e_v’té_[442].
On remarquera que, dans _br_e_v_e_té_, les deux _e_ muets étaient en tête du mot, comme dans _s_e_n_e_çon_ et _ch_e_v_e_cier_: c’est ce qui explique l’_e_ mi-ouvert qu’on donne à ces mots, comme on l’a donné à _ch_é_nevis_. En dehors de ces exemples, ce cas ne se présente que dans un très petit nombre de mots, _chevelu_ et _chevelure_, _devenir_, et une dizaine de verbes de formation populaire, avec préfixe _re-_ et non _ré-_, comme dans tous les mots qui ne viennent pas directement du latin: _recevoir_, _redemander_, _redevoir_, _regeler_, _rejeter_, _relever_, _remener_, _retenir_, _revenir_, avec leurs dérivés[443]; de plus, quelques formes verbales de _refaire_ et _reprendre_. Voyons ce qui arrive à ces mots.
Il est clair que si le mot est en tête d’un membre de phrase ou à la suite d’une consonne, c’est _re_ qu’on prononce, sans d’ailleurs en modifier le timbre: _r_e_v’nez_, il _r_e_v’nait_. Si le mot est précédé d’un son vocal, on a le choix: _si vous r_e_v’nez_ ou _si vous r’v_e_nez_; le second est plus populaire et plus conforme à la tendance générale que nous avons signalée tout à l’heure. D’ailleurs, nous verrons un peu partout que _re-_ initial est une des syllabes où l’_e_ est le plus caduc, apparemment par suite du grand usage qu’on en fait: c’est probablement une question de sens plutôt qu’une question de phonétique. Néanmoins, il est peut-être plus correct de prononcer le premier _e_, comme s’il n’y avait rien devant le mot. En tout cas, c’est toujours le premier qui se prononce dans _ch_e_v’lu_ et _ch_e_v’lure_, et c’est peut-être en partie pour cela qu’on prononce _éch_e_v’lé_ et non _éch’v_e_lé_. Dans les formes comme _r_e_pr_e_nez_, _r_e_pr_e_nais_, c’est le second _e_ qui se prononce nécessairement, et par conséquent les deux, quand le mot ne s’appuie sur rien: _vous r’pr_e_nez_, mais _r_e_pr_e_nez vos papiers_.
Mais voici qui est plus extraordinaire: il y a deux verbes qui commencent par _trois syllabes muettes_, à savoir _redevenir_ et _ressemeler_. Dans ces deux mots, le second _e_ ne tombe jamais, peut-être parce qu’il rappelle et représente le premier _e_ de _d_e_venir_ et de _s_e_melle_; par suite, le troisième _e_ tombe toujours; quant au premier, il peut tomber après un son vocal; mais on trouve plus élégant de le conserver. Ainsi, _vous r_e_d_e_v’nez_ est plus distingué; _vous r’d_e_v’nez_, plus populaire, avec ses deux _e_ qui tombent sur trois. Et peut-être les puristes seraient-ils tentés de dire _vous r_e_d’v_e_nez_, pour ne laisser tomber que l’_e_ du milieu; mais c’est là une prononciation affectée, qu’on doit absolument s’interdire; quant à _r_e_ss’m_e_ler_, il ne s’est peut-être jamais dit.
6º L’E muet dans les monosyllabes.
J’ai réservé jusqu’ici les monosyllabes, _le_, _ce_, _je_, _me_, _te_, _se_, _de_, _ne_ et _que_, pour les considérer à part, parce qu’ils ont un peu plus d’importance que les syllabes muettes ordinaires.
I. =Un monosyllabe seul.=--Le monosyllabe seul est traité en thèse générale comme les syllabes muettes _initiales_, et non comme les syllabes muettes _finales_. Ainsi l’_e_ se maintient en principe dans _j_e _dis_ et tombe dans _si j’ dis_, et même _si j’ crois_, malgré les quatre consonnes, et même _si j’ joue_, malgré la répétition du même son, tandis qu’il reparaît dans _car_ je _dis_[444]. On dit de même, _la rob’_ me _va_, _à_ ce _rien_, _à_ ce _roi_, _à_ ce _ruisseau_, _pas_ de _scrupules_[445].
Mieux encore: si le monosyllabe est précédé d’une finale muette qui se prononce nécessairement, lui aussi se prononce en même temps le plus souvent: _je veux entendr_e le _discours_[446].
