‹ ConfessionsChapitre 15 sur 32 · XV

XV

Mais il n’est que temps, au moment de clore cette première partie de ces notes sur ma vie, de revenir au point de ma prime jeunesse où je passais mon bachot, c’est-à-dire vers l’âge de dix-sept ans. Ledit bachot (dont j’ai gardé le diplôme imposant) ne fut pas ma seule initiation aux choses de l’existence, si j’ose m’exprimer ainsi. Déjà la Femme me hantait ou plutôt hantait et tentait mes rêves. Mais, voilà ! comment faire pour la hanter, sinon pour la tenter ? Mais l’entêté que j’étais déjà, sans plus de volonté, d’ailleurs, qu’aujourd’hui, — du moins des gens pensent ainsi — finit tout de même par se procurer la somme peu considérable et le renseignement nécessaire en vue d’une « orgie à la tour »… Il va sans dire que par « orgie à la tour » j’entends l’accès de ces maisons qui tendent, paraît-il, à disparaître, et où, si j’étais encore ingambe et que je ne fusse pas devenu ce monsieur empêtré, j’irais, tellement les femmes honnêtes (?) m’ont rendu sceptique à l’égard du sexe enchanteur… La pièce de dix francs indispensable à mon dessein fut distraite par moi de la modeste mensualité que me faisaient mes parents pour mes menus plaisirs. Une carotte tirée à ma mère, devait récupérer doublement et triplement ce prélèvement, au profit de mes « passions », sur ce budget d’un écolier qui devenait un mauvais sujet.

Le renseignement touchant l’établissement recommandable me fut fourni par un camarade d’une année plus âgé que moi, un nommé F… qui finit, en dernière information, « clarinette » au théâtre des Folies-Marigny. Quant à celui de mes débuts… dans la galanterie, il se trouvait dans une rue bouleversée depuis, la rue d’Orléans-Saint-Honoré, et dans ce bouleversement, disparut. Ce fut une maison d’apparence modeste, aux volets chastement fermés, qui n’avait d’emphatique que son numéro. Le soir, au bord d’un corridor faiblement éclairé, quelque dame fortement décolletée sous son « mantelet » faisait au passant de chaleureux quoique discrets appels, à l’un desquels je me rendis par certain samedi soir de mai, que j’avais obtenu un exeat, exceptionnellement à la coutume de la pension qui était de n’accorder de sortie que le dimanche après la messe.

Je fus introduit dans un salon rouge et or qui avait plutôt l’air d’un café de province, seulement, au lieu de banquettes et de tables, ce n’étaient que poufs et canapés où des personnes, médiocrement jeunes, attendaient, grasses et patientes, l’hommage du client. La fumée des cigarettes de ces dames et des cigares des quelques messieurs attardés là sans doute en vue d’attentions et de précautions conjugales, créait une atmosphère nourrie à travers laquelle je discernai néanmoins une beauté en peignoir rose qui me parut sortable et potable bien que n’étant probablement ni l’un ni l’autre. Mais j’étais à l’âge des illusions…

L’élue de mes sens me fit monter un escalier que garnissaient de sourds tapis et nous arrivâmes dans une chambre toutes fausses dentelles sur tous les meubles, aux murs recouverts de lithographies voluptueuses et mal artistiques.

De la nuit qui s’ensuivit, qu’en dire sinon rien, absolument ? Aussi bien m’aperçois-je que j’en ai écrit un peu trop sur ce sujet. Car que vous importe, lecteur, que j’aie été, ou non, heureux en cette aventure ? Toujours est-il que le lendemain matin je rentrais chez mes parents avec une mine qu’on trouva fatiguée et que je sentais grise et longue.

Ce qui n’empêche pas qu’après un… repos de quelques… mois, — et comme j’étais définitivement sorti de la pension L… et du lycée Bonaparte, muni de mon baccalauréat et d’une première (restée seule) inscription d’étudiant en droit, je recommançais sur nouveau frais dans des circonstances guère bien plus agréables ou relevées, et commençai à trouver la chose mieux qu’en première analyse.

D’ailleurs je continuai mes expériences avec une fréquence qui ne fit qu’accroître mes curiosités… non encore satisfaites à mon âge de cinquante ans passés.

Il ne me reste plus qu’à remercier le lecteur de sa patience à m’avoir prêté jusqu’ici (du moins je le présume) une attention que je le prie de me conserver pour lors de la reprise de ces confessions. Ces nouvelles notes sur ma vie seront d’un caractère à la fois littéraire et… social, de plus en plus foncé, comme concernant une existence de moins en moins lumineuse encore que plus éclairée, hélas ! de ce moi compliqué, bien contre mon gré dliomme tout simple et peut-être naïf…

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