Toutefois, ici encore, dans la conversation courante, les trois monosyllabes _je_, _ce_ et _se_, dont la consonne est une _spirante_, s’élident assez facilement, même sans appui antérieur: _s’ laver les mains_, _j’ sais bien_, _c’ qu’on a fait_[447]. Mais cette prononciation n’est point indispensable; elle est surtout très peu admissible avec les autres monosyllabes: _l’ métier_, _n’ fais rien_, _qu’ tu es sot_, réclament un appui antérieur; on ne dit guère même _qu’ r_é_clames-tu_, malgré le groupe _cr_. Il en résulte seulement qu’on pourra dire: _je veux entendr_e _c’ qu’on dit_, à côté de _entendr_e ce _qu’on dit_, avec _dre_ à peine sensible. En fait, on dit presque toujours _je veux entend’_ ce _qu’on dit_, et même, _entend’ c’ qu’on dit_, à cause de la spirante médiane, comme on dit fort correctement _tu demand’ c’ qu’on dit_, avec double élision, l’_s_ médian permettant la consonne triple.
Mais il y a un cas particulier à considérer: le monosyllabe suivi d’une syllabe initiale à _e_ muet. Dans ce cas, il y a hésitation. La tendance à laisser tomber le premier _e_ se manifeste souvent: _on l’ d_e_vine_, _pas d’ r_e_traite_, _si tu t’ r_e_lèves_, sont aussi usités, quoique moins élégants, que _on_ le _d’vine_, _pas_ de _r’traite_, où _si tu_ te _r’lèves_; mais du moins on a le choix, tandis que plus haut on disait _uniquement_ _ell’ t_e_nait_, et jamais _ell_e _t’nait_, _elle_ n’étant pas un monosyllabe. D’autre part, en tête de phrase, il faut bien dire _l_e _r’pas_ et non _l’ r_e_pas_.
Avec l’_s_ médian, on peut avoir ici encore une double élision: _tu n’ s’ras pas reçu_[448].
II. =Deux monosyllabes consécutifs.=--S’il y a deux monosyllabes de suite, il faut presque toujours que l’un des deux tombe, et c’est généralement le premier, sauf empêchement: _si j’_ te _prends_ est infiniment plus usité que _si_ je _t’ prends_. Mais, naturellement, on est obligé de dire, en tête de phrase, _n_e _m’ bats pas_, à côté de _si tu n’_ me _bats pas_; et _j_e _t’ prends_ est peut-être mieux reçu que _j’_ te _prends_, quoique moins usité.
Surtout on dit à peu près toujours _fais attention à c’_ que _tu dis_, et non _à_ ce _qu’ tu dis_, qui est affecté; on va même, nous venons de le voir, grâce à l’_s_ médian, jusqu’à _pour c’ qu_e _tu dis_, _avec c’ qu_e _tu dis_, _écrir’ c’ qu_e _tu dis_, car dans l’assemblage si fréquent _ce que_, c’est toujours _ce_ qui s’efface devant _que_; et si les sons paraissent trop durs, on prononcera à la fois _ce_ et _que_, comme plus haut dans _parce que_, plutôt que de sacrifier _que_. Il semble que ce soit une loi générale que _que_ ne tombe jamais devant une consonne, quand il est précédé d’une autre syllabe muette[449].
Au contraire, _le_ est généralement sacrifié au monosyllabe qui précède, quel qu’il soit: _on_ me _l’ donne_, _on_ te _l’ donne_, _si_ je _l’ savais_, sont certainement plus usités et considérés comme plus corrects que _on m’_ le _donne_, _on t’_ le _donne_, _si j’_ le _savais_. C’est probablement parce que _me_, _te_, _je_, pourraient être remplacés par des mots inélidables, _nous_, _vous_, _tu_: _on vous l’ donne_, _si tu l’ savais_, tandis que _le_ est toujours _le_, et toujours élidable, outre qu’on a une très grande habitude de l’élider par ailleurs.
D’autre part, _je_ et _de_ l’emportent aussi généralement sur _ne_, quand rien ne s’y oppose: _si_ je _n’veux pas_, comme _si_ tu _n’veux pas_, et non _si_ _j’_ne _veux pas_[450]; de même _je promets_ de _n’pas sortir_ et non _d’_ne _pas sortir_, sans doute à cause de la fréquence du groupe _n’pas_. Toutefois on sera bien obligé de dire _je promets d’_ne _rien manger_, pour le même motif que l’_e_ se maintient dans _chap_e_lier_ ou _mang_e_riez_, ou dans _à_ ce _rien_.
· · ·
Et maintenant, s’il y a concurrence entre _que_ et _je_, ou entre _que_ et _de_, c’est encore _que_ qui l’emporte de préférence: on dit _il est certain_ que _j’viens_ et non _qu’_je _viens_, et _plutôt_ que _d’fuir_ est préféré à _plutôt qu’_de _fuir_, qui est plus familier.
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On voit donc qu’il y a une véritable hiérarchie entre les monosyllabes: au sommet, _que_, puis _je_; au plus bas degré _le_, suivi de la muette _initiale_ des mots, et en dernier lieu de la muette _finale_, celle-ci ne se prononçant que quand il est impossible de faire autrement.
Dernière observation: deux monosyllabes peuvent aussi être suivis d’un mot commençant par une syllabe muette. En ce cas, c’est elle qui s’élide de préférence quand elle peut; on dira donc _il fut content d’_ne _r’trouver personne_, et même, familièrement, _j’_ne _r’grette rien_, aussi bien que _j’_le _r’grette_ ou _j’_me _d’mande_: c’est ici l’_e_ du milieu qui se maintient, comme nous allons le voir avec trois monosyllabes, et qui se maintient d’autant mieux que le troisième _e_ est plus faible[451]. Et si le premier monosyllabe est obligé de se prononcer, on les prononce donc tous les deux: on dit _au sortir_ de ce _ch’min_, plutôt que _d_e _c’ch_e_min_; _ell’_ ne me _r’vient pas_, plutôt que _ell’_ ne _m’r_e_vient pas_, qui se dit aussi.
III. =Trois monosyllabes consécutifs.=--S’il y a trois monosyllabes de suite, quelques puristes prononcent le premier et le troisième: _si_ je _t’_le _dis_; mais tout le monde prononce en général le second seul: _si j’_te _l’dis_, et même au besoin _j’_te _l’dis_, sans _si_, comme tout à l’heure _j’_le _r’grette_. _Tout_ ce _qu’_ je _dis_ est particulièrement affecté, et _tout c’_ que _j’dis_ est la seule prononciation usitée; et si _pour écrir’ c’_ que _j’dis_ paraît trop dur, nous savons déjà qu’on prononce _ce_ avec _que_, c’est-à-dire _les deux e_ médians, plutôt que d’élider _que_: _pour écrir’_ ce que _j’dis_, _pour prendr_(e) ce que _j’remets_ (ou _c’_que _j’r_e_mets_, ou _c’_ que je _r’mets_).
Toutefois, _ne_ étant subordonné à _je_ et _de_, on dira _si_ je _n’_le _dis pas_ plus correctement que _si j’_ne _l’dis pas_; et en tête de phrase on disait bien _j’_ne _r’grette rien_, à cause de la faiblesse de _re_ initial, mais on ne dirait pas _j’_ ne _l’sais pas_, et pas davantage _j’_ne _l’r_e_grette pas_, avec ou sans _si_, mais uniquement _j_e _n’_le _r’grette pas_. En revanche, la prédominance de _que_ sur _je_ fait qu’on peut dire _c’_que _j’d_e_mande_ aussi bien que _c’_que je _d’mande_, et même _c’est c’_que _j’r_e_grette_.
D’autre part, si, sur trois monosyllabes, _que_ est en concurrence avec _je_, c’est celui des deux qui est médian qui l’emporte; on a donc _c’est qu’_je _n’sais pas_, et non _c’est_ que _j’_ne _sais pas_, à côté de _c’est c’_que _j’sais bien_. On voit même _je_ médian se maintenir à côté de _que_ obligé: _il est sûr_ que je _n’sais pas_, et non _qu_e _j’_ne _sais pas_, malgré _il est sûr_ que _j’t_e _crains peu_. Mais _que_ reprend sa primauté, s’il y a une muette initiale supplémentaire, et qu’il faille choisir: _c’est_ que _j’_ne _r’viens pas_ est plus usité que _c’est qu’_je _n’r_e_viens pas_.
IV. =Plus de trois monosyllabes consécutifs.=--S’il y a plus de trois monosyllabes de suite, avec ou sans syllabe muette antérieure ou postérieure, il y aura certainement dans le nombre _que_, et même _ce que_, ou bien _je_, sinon les deux; dès lors la prédominance de _que_, ou, le cas échéant, celle de _je_, et d’autre part l’effacement ordinaire de _le_ et _ne_, détermineront aisément le choix, ou même couperont la série en deux ou trois membres, où _que_ fera l’effet d’une tonique, et aussi _je_, le cas échéant: _si_ je _n’_te _l’dis pas_, _si_ je _n’_me _l’d_e_mande pas_, _c’est c’_que _j’_me _d’mande_, _c’est c’_que _j’_me _r’_de_mande_.
On voit qu’en général les _e_ élidés alternent avec les autres. Mais ici encore, bien entendu, _que_ et _je_ pourront être prononcés à côté l’un de l’autre. Ainsi l’on dira aussi bien, et même mieux, _c’est c’_que je _r’d_e_mande_, que _c’est c’_que _j’r_e_d’mande_, et nécessairement _c’est c’_que je _n’_te _d’mande pas_ et _c’est c’_que je _n’_te _r’d_e_mande pas_, _tu veux t’instruir’_ de _c’_que je _n’sais pas_, _parc’_que (ou puisque) je _n’_te _l’fais pas dire_, _tu réclam’ c’_que je _n’_te _r’mets pas_, _parc_e que je _n’_te le _r’mets pas_[452].
On notera que, dans ce dernier exemple, on peut prononcer jusqu’à cinq _e muets_ sur sept, dont _trois de suite_; le plus fort écrasement en laissera encore trois debout, dont _que_ et _je_ de suite: _parc’_ que je _n’t’_ le _r’mets pas_, car ni _que_ ne peut s’élider après _parce_, ni _je_ devant _ne_.
On avait ici sept _e muets_ de suite; en voici huit et même neuf: _tiens-moi quitt’_ de _c’_que je _n’_te _r’mets pas_, et _tu t’lament’_ de _c’_que je _n’_te le _r’mets pas_ (ou _j_e _n’_te _l’r_e_mets pas_, ou plus souvent _j_e _n’t’_le _r’mets pas_).
7º Conclusions.
De toutes ces considérations il résulte qu’il y a souvent plusieurs façons de prononcer les mêmes phrases, même sans parler des cas où l’on tient à mettre en relief une syllabe particulière. D’une façon générale les _e muets_, quels qu’ils soient, peuvent tomber en plus ou moins grand nombre, suivant les personnes, suivant les lieux, et surtout suivant l’allure du débit. On parle plus rapidement qu’on ne lit: la lecture conservera donc des _e muets_ que la langue parlée laisse tomber. On parle ou on peut parler dans la conversation plus rapidement que dans un discours: la conversation rapide ou simplement négligée écrase donc une foule d’_e muets_ qui se conservent partout ailleurs. Mais alors on arrive facilement à des incorrections que rien ne peut justifier.
C’est le défaut des phonéticiens, et surtout des phonéticiens étrangers, de recueillir précieusement les façons de parler les plus négligées, pour les offrir comme modèles; et alors on voit des étrangers s’évertuer consciencieusement à reproduire dans un discours étudié et lent des formes de langage que la rapidité du débit pourrait seule excuser: cela est ridicule. Ces phénomènes se produiront toujours assez tôt et spontanément, quand la connaissance de la langue sera parfaite et qu’on en fera un usage habituel et constant.
Ainsi tout à l’heure nous citions _parce que_ réduit à _pasque_: ces choses-là se constatent, mais ne doivent pas s’imiter volontairement.
On a vu aussi que, dans la prononciation populaire ou simplement négligée, la chute de l’_e muet_ entraîne souvent celle de l’_r_: _vot’ père_, _quat’ jours_, _un maît’ d’anglais_, _pour entend’ le discours_. C’est également pour permettre à l’_e muet_ final de tomber qu’on supprime l’_l_ dans _quelque_; mais ce n’est que dans une conversation très familière qu’on dit _que’qu’chose_, ou _que’qu’fois_. On va plus loin: on dit couramment _c’t homme_, qui au temps de Restaut était considéré comme correct, et même _c’t un fou_, où l’on fait tomber non pas un _e muet_, mais un _e ouvert_; comme dans _s’pas_, pour _n’est-pas_, et même _pas?_ tout court; et l’on dit encore _p’têt’ bien_ (ou _ben_), où ce n’est plus un _e_ qui tombe, mais _eu_, assimilé à l’_e_ muet, sans compter la finale _re_: tout cela est-il à recommander? Le peuple, et même les gens les plus cultivés en disent bien d’autres: _qu’ est qu’ c’est qu’ça_, ou même simplement _c’est qu’ça_, ou encore _qu’ça fait_, sans parler de _ou ’st-c’ que c’est_, ou plus brièvement _où qu’c’est_. Car on parle uniquement pour se faire comprendre, et avec le moins de frais possible: c’est le principe de moindre action, qui s’applique là comme ailleurs. Mais d’abord ce n’est peut-être pas ce qu’on fait de mieux; ensuite on ne dit pas cela partout, ni à tout le monde; enfin, quand on parle ainsi, on n’a nullement la prétention de fournir un modèle à suivre.
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On voit que l’écueil de la prononciation, relativement à l’_e muet_, c’est l’abus des élisions. Mais le contraire se produit aussi parfois. Comme deux consonnes tendent à maintenir l’_e_ muet devant une troisième, il arrive aussi qu’elles en appellent un qui n’existe pas! Il n’est pas rare d’entendre prononcer _lors_e_que_, _ex_e_près_, _Ouest_e-_Ceinture_, _ours_e _blanc_, qui rappellent _bec ed gaz_[453]. Évidemment _l’est de Paris_ est difficile à prononcer, à cause des deux dentales qui se heurtent: on est obligé de les fondre à peu près en une seule. D’autre part le français répugne à commencer les mots par deux consonnes, si la seconde n’est pas une liquide; de là la formation de mots tels que e_sprit_, é(s)_chelle_, é(s)_tat_, qui ont gardé ou perdu leur _s_ après addition de l’_e_; mais il faut éviter d’augmenter le nombre de ces mots en disant une e_statue_, ou d’intercaler un _e_ dans _s_(e)_velte_[454].
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Nous ne pouvons pas terminer ce chapitre sans dire un mot de la question des vers, dont l’_e muet_ est un des charmes les plus sensibles, comme aussi les plus mystérieux. L’_e muet_ est une des caractéristiques les plus remarquables de la poésie française. Aussi les principes que nous venons de développer ne sauraient-ils en aucune façon s’appliquer à la lecture des vers, qui exige un respect particulier de l’_e muet_.
Voici un vers de _l’Expiation_, de V. Hugo:
Sombr_e_s jours! l’emp_e_reur r_e_v_e_nait lent_e_ment.
On laissera les acteurs articuler neuf syllabes, comme si c’était une phrase de Thiers: ici il en faut douze, si l’on peut. L’_e_ muet d’_emp_e_reur_ est le seul qui évidemment ne puisse pas se prononcer, car il est de ceux qu’on ne devrait pas écrire; s’ensuit-il qu’il faille le laisser tomber complètement? En aucune façon: l’oreille doit en percevoir la trace, ne fût-ce qu’un demi-quart d’_e muet_; il suffira même d’appuyer un peu plus sur la syllabe précédente pour faire sentir à l’oreille qu’il y a là quelque chose comme une demi-syllabe. Et sans doute cela est difficile; mais les autres n’offrent aucune difficulté. Les _e_ de _r_e_v_e_nait_ doivent se prononcer pleinement tous les deux, et quand à celui de _lent_e_ment_, on peut aisément le faire sentir plus que celui d’_emp_e_reur_: le sens même ne l’exige-t-il pas?
Voici un vers d’une toute autre espèce, qui ne peut, pas être dit non plus de n’importe quelle manière:
Je veux ce que je veux, parce que je le veux[455].
Le premier élément _je veux_ doit être suivi d’une pause; le second a quatre syllabes dont il sera bon de prononcer la première et la troisième, contrairement à l’usage courant[456]; le second hémistiche doit se diviser en deux parties égales avec un accent fort sur _que_; ou si l’on accentue sur _par_, il faudra faire sentir tous les _e_ muets.
Dans cet autre vers de V. Hugo:
Mais ne me dis jamais que je ne t’aime pas[457],
qui aurait huit syllabes en prose rapide, _tous_ les _e muets_ doivent être prononcés, sauf le dernier, qu’on doit encore sentir à moitié; et je dis _sentir_ plutôt qu’_entendre_, le prolongement du son _ai_ et aussi de l’_m_ suffisant à marquer l’existence de la muette qui suit.
Il est bien vrai que les poètes ne manient pas toujours l’_e muet_ avec l’art et la prudence qu’il faudrait, et qu’ils mettent souvent le lecteur à de rudes épreuves. Il ne faut pourtant pas les trahir, même s’ils le méritent parfois[458